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Classiquesen Ligne

Scène III.

Un salon dans le palais.
Entrent LA DUCHESSE, LAURA, LIBIA, et FLORA qui porte des flambeaux.
la duchesse.

Laissez les flambeaux, et allez-vous-en toutes. Je ne veux pas de compagnie. J’ai déjà trop de la mienne.

libia, bas, à Flora.

Quelle bizarre tristesse !

flora, de même.

C’est plus que de la tristesse, c’est de la folie.

la duchesse.

Vous, Laura, demeurez.

Libia et Flora sortent.
laura.

En quoi puis-je vous être agréable ?

la duchesse.

J’attends de votre amitié un service que je ne puis demander qu’à vous seule.

laura.

Qu’ordonnez-vous ?

la duchesse.

Je désire qu’à l’arrivée de Frédéric, vous vous teniez à cette porte, et que vous preniez garde que personne n’écoute ce que je lui dirai.

laura.

Je m’en acquitterai de mon mieux. Mais est-ce qu’il y a quelque chose de nouveau ?

la duchesse.

Je veux absolument savoir qui est sa dame.

laura.

Qui est sa dame ?

la duchesse.

Oui.

laura.

Cela sera difficile. (À part.) Oh ! si je pouvais me faire dire le moyen qu’elle compte employer ! Je pourrais l’avertir quand il arriverait.

la duchesse.

Vous saurez, Laura…

laura.

Je vous écoute.

la duchesse.

J’ai appris que Frédéric porte toujours sur lui… Mais le voici qui vient, et il m’entendrait. Écoutez, et vous verrez ce que j’ai imaginé. Éloignez-vous.

laura.

Oui, madame. (À part.) Il est fort heureux qu’elle m’ait donné la permission d’écouter, autrement je l’aurais prise.


Laura se cache, et FRÉDÉRIC entre avec tout ce qu’il faut pour écrire.
frédéric.

Voici les lettres, madame.

la duchesse.

Mettez-les là ; car il est affreux que je les laisse en vos mains, et que je vous accorde toute ma confiance, lorsque vous avez si indignement trahi mes intérêts et manqué à vos devoirs.

frédéric.

Madame, qu’avez-vous à me reprocher ? Quel crime ai-je commis pour que vous reconnaissiez ainsi tous mes services ?

la duchesse.

Comment osez-vous m’interroger, lorsque j’ai tant de preuves qui déposent contre vous ?

frédéric.

De quoi suis-je accusé ?

laura, à part.

Comment arrivera-t-elle ainsi à savoir qui est sa dame ?

frédéric.

Je tiens à me justifier.

la duchesse.

Eh bien, je m’explique. — J’ai appris que vous étiez en relation avec mon plus grand ennemi.

frédéric.

Croyez-le, madame, si j’ai caché dans ma maison le duc de Mantoue, ç’a été seulement la nuit où il est venu déguisé.

la duchesse.

Qu’est ceci ? le duc ! (À part.) Ô ciel ! je jouais la colère, et j’avais un sujet sérieux de me plaindre ?

frédéric.

Il est maintenant dans le palais.

la duchesse.

Quoi ! le duc est ce cavalier que j’ai reçu chez moi ?

frédéric.

Oui, madame.

la duchesse, à part.

Combien de fois au moyen du mensonge on a découvert la vérité !

laura, à part.

Allant de doute en doute, je ne puis apercevoir son intention.

la duchesse.

Pourquoi donc m’avez-vous caché cela ?

frédéric.

Comme le duc devait vous épouser, madame, je pensais que vous pardonneriez sans peine une faute que l’amour faisait commettre.

la duchesse.

Je comprends à cette heure qu’il vous a été facile de m’apporter sa lettre.

frédéric.

Oui, madame ; j’allais partir lorsqu’il vint, et je la lui donnai.

la duchesse.

Vous vous êtes ainsi acquitté de votre mission avec lui, mais non pas avec moi. — Et la lettre que vous avez remise à Laura ?

frédéric.

Cette lettre… avait été apportée par lui-même.

laura, à part.

Il s’est justifié heureusement. Mais, ô ciel ! où veut-elle en venir ? Comment saura-t-elle ainsi qui est sa dame ?

la duchesse.

Vous croyez peut-être que c’est la seule preuve que j’aie de votre trahison ? Il n’en est pas ainsi. Donnez-moi sur-le-champ la lettre que vous venez de recevoir du duc de Florence, concernant certaines vieilles prétentions qu’il a sur mes États ?

frédéric.

Madame, je vous en supplie humblement, daignez vous rappeler qui je suis ; et si j’ai commis une faute en servant dans ses amours un homme qui aspire à votre main, ne me soupçonnez pas pour cela d’un acte aussi indigne de ma naissance et de mes sentiments.

la duchesse.

Celui qui a pu me tromper sur un point ne doit pas avoir eu tant de scrupules sur un autre. Donnez-moi la lettre que je vous demande.

frédéric.

Moi, madame, une pareille lettre ! Eh ! prenez, prenez tous les papiers que j’apporte, et si ce n’est pas assez, prenez cette clef au moyen de laquelle vous aurez tous mes papiers, et si vous trouvez une seule ligne qui m’accuse, faites-moi trancher la tête.

Il sort de ses poches un mouchoir, des clefs, et en dernier lieu une boîte qu’il cache.
la duchesse.

