Scène IV.
Ombre funeste, qui es en même temps le berceau et le tombeau de la lumière ! si les délits d’amour sont écrits sur ta voûte ténébreuse, qui doit contenir autant d’aventures que d’étoiles, et sur laquelle sans doute ma destinée est tracée jusqu’à ce qu’elles disparaissent à la première lueur de l’aurore ; — ne t’étonne point qu’un malheureux amour vienne promener en ce lieu son aveugle jalousie… Ô mon honneur, si c’est là une faute, j’ai de quoi me justifier ; car mon père me tyrannise, celui qui prétend à ma main me poursuit, — et ma rivale me persécute… Hélas ! Frédéric tarde bien ! et l’heure se passe… que lui sera-t-il arrivé ?… Oh ! je ne dois pas craindre qu’il ait changé, malgré la déclaration de la duchesse ; il est trop fidèle et trop constant… Sans doute quelque accident imprévu le retient chez lui ; mais, hélas ! dans ma situation l’on présume plutôt le mal que le bien… car le goût le plus vif est toujours suivi de lassitude.
Fabio m’a dit que son maître lui avait ordonné de l’attendre sur le pont près du parc, et j’ai conclu de là que la dame de Frédéric devait habiter le palais… Laura s’est retirée de si bonne heure, que je n’ai pu la charger de descendre au jardin ; et ne pouvant me fier à aucune autre de mes dames, je suis venue moi-même ; et ainsi Arnesto et moi nous travaillons, chacun de notre côté, à empêcher ce rendez-vous… Mais que vois-je ! si la tremblante lumière des étoiles qui se joue entre ces bosquets ne me trompe pas, j’aperçois un corps qui se meut, — et mon espoir se réalise. (Haut.) Qui va là ?
Ciel ! c’est la duchesse ! que mon intelligence me soit en aide ! (Haut.) C’est quelqu’un qui attend ici parce que la duchesse lui a ordonné de venir afin de voir, s’il est possible, qui, la nuit, l’outrage et l’offense.
Ne parlez pas si haut, Laura.
Qui est-ce ?
C’est moi.
Vous, madame, seule au jardin, à cette heure ?
Oui, c’est moi.
Je l’ignorais.
Comme j’avais oublié ce matin de vous dire de descendre, j’ai voulu venir moi-même.
C’eût été me faire injure, madame. Je n’ai pas besoin qu’on me répète tous les jours ce qu’on m’a dit une fois. En outre, il est un autre motif qui m’a forcée à descendre.
Que s’est-il donc passé ?
Ô amour ! fais servir ma faule même à ma justification ! (Haut.) Comme j’étais tout à l’heure à ces fenêtres qui donnent sur le parc, j’ai entendu passer des chevaux ; j’ai soupçonné qu’il y avait quelque chose ; et pour m’en assurer je suis descendue.
Les renseignements que vous me donnez là s’accordent à merveille avec ceux que j’ai déjà par devers moi, et je vous remercie de votre zèle. Dites-moi, qu’avez-vous vu dans le jardin ?
Je n’ai rien vu, madame, qui eût rapport à ce qui m’a fait venir. Mais vous pouvez vous retirer, il suffit que je sois ici.
Eh bien ! restez donc.
Oui, madame.
Écoutez ! n’a-t-on pas frappé ?
Le vent trompe bien souvent.
Cette fois ce n’est pas le vent. Ouvrez, et répondez.
Moi ?
Oui. Je marcherai derrière vous, et nous tâcherons de savoir qui c’est, et qui l’on cherche.
C’est que ma voix est fort connue.
Eh bien ! déguisez-la. Avancez, vous dis-je.
Je tremble. Il m’est difficile de jouer ainsi un double rôle dans cette comédie nocturne où notre chiffre ne peut m’être bon à rien.
Que craignez-vous donc ?
Qu’on ne me reconnaisse quand je parlerai.
Que vous êtes singulière !… Allons donc.
Qui va là ?
Un homme qui se meurt, divine Laura.
Vous voyez ! on m’a déjà reconnue. Il m’a suffit de prononcer un mot.
Moi aussi, je vous avais reconnue tout de suite.
Cavalier, puisque vous savez qui je suis, vous devez savoir également que je ne suis pas celle que vous chercher. Allez-vous-en, et félicitez-vous de ce que mon honneur offensé se contente, pour toute vengeance, de vous donner de la fenêtre au visage.
Laura, ma dame, mon bien, ce n’est pas ma faute si j’ai tardé ; écoutez-moi, et tuez-moi, ou je me tue à l’instant.
Je vous le disais bien, qu’on me reconnaîtrait !
Taisez-vous.
Ah ! si mon père ou Lisardo le savaient !
Ne criez pas ! Prenez garde !
Quelle étrange peine !
Écoutez-moi, et tuez-moi. De grâce, ouvrez, belle Laura.
Que voulez-vous me dire ?
