Aller au contenu principal
Classiquesen Ligne

Scène IV.

Une salle du palais.
Entrent ARNESTO et LAURA.
arnesto.

Non, ma chère Laura, la faute de Lisardo n’est pas si grave, que tu ne doives l’oublier, lorsqu’il t’en demande pardon. Les emportements qu’inspire l’amour n’ont jamais été considérés comme une offense. Je te prie donc de lui parler avec plus de douceur, d’autant que nous allons recevoir d’un moment à l’autre la dispense demandée.

laura.

Je vous obéirai, mon père. J’aime mieux vous obéir que de vous irriter. Aussi, je m’engage à accepter, sans murmure, la position que le sort me réserve, et je consens à épouser l’homme que vous jugez le plus aimable et le plus digne.

arnesto.

Je te sais gré de ton obéissance. (Appelant.) Avancez, Lisardo. — Attends, Laura.


Entre LISARDO.
lisardo.

J’accours, madame, je viens mettre ma vie à vos pieds, en retour du pardon que je sollicite.

laura.

Demandez-en la permission à mon père ; c’est lui qui dirige ma conduite, c’est lui qui dispose de ma main ; et si j’obéis…

lisardo.

Ah ! madame, il suffit à mon bonheur de l’obtenir, cette main charmante ; et pourvu que je l’obtienne, je ne considérerai pas comment je l’ai obtenue. Que m’importe d’où me vienne le bonheur, si je suis heureux ?… Ô soleil tardif et paresseux, hâte-toi, abrège ta course, et que je voie enfin arriver cette nuit que j’attends !


Entre LA DUCHESSE.
la duchesse.

Laura ? Arnesto ?

arnesto.

Noble madame, nous allions tous passer dans votre appartement.

la duchesse.

Je vous félicite, Lisardo, d’avoir obtenu le pardon de Laura.

lisardo.

Cette faveur a ranimé mon espoir.

arnesto.

Oh ! c’est que Laura est d’une obéissance, et d’une soumission…

laura.

Et comment se trouve votre altesse, madame ?

la duchesse.

Vous savez combien je suis triste.

laura.

Tâchez de vous distraire.

la duchesse.

Toutes les distractions ne servent qu’à ajouter à mon ennui. C’est un mal qui s’augmente par le remède. Mais afin qu’on ne m’accuse pas de m’abandonner à ma mélancolie, (à Arnesto et à Lisardo) invitez tous deux la noblesse de Parme à une grande fête pour demain. (À part.) Je découvrirai peut-être ainsi qui est l’affreuse rivale qui me tue !

arnesto.

Je vais vous obéir.

lisardo.

Ma vie est à vous.

Arnesto et Lisardo sortent.
la duchesse.

Vous êtes heureuse, vous, ma chère Laura, vous allez épouser celui que vous aimez.

laura.

Oui, madame, je l’avoue, je m’estime heureuse, car je compte bien épouser celui que j’aime.

la duchesse.

Malheur à la femme qui a livré son cœur à une passion insensée ! Il faut qu’elle meure… Mais non, l’énergie de ma volonté triomphera de ma mauvaise étoile.

laura.

C’est ce qu’il y a de mieux, madame. Mais que ferez-vous ?

la duchesse.

Il est un moyen de guérir ce mal affreux.

laura.

Et lequel ?

la duchesse.

C’est de le déclarer.

laura.

Ce ne sera pas le vaincre.

la duchesse.

Si fait.

laura, à part.

Ce sera me tuer.

la duchesse.

C’est une victoire trompeuse que de se soumettre à la destinée. D’ailleurs, Laura, serai-je la première qui ait fait un mariage inégal ?

laura, à part.

Je me meurs.

la duchesse.

Frédéric est un cavalier de haute naissance.

laura.

Il est vrai.

la duchesse.

Et puisque nous en sommes sur son sujet, dites-moi, Laura, ne vous a-t-il pas semblé singulier, étrange, qu’il eût sur lui son propre portrait ? Que pensez-vous de cela ?

laura.

Je n’en pense rien. Comme cela ne m’intéressait pas, je n’y ai fait aucune attention. (À part.) Je ne sais plus ce que je dis.

la duchesse.

Pourquoi donc garde-t-il son portrait avec tant de soin ?

laura.

Je ne sais ; mais à votre place je ne le lui aurais rendu qu’après avoir ouvert la boite, car j’ai idée qu’elle contenait aussi le portrait de sa dame.

la duchesse.

Vous pouvez avoir raison ; mais, malheureusement, l’amour et la jalousie même ne s’avisent pas de tout.

laura.

Je ne doute pas que sa dame ne fût là.


Entrent FRÉDÉRIC et FABIO.
frédéric.

Ce n’est pas sans peine, Fabio, que je t’ai trouvé.

fabio.

Je pourrais vous dire la même chose, car, de mon côté, je vous cherchais depuis ce matin.

frédéric, à part.