Qu’est-ce donc que vous cachez là ?

frédéric.

C’est une boîte.

la duchesse.

Je veux aussi la voir.

frédéric, à part.

Je sais maintenant ce qu’elle voulait. (Haut.) Pour ceci, madame, ce n’est pas et ce ne peut pas être une preuve de trahison, et par conséquent je vous prie de ne pas l’exiger.

laura, à part.

Ô ciel ! ce sera sans doute mon portrait.

la duchesse.

Je veux savoir ce que contient cette boîte.

laura, à part.

Nous sommes perdus !

frédéric.

C’est un portrait, madame ; et si c’est là ce que vous vouliez savoir, vous le savez maintenant.

la duchesse.

Jusqu’à ce que je l’aie vu, je ne vous croirai point. Montrez-le-moi, vous dis-je.

frédéric.

Si c’est là, madame…

laura, à part.

Quelle peine !

frédéric.

La cause…

laura, à part.

Quel péril !

frédéric.

Pour laquelle…

laura, à part.

Quelle douleur !

frédéric.

Vous m’avez appelé traître…

laura, à part.

Quelle affreuse situation !

frédéric.

Vous avez eu raison, madame.

laura, à part.

Hélas !

frédéric.

Car, sachez-le…

laura, à part.

Quel malheur !

frédéric.

Plutôt que de vous le remettre…

laura, à part.

Quel supplice !

frédéric.

Je suis prêt à subir mille morts.

Laura s’avance ; elle prend le portrait des mains de Frédéric, le change contre un autre, et donne ce dernier à la Duchesse.
laura.

Vous ne pourrez pas nous résister, traître !

frédéric.

Que faites-vous, Laura ?

laura.

J’ai vu et entendu ce qui se passait, et je suis accourue. Ne suffisait-il donc pas que son altesse désirât voir ce portrait, pour qu’aussitôt vous le lui donnassiez, cavalier malappris ? (Donnant le portrait à la Duchesse.) Tenez, madame.

la duchesse.

Vous ne m’avez jamais tendu un plus grand service.

frédéric, à part.

Laura, sans doute, aura voulu tout déclarer d’une fois.

la duchesse.

Éclairez-moi, Laura. (Laura prend le flambeau.) Voyons un peu ce prodige, cette merveille d’amour. (À part.) Je saurai du moins qui cause ma jalousie.

frédéric.

Que dira-t-elle en reconnaissant le portrait de Laura ?

la duchesse.

Que vois-je ?

laura.

En vérité, c’est son portrait.

la duchesse, à Frédéric.

Et c’est cela que vous cachiez avec tant de soin ?

frédéric.

N’en soyez point surprise, madame ; c’est ce que j’aime le plus au monde.

la duchesse.

En effet puisque vous l’aimez autant que vous-même. — Qu’est-ce-que tout cela signifie, Laura ?

laura.

Vous le voyez ; je n’en sais pas davantage.

la duchesse, à part.

J’ai peine à contenir ma colère, et pour ne point faire une scène, je me retire. (Haut.) Tenez, Laura, rendez son portrait à ce nouveau Narcisse, et dites-lui… Mais non, ne lui dites rien. (À part.) J’ai dans le sein mille serpents, et je ne sais quelle flamme brûle mon cœur.

Elle sort.
frédéric.

Comment donc la duchesse après avoir vu votre portrait ne nous témoigne-t-elle pas plus de colère à vous et à moi ?

laura.

J’ai changé les portraits ; j’ai gardé le mien, et lui ai donné le vôtre.

frédéric.

Vous seule, avec votre esprit, pouviez nous tirer d’affaire.

laura.

Oui, pour le moment… Mais le péril demeure entier dans l’avenir.

frédéric.

Il faudrait le prévenir.

laura.

Demain je vous communiquerai ce que je pense à cet égard. (Lui donnant une boîte.) Prenez, et adieu.

frédéric.

Quel est ce portrait ?

laura.

C’est le vôtre, en cas qu’elle ne vous le redemande.

Elle sort.
frédéric.

Vous avez raison. (À part.) Jamais je ne me suis vu dans une situation plus cruelle, et…


Entre FABIO.
fabio.

Seigneur, lequel de ces deux habits puis-je prendre ?

frédéric.

Infâme coquin ! misérable que tu es !

fabio.

En voilà d’un autre, à présent !

frédéric.

Il n’a pas tenu à toi que je ne fusse perdu !

fabio.

Ce n’était pas la peine que je vinsse vous trouver[14].

frédéric.

Tu croyais que ce portrait était celui d’une dame ? Eh bien, c’est le mien !

fabio.

Je n’ignore que vous vous aimez.

frédéric.

Vive Dieu ! tu vas mourir de ma main.

fabio.

Ah ! Jésus !

frédéric, à part.

Mais non, j’ai tort. Puisque me voilà hors de danger, il vaut mieux ne pas faire de bruit. (Haut.) Fabio ?

fabio.

Seigneur ?

frédéric.

Viens avec moi, et choisis le meilleur des deux habits. Je sais que je n’ai aucun reproche à te faire, et que tu es d’une fidélité à l’épreuve.

fabio.

A-t-on jamais vu de pareils caprices ? vive Dieu ! j’y perdrais mon bon sens, — si j’en avais[15].