C’est la duchesse qui, dans sa haine, dans sa fureur, m’a envoyé votre père pour m’empocher de me rendre ici. Il m’a retenu dans ma maison, et je n’ai pu m’échapper qu’à cette heure. — Que tardez-vous ? Les chevaux attendent dans le parc, et j’ai une lettre du duc de Mantoue, qui nous accorde asile et protection dans ses États. Venez, partons ; le jour va paraître ; mais peu importe, une fois que nous serons hors la ville.
Je ne puis parler, je succombe.
Frédéric, il est trop tard pour aujourd’hui, il vaut mieux que vous retourniez à votre prison, et demain nous prendrons d’autres dispositions.
Ma vie et mon âme vous appartiennent, et je vous obéis. Mais demeurez-vous fâchée ?
Oui, contre mon étoile, mais contre vous, non. Adieu.
Adieu.
Eh bien, Laura ?
Madame ?
Ne me dites rien, puisque je ne vous demande rien. (À part.) Je meurs de jalousie.
Remarquez, madame…
Rentrez ; vous ne pouvez passer ici toute la nuit.
Le monde apprendra que je suis celle que je suis[21]. (Haut.) Marchons, Laura.
Ah ! malheureuse ! j’ai perdu tout espoir.
Mais qui vient d’ouvrir la poterne du jardin ?
Autant que je puis en juger, — à ces premières lueurs du jour, — c’est mon père.
Oui, c’est lui-même. Attendez-moi là. — Je veux savoir dans quel but il ouvre à cette heure la porte du jardin.
Ciel, protège-moi ! Que je ne perde pas à la fois l’honneur et la vie.
Allons, Fabio, dis-moi sans détour à quel propos tu te tenais à l’entrée du parc avec ces chevaux ?
Songez, seigneur, que jamais de la vie je n’ai rien fait à propos de quoi que ce soit, car je ne me mêle jamais dans les propos.
Pourquoi étais-tu là ?
Moi, seigneur, je tiens à m’asseoir à table avec mon maître, et pour cela, je fais ce qu’il veut[22].
Dis-moi, avec qui Frédéric a-t-il eu querelle hier ?
Ç’a dû être avec sa dame, parce qu’il n’aura su comment la mettre à la porte.
Je te ferai bien dire la vérité ; tu ne m’échapperas pas.
Un docteur médecin étant à la chasse, et un de ses amis lui ayant dit : « Voilà un lièvre qui est couché, prêtez-moi votre arquebuse, que je le tire avant qu’il se lève ; » le docteur répondit : « Ne craignez pas qu’il se lève ; car puisqu’il est couché et que je viens de le voir, il ne se lèvera pas. »
Je suis charmé, Fabio, de vous voir de bonne humeur en ce moment.
Je suis toujours de même.
Quoi ! vous ici, madame ?
Oui, mes ennuis m’ont fait descendre au jardin. Que se passe-t-il ?
Je suis allé cette nuit exécuter vos ordres ; mais comme je n’ai pu par la ruse le retenir chez lui, je l’ai arrêté prisonnier, et je l’ai laissé chez lui sous bonne garde.
Oui, certes, on l’a fort bien gardé.
J’ai parcouru la campagne pour voir si j’y trouvais l’homme qui devait l’attendre. J’ai trouvé seulement près du pont son valet Fabio, qui se tenait là avec deux chevaux, et ne voulant pas qu’on sût que son maître était prisonnier, j’ai pensé à le conduire chez moi, et le faisant entrer par cette poterne dont j’ai toujours une clef.
Est-ce que j’ai offensé personne pour avoir tenu des chevaux[23] ?
Que voulez-vous, madame, qu’on fasse du maître et du valet ?
Amenez ici Frédéric, car j’ai eu seulement pour but d’empêcher un malheur, et maintenant je sais tout. Quant au valet, lâchez-le.
Je vous baise mille fois les pieds.
Je cours chercher Frédéric.
Madame, songez à ce que vous faites, ménagez ma réputation.
Laissez-moi, Laura.
Madame, si, en ma qualité d’étranger, je puis obtenir grâce auprès de vous, je vous demanderai de rendre la liberté à Frédéric.
Vous n’avez à cet égard rien à demander, car il est libre, et fort libre. Mais dites moi, Henri, avez-vous aujourd’hui reçu des lettres du duc ?
Moi ! non, madame.
Eh bien, moi, j’en ai reçu.
Voilà qui est bizarre !
Et dans sa lettre, le duc m’écrit que votre affaire est arrangée ; et ainsi je compte que dès demain vous retourniez à Mantoue, puisque vous n’avez plus rien qui vous retienne à Parme.
Il est vrai, madame, que je n’ai point eu de lettre du duc ; mais j’en ai eu d’un de ses grands amis qui me dit de ne pas m’en retourner sitôt, car mon espérance ne s’est pas encore réalisée.
Votre ami peut vous dire cela ; mais moi je vous dis de vous en retourner dès demain, car vous ne faites rien ici, et vous faites faute là bas.
Ô ciel ! la duchesse m’éloigne avec autant d’indifférence que d’esprit.