Ciel ! la duchesse !… (À Fabio.) Ne t’en va pas, j’aurai besoin de toi tout à l’heure.

fabio.

Et moi, je crois que je n’aurai nullement besoin de vous.

frédéric.

Tout en venant lui parler, je redoute sa colère.

fabio.

Pourquoi cela ?

frédéric.

Pour une certaine aventure.

fabio.

Souvenez-vous de mon petit conte, et vous verrez comme vous vous tirerez d’affaire.

frédéric.

Par quel moyen ?

fabio.

Il s’agit d’accorder les grâces à Macarandon[18].

laura.

Songez, madame…

la duchesse.

Non, je veux tout déclarer.

laura, à part.

Faut-il que je le souffre !

la duchesse.

Frédéric ?

frédéric.

Noble madame ?

la duchesse.

Comment n’avez-vous point paru de tout le jour, et ne vous montrez-vous que le soir au palais ?

frédéric.

Comme, en vous voyant, on voit toujours le soleil couronné d’un merveilleux éclat, je ne croyais pas qu’il fût si tard, madame ; il m’a semblé, au contraire, en vous regardant, que le soleil se levait.

la duchesse.

Eh quoi ! vous me flattez ?

frédéric.

Ce ne sont point là des flatteries.

la duchesse.

Qu’est-ce donc ?

fabio.

C’est une façon de Macarandon.

la duchesse, bas, à Laura.

Ah ! ma chère Laura, voyez-vous ? il m’a déjà comprise.

laura.

Il a raison.

frédéric.

J’aurais encore une autre excuse à vous donner.

la duchesse.

Et laquelle ?

frédéric.

Comme je vous croyais irritée contre moi, j’ai différé de me présenter devant vous.

la duchesse.

Moi, irritée ! et de quoi ?

frédéric.

Je serais mal venu à le dire, si déjà vous ne le savez.

la duchesse.

Ce n’est pas que je ne le sache pas.

frédéric.

Qu’est-ce donc ?

la duchesse.

C’est que je ne veux pas le savoir.

frédéric.

Mon bonheur est d’autant plus grand, que vous avez été plus généreuse ; car lorsqu’on a des sujets de plainte, il est généreux de les garder pour soi.

la duchesse.

Je ne saisis pas bien votre pensée.

laura, agitant son mouchoir.

Si vous me le permettez, madame, je crois qu’il me sera facile de l’expliquer.

la duchesse.

Parlez, je vous le permets.

laura.

Je meurs de jalousie, — madame ; eh bien ! ne trouvez-vous pas qu’il est généreux à moi de faire ma douleur à celui qui la cause ?

frédéric, à part.

Elle vient de dire : « Je meurs de jalousie. » Il faut lui répondre. (À la Duchesse.) Permettez, madame. (Il agite son mouchoir.) Vous avez tort, Laura ; vous n’interprétez pas bien ma pensée.

laura, à part.

Il vient de dire : « Vous avez tort, Laura. » Oh ! plût à Dieu que cela fût vrai !

la duchesse.

Il me semblait cependant que Laura avait dit absolument la même chose que vous.

laura.

Oui, j’ai dit que celui-là est avare qui répand ses plaintes au dehors, et que celui- seul est généreux, qui les garde.

frédéric.

Oui, Laura, vous m’avez fort bien entendu, et vous avez expliqué merveilleusement ma pensée.

laura.

L’honneur vous en revient ; elle était trop facile à entendre.

fabio, à part.

Je crois, en effet, que tous deux s’entendent fort bien.

la duchesse.

De tout ce que vous avez dit l’un et l’autre, j’ai compris seulement que, selon vous, la générosité consiste à taire sa peine.

frédéric et laura.

Justement.

la duchesse.

Eh bien ! Frédéric, quoique je dise que je ne suis pas en quoi vous m’avez offensée, et puisque vous savez que je le sais, venez me voir tout à l’heure, avec l’assurance que je ne me plaindrai pas, et que vous n’avez rien à craindre. Cela doit vous suffire. — Allons, suivez-moi, Laura.

Elle sort.
laura, bas, à Frédéric.

Frédéric ?

frédéric, bas, à Laura.

Laura ?

laura, de même.

Ce qui est dit est dit.

Elle sort.
frédéric.

Eh bien ! Fabio, qu’en dis-tu ? N’est-il pas singulier qu’au moment où je m’attends à trouver la duchesse irritée contre moi, je la trouve, au contraire, mieux disposée que jamais ?

fabio.

C’est comme moi, qui vous trouve en colère quand je croyais vous trouver content. Mais, quant à elle, j’en sais le motif.

frédéric.

Dis-le donc.

fabio.

C’est le macarandon avec lequel vous l’avez comparée au soleil.

frédéric.

Laissons là ces mauvaises plaisanteries, et hâte-toi de me préparer deux chevaux.

fabio.

C’est fort bien vu. En effet, à présent que vous avez chanté à Macarandon, il faut chanter à Agéré.

frédéric.

Tais-toi, et n’oublie pas, ce soir, de te trouver avec les chevaux à la sortie du parc. (À part.) Belle Flérida, que votre fierté me pardonne. À cela s’expose une femme qui se déclare à un homme qu’elle sait en aimer une autre.

Il sort.
fabio.

Eh quoi ! aujourd’hui que j’aurais plus à parler que jamais, je parlerais moins qu’à l’ordinaire ! Non, non, ce serait pitoyable, ce serait affreux de laisser se moisir dans mon cœur un secret qui ensuite ne serait plus utile à personne ; et comme dit le Cordouan, un secret qu’on garde, crève dans la poitrine, sent mauvais et fait mal[19]. Allons trouver la duchesse. Mais non, la voici.


Entre LA DUCHESSE.
la duchesse, à part.

Bien que j’aie toute confiance en Laura, je l’ai laissée de l’autre côté, pour suivre seule cette victoire tant disputée d’un cruel amour. (Haut.) Eh quoi ! Frédéric n’est plus ici ?

fabio.

Vous voulez savoir, madame, pourquoi il n’est plus ici ?

la duchesse.

Oui. 11

fabio.

C’est qu’il s’est en allé.

la duchesse.

Où cela ?

fabio.

À Agéré, je présume.

la duchesse.

Je ne te comprends pas.

fabio.

Je parlerai clairement à votre Macarandon, pourvu que vous m’en récompensiez.

la duchesse.

Je ne veux rien savoir. C’est assez d’avoir vu que j’ai un nouveau sujet de chagrin.

fabio.

Comment donc !… et de quoi alors me servirait-il de l’avoir épié toute la journée ?

la duchesse.

Laisse-moi, te dis-je.

fabio.

Eh bien ! je ne vous demande rien, je vous le conterai gratis.

la duchesse.

Je ne me soucie pas de t’entendre.

fabio.

Mais songez donc que si je garde mon secret, je crève. Je vais chercher quelqu’un à qui dire que mon maître doit s’échapper cette nuit.

la duchesse.

Arrête, que dis-tu ?

fabio.

Rien, madame.

la duchesse.

Attends, et confie-moi cela.

fabio.

Je ne veux plus.

la duchesse.

Prends ce diamant, et parle.

fabio.

Eh, mon Dieu ! peste des cérémonies ! — Je suis valet, vous êtes femme ; je meurs d’envie de parler, vous mourez d’envie de savoir… Eh bien ! vous saurez que mon maître et sa dame se proposent cette nuit…

la duchesse.

Achève.

fabio.

… De décamper[20].

la duchesse.

Comment ?

fabio.

En s’en allant. Mais pas à pied. Au contraire, j’ai ordre de tenir prêts deux chevaux du côté du pont.

la duchesse.

À l’extrémité du parc ?

fabio.

Oui, madame.

la duchesse.

Je reviens à ma pensée, que c’est une dame de ma cour. Il ne te l’a pas dit ?

fabio.

Non, madame ; mais notre hôte, qui est le duc de Mantoue, leur donne asile dans ses États. Et maintenant, advienne que pourra, j’ai dit, je suis content.

Il sort.
la duchesse.

Que le ciel me protège ! Qu’ai-je entendu ? Quelle affreuse position !


Entre ARNESTO.
arnesto.

Je viens d’inviter de votre part, pour demain, tout ce que la noblesse a de plus distingué en cavaliers et en dames.

la duchesse.

Il suffit, et soyez le bienvenu, Arnesto ; car j’ai besoin de vous cette nuit.

arnesto.

Je me tiens à votre disposition. Qu’ordonnez-vous ?

la duchesse.

Frédéric vient d’avoir à l’instant une querelle fort vive.

arnesto.

Avec qui ?

la duchesse.

Je l’ignore. On m’a dit seulement que c’était une rivalité d’amour, et l’on a ajouté que son adversaire vient de l’appeler par une lettre en un lieu où il l’attend. Vous savez quelle estime j’ai pour lui ?

arnesto.

Oui, madame, et je sais aussi combien il la mérite.

la duchesse.

Je ne veux pas avoir l’air d’être instruite de ce qui s’est passé ; car ce serait rendre l’injure publique.

arnesto.

C’est juste. Qu’ordonnez-vous ?

la duchesse.

Allez le chercher, et sans dire que c’est moi qui vous envoie, ne le perdez pas un instant de vue. En quelque endroit qu’il aille, allez avec lui. Et si, par hasard, il essaye de vous échapper, arrêtez-le, en prenant pour cela tout le monde nécessaire ; de telle sorte que vous le gardiez en lieu de sûreté toute la nuit jusqu’à demain.

arnesto.

Je vais le chercher à l’instant, madame, et je vous réponds que je ne le quitte plus.

Il sort.
la duchesse.

Tu apprendras aujourd’hui, ingrat, à quelle extrémité peut se porter une femme jalouse !

Elle sort.