Scène III.
Vous avez achevé d’écrire ?
Voici la lettre, et j’espère que vous serez aussi satisfait de ma protection que je l’ai été de votre gracieuse obligeance.
Vous êtes prince souverain, et c’est en toute sécurité que je vous confie mes intérêts, ma vie et mon honneur. Demeurez avec Dieu. Voici la nuit, et j’aime mieux attendre, que de perdre l’occasion.
Fort bien ; mais vous me permettrez de vous accompagner seulement jusqu’à la sortie de la ville.
Excusez moi si je n’accepte pas cet honneur : mais, en vérité, j’ai peur de tout, même de mon ombre ; et puisque je me cache de vous, croyez bien que, s’il était possible, je me cacherais de moi-même.
Vous voulez donc vous en aller seul ?
Oui. Adieu.
Je ne puis vous comprendre ; mais n’importe ; adieu.
N’a-t-on pas frappé ?
Oui.
Qui est-ce ?
C’est moi.
Comment, seigneur, vous sortez à pareille heure ?
Oui, je viens vous chercher.
Moi ? Que me voulez-vous ? (À part.) Je tremble !
On m’a dit que vous étiez venu chez moi un peu souffrant ; cela m’a inquiété, car vous savez combien je suis votre serviteur ; je n’ai pas voulu me retirer sans vous voir, et sans savoir comment vous allez.
Que le ciel m’acquitte envers vous pour cette démarche si bienveillante ! mais on vous a trompé en vous disant que j’étais indisposé ; jamais je ne me suis mieux porté, je vous jure.
Je me félicite d’être venu et de voir qu’on s’était trompé. Et que faisiez-vous là ? De quoi vous occupiez-vous ?
Je m’amusais à passer le temps avec le seigneur Henri, en causant de choses et d’autres.
La conversation d’un ami sage et spirituel vaut mieux que tous les livres du monde ; elle instruit et elle amuse.
Voilà un début qui m’effraye.
J’ai envie de couper court à l’entrevue, en me retirant. De cette façon il aura moins à parler. (À Arnesto.) Vous permettez que je prenne congé ?
Eh quoi ! parce que j’arrive, vous partez ?
Oui et non. — Non, car je voulais déjà m’en aller avant que de vous voir ; et oui, parce que vous étant là, Frédéric ne s’apercevra pas de mon absence.
Adieu, donc.
Maintenant que nous sommes seuls, avez-vous quelque ordre à me donner ? Que regardez-vous de tous côtés ?
Je regarde où il y aurait un siège pour m’asseoir, car je suis brisé de fatigue. — Allons, asseyons-nous.
J’enrage ! moi qui suis si pressé ! et celui-là qui vient avec son flegme !
Quelles ont été vos distractions tous ces soirs passés ?
J’en ai une agréable aujourd’hui ! (Haut, se levant.) J’ai l’habitude d’aller au palais. Si vous voulez, partons. J’aurai l’honneur de vous reconduire chez vous.
Plus tard, plus tard… Il est encore de bonne heure
Comment ! il est de bonne heure ? (À part.) Ah ! Laura, vous perdrai-je donc aujourd’hui ?
Jouez-vous au piquet ?
Quel sang-froid ! et moi qui suis au désespoir ! (Haut.) Non, seigneur.
Comme j’ai tant fait que de sortir, et que je m’en trouve bien, je ne veux pas rentrer de sitôt.
Ce ne serait pas trop tôt. (Haut.) Je voulais m’en aller parce que la duchesse m’a donné aujourd’hui des dépêches qui m’occuperont au palais toute la nuit.
Eh bien, nous irons ensemble, je vous aiderai, j’ai une superbe écriture.
Je ne voudrais pas vous donner un pareil ennui.
Ce ne serait pas un ennui, mais bien un plaisir.
Il ne serait pas convenable à moi d’accepter. — Et puis, je voulais vous ramener chez vous, parce que j’avais à voir un de mes amis.
J’irai avec vous. Dieu me préserve de vous empêcher de faire vos visites ! S’il faut attendre, j’attendrai jusqu’à demain ; et si, par hasard, c’est une visite galante, je vous donne ma parole de bien garder la rue. Ne craignez rien, comptez sur moi.
Je sais qu’on peut compter sur votre courage. (Il se lève, et Arnesto en fait autant.) Mais il faut que j’aille seul. Que Dieu vous garde !
Soyez bien persuadé que vous ne vous en irez pas, ou que j’irai avec vous.
Mais, seigneur, qui vous y force ?
Vous n’avez qu’à vous le demander à vous-même, et votre inquiétude vous répondra.
Je ne sais que vous dire ; je n’ai pas d’inquiétude.
Je sais bien que vous en avez, et vous ne sortirez qu’accompagné de moi.
Quelle bizarre et cruelle situation !
Vous paraissez étonné ?
Oui, et plus qu’étonné.
Eh bien ! Frédéric, parlons sans détour. Je sais que quelqu’un vous a donné rendez-vous par une lettre.
Ciel ! il sait tout ! Quelle douleur !
Comme je suis gouverneur de Parme, mon devoir, mon honneur, veulent que j’empêche cette rencontre. Vous-même, vous conviendrez que si je vous laisse aller, je manque tout à la fois aux devoirs de ma charge, et aux obligations d’un loyal cavalier. Ainsi donc, vive Dieu ! je suis forcé, je vous le répète, ou de vous retenir ici, ou d’aller avec vous, car je ne puis permettre que vous meniez à fin votre entreprise.
On ne peut pas parler plus clairement. (Haut.) Je vous comprends, seigneur ; mais veuillez bien croire que votre honneur ne court avec moi aucun risque.
Comment cela se pourrait-il ?
Permettez-vous que je vous parle franchement, moi aussi ?
Sans doute.
Vous savez que je suis cavalier ?
Je sais que votre noblesse est aussi pure que le soleil.
Sur cette réponse, j’espère que vous vous emploierez à ce que la personne qui m’écrit me donne aussi la main.
Pour cela, Frédéric, je m’y emploierai avec grand plaisir ; et je désire que ce soit au plus tôt.
Je vous baise les pieds mille fois.
Dites-moi seulement qui est cette personne.
Ai-je eu tort de croire à mon bonheur ?
Car j’irai la chercher où elle vous attend.
De sorte que vous ne savez pas qui c’est ?
Non, je sais seulement que vous avez eu une querelle, et qu’on vous a défié.
Vous n’en savez pas davantage ?
Non.
Eh bien, maintenant…
Maintenant ?
Je ne vous demande plus rien. Car il ne serait pas d’un cavalier que je vous dise son nom lorsque vous l’ignorez et je saurai bien, sans vous, faire ce que je dois.
Et croyez-vous donc que je ne saurai pas, moi aussi, remplir mon devoir ?
Je ne vous dis pas le contraire, mais la personne qui m’attend ne m’attendra pas davantage.
Je vous empêcherai de la rejoindre.
Comment ?
Vous allez voir. (Il appelle.) Holà !
Seigneur ?
Emparez-vous tous de ces portes. (À Frédéric.) Rendez-vous, ou sinon, voyez à quoi vous vous exposez.
Ô ciel ! mon bonheur a fini, et mon malheur commence ! J’aurais dû le prévoir ! (Haut.) Vous n’aviez pas besoin de tant de gardes.
Cela est possible. Mais je vous avertis, en partant, de ne pas essayer de fuir ; sans quoi vous êtes mort.
Ah ! ce n’est pas la crainte de la mort qui m’arrête ; ce que je crains, ce que je redoute plus que la mort, c’est de causer un scandale qui compromette celle que j’aime… Mais, d’un autre côté, il m’est impossible de demeurer dans l’ignorance de ce que Laura est devenue… Je sais un moyen de passer dans la maison voisine… Attendez-moi, Laura, je vous verrai bientôt, malgré les hommes d’armes de votre père, malgré la fureur de la duchesse.