Scène I.
Qui a trouvé par hasard le bon sens d’un pauvre valet, lequel l’a perdu parce que son maître a perdu le sien, qui n’était pas de conséquence ? Veuillez bien lui indiquer où il est ; car par là-bas il ne sert de rien, et ici on en donnera quelque chose….. J’ai beau demander, personne ne répond. Mais, à vrai dire, quel bon sens, une fois perdu, s’est jamais retrouvé ? — Allons, ma mémoire, récapitulons un peu mon affaire et raisonnons, si cela ne te déplaît pas… Qu’y a-t-il de nouveau ? Je ne sais… D’où vient qu’au moment même où je me crois le mieux avec mon maître, c’est justement alors qu’il tombe sur moi et m’accable de coups ? Cela vient de qu’il est fou… Et lorsque, coupable, je l’évite, d’où vient que c’est justement alors qu’il me donne un habit, et me comble de caresses ? Cela vient de ce qu’il est ivre… Voilà deux conclusions admirables. Et je ne passe pas à la troisième, parce que j’aperçois don Henri et mon maître qui viennent par ici en causant à voix basse ; et si en venant dans cette salle ils ont l’intention de n’être pas vus par moi, c’est moi qui vais les prévenir afin de n’être pas vu par eux. De cette façon, il est possible que j’entende leurs confidences ; et de plus, comme mon maître est tantôt furieux, et tantôt affable avec moi, et que c’est maintenant le tour de la fureur, j’y gagnerai de la laisser se passer dans le vide… Mais il faut pour cela que je me cache au plus vite. Je ne vois pas d’autre cachette que le dessous de ce buffet. Dépêchons, ce ne sera pas la première fois que je me serai embuffetté[16].
Qu’attendez vous ?
Je crains qu’on ne nous entende,
Tous les valets sont dehors.
Excepté moi qui suis dedans.
Ce n’est pas sans motif que je vous ai conduit jusqu’au fond de l’appartement ; je veux vous parler sans témoin.
Je suis donc un faux témoin, alors, moi ?
Dites.
Permettez-moi d’abord de fermer cette porte. (Il va fermer une porte.) Mlaintenant que nous sommes seuls, que votre altesse veuille bien m’écouter. Il est temps de tout lui dire.
Altesse ! c’est bon.
Quel motif vous oblige à me traiter ainsi ?
Il y en a deux, et tous deux bien importants ; l’un vous concerne, l’autre me regarde. Celui qui a rapport à vous, — et j’espère que vous n’aurez pas mauvaise opinion de moi si je commets une indiscrétion, la nécessité m’y force, — c’est que vous êtes maintenant connu de la duchesse, et il est inutile d’affecter entre nous un mystère qui est su de tout le monde. Pour ce qui est de moi…
Avant d’aller plus avant, dites-moi donc comment la duchesse est parvenue à savoir qui je suis ?
J’ignore comment, mais elle le sait.
Voyez donc ; mon maître fait là un joli métier[17] !
C’est elle-même qui me l’a dit.
Passons à ce qui vous concerne ; car pour ce qui est de moi, nous nous perdrions en suppositions, et il vaut mieux attendre qu’elle s’explique.
Avant de vous parler de ce qui me touche personnellement, je vous demanderai votre parole de garder à jamais dans votre cœur ce que je vais vous confier.
Je vous la donne ; et comptez que si vous imprimez votre secret sur la cire, il sera conservé par le marbre.
Vous savez déjà, illustre Henri de Gonzague, noble duc de Mantoue, que j’aime une beauté de cette cour. Eh bien, cette merveille humaine, ce prodige divin me donne aujourd’hui la plus haute preuve de constance et de tendresse. Cette lettre que vous voyez, et que le vent sans doute a portée dans mes mains, — car elle doit être descendue du haut du ciel dans l’abîme de mes misères, — cette lettre m’annonce ma liberté. Mais non, je m’exprime mal ; elle m’annonce plutôt mon esclavage : car à compter du moment où je l’ai reçue, je veux éternellement vivre esclave d’un amour qui m’a imposé des chaînes que le temps même ne pourra ni briser ni détacher. Cette lettre me dit… Mais il vaut mieux la lire. Vous apprécierez mieux ainsi, et le dévouement qu’on me porte, et l’amour que je ressens (Il lit.) « Mon bien, mon seigneur, mon maître, la fortune se déclare de plus en plus contre nous. Prévenons ses coups funestes. Veuillez tenir prêts deux chevaux pour cette nuit, du côté du pont, entre le parc et le palais. Je sortirai à votre signal, et nous fuirons la jalousie qui nous persécute, si toutefois l’on peut fuir la jalousie. Adieu, que le ciel vous garde à jamais ! » Voilà ce que l’on m’écrit, très-noble seigneur, et je me suis confié à vous, comptant sur vos bontés. Si vous vous êtes adressé à moi pour votre amour, et que je m’adresse à vous pour protéger le mien, il est clair que je recouvre alors ce que vous me devez, ou que je vous paye ce que je vous dois. Je vous prie donc de me donner une lettre pour Mantoue, et de prendre ma défense jusqu’à ce que j’aie mis cette dame en sûreté.
Je suis heureux que le ciel m’ait fourni l’occasion de reconnaître ce que vous avez fait pour moi ; et non-seulement je vous accorde ce que vous me demandez, mais en outre je serai charmé de vous accompagner moi-même jusqu’à ce que vous ayez gagné la frontière de mes États, où je m’estimerai glorieux de vous posséder.
Je ne songe, seigneur, qu’à une courte absence ; et, s’il faut tout vous dire, votre altesse me sera plus utile à Parme, où elle défendrait, au besoin, mon honneur attaqué.
Je ferai tout ce que vous voudrez.
Eh bien, veuillez, je vous prie, m’écrire une lettre, tandis que je vais, comme à l’ordinaire, au palais, afin qu’on ne soupçonne rien. Il faut aussi que je retrouve ce coquin de Fabio, que je n’ai pas vu de la journée.
Ce n’est pas ma faute, je ne suis pas si loin !
Du reste, il ne doit rien savoir.
Non, certes.
Mais il faut qu’il prépare les chevaux.
Vous avez raison, et moi, pendant ce temps, je verrai ce qu’ordonne de moi un destin rigoureux.
Je reviens vous chercher.
En vous attendant, je vais écrire dans la pièce voisine.
Amour, protège un infortuné !
Amour, aie pitié de ma plainte !
Qui écoute, son mal entend, dit le proverbe ; mais bien souvent le proverbe ment, car j’ai écouté, et j’ai entendu mon bien. En effet, j’en ai retiré quatre avantages qui comptent. Le premier, c’est que je sais qui est notre hôte. Le second, c’est que j’ai appris où en est l’amour de mon maître. Le troisième, c’est que je pourrai conter le tout à la duchesse ; et le quatrième, c’est que par là j’aurai d’elle quelque bonne étrenne.