Daignez me donner votre main, madame, et permettez que je baise la main de Laura. Mon bonheur est désormais assuré. Je viens de recevoir à l’instant, sous ce pli, la dispense que mon amour attendait depuis tant de siècles.
Il arrive bien à propos !
Quelle douleur !
Voici Frédéric.
Qu’ordonne votre altesse ?
Que vous donniez la main à Laura ; car je vaux mieux que vous n’avez pensé, et il faut que le monde le sache.
Que dites-vous ?
Que je suis celle que je suis.
Mais ne voyez-vous pas, madame, que vous m’offensez ?
Et que vous me faites injure ?
Il le faut, croyez-moi tous deux.
Eh bien, ces paroles me sont un nouveau motif pour refuser mon consentement. On pourrait imaginer que des raisons secrètes ont nécessité ce mariage.
Que ces raisons soient secrètes ou avouées, vous n’avez pas à rougir de moi.
Non, certes ; mais je refuse mon consentement.
Cependant, vous m’aviez promis de me donner Laura.
Moi ! à vous ?
Oui.
Où cela ?
Dans ma maison même, cette nuit, lorsque vous m’avez dit que vous vous emploieriez à me faire donner la main par la personne qui m’attendait. C’était Laura, et cela doit vous suffire.
Non pas à moi, et plutôt que de me soumettre, je perdrai la vie.
Je défendrai mes droits.
Qu’est ceci ?
Je serai votre second, Lisardo.
Et moi, le vôtre, Frédéric,
Peine cruelle ! mais c’est à l’honneur de guérir les chagrins d’amour. (À Arnesto et à Lisardo.) Si ce n’est pas assez de mes ordres, sachez que Frédéric a pour second le duc de Mantoue.
Qui donc ?
Moi, à qui il a donné l’hospitalité pour que je pusse servir la belle Flérida, moi qui protège Frédéric et Laura.
Et moi aussi, pour que le monde apprenne que ma générosité l’emporte sur ma colère.
Ma foi, Lisardo, puisque le duc et la duchesse sont pour eux, je me mets aussi de leur côté.
Je dois me consoler de cette perte, toute grande qu’elle est, en songeant que Frédéric était aimé avant moi.
Et moi, madame, je vous supplie humblement de récompenser ma constance et mon amour.
Voici ma main. (À part.) J’oublierai ce que j’ai été pour ne plus me rappeler que ce que je suis.
Le ciel a réalisé tous mes vœux.
Je n’ai plus rien à demander au ciel.
Mille et mille fois j’ai été sur le point de dire que la dame de Frédéric, c’était Laura. Celui qui l’a dit, c’est le Secret à haute voix. (Au public.) Excusez nos fautes, pour lesquelles nous vous demandons pardon en toute humilité.
- ↑ Las damas con muletillas y sombreros, etc., etc., etc.
- ↑ Nous avons reproduit une plaisanterie un peu hasardée sur le double sens du mot mystère.
- ↑ Au dix-septième siècle, en France comme en Espagne, les grands seigneurs avaient parfois de leurs parents dans leur domesticité.
- ↑
… Le huviste
doncel ?Je soupçonne qu’il y a ici une plaisanterie d’un goût fort équivoque.
- ↑ Le jeu des Preguntas (questions, demandes) était fort à la mode. En lisant cette scène on verra en quoi elle consistait.
- ↑ Allusion à la comédie intitulée : la Dame-Revenant (la Dama duende).
- ↑
Gentil-hombre de placer
Se llama, etc. - ↑ En espagnol, la conjonction alternative ou se dit o, de sorte que celui qui demandait trois ou quatre singes devait écrire en chiffres : 3 o 4 ; de là l’erreur. De là vient aussi que cette petite histoire, qui est fort jolie dans l’original, perd beaucoup à être traduite.
- ↑ Il faut supposer que le théâtre représente tout à la fois un salon et une partie de la terrasse.
- ↑ Dans l’espagnol, c’est le premier mot de chaque vers qui s’adresse à Frédéric ; il réunit ensuite tous ces premiers mots et en forme une phrase qui est pour lui seul. Nous avons de notre mieux reproduit cet effet.
- ↑ Dans le texte Fabio nomme cet insecte par son nom : un piojo.
- ↑ Il y a ici sans doute quelque allusion à des malversations dont s’étaient rendus coupables certains administrateurs de la ville.
- ↑ Allusion à ce passage de la messe que le poëte rappelle plus loin : « Nos tibi semper et ubique gratias agere, etc., etc. » Ce petit conte, plein de gaîeté et de finesse, est encore plus piquant dans l’original, à cause de la ressemblance de quelques mots espagnols avec d’autres mots du texte latin.
- ↑ Il y a ici une plaisanterie intraduisible, portant sur le double sens du mot visto, participe passé du verbe ver (voir), et première personne de l’indicatif présent du verbe vestir (habiller). Frédéric dit : « Sors, misérable, car à cause de toi je me suis vu au moment de ma perte. » À quoi Fabio : « Et moi, à cause de vous, je n’ai pas de quoi m’habiller. »
- ↑ Cette plaisanterie se trouve déjà dans la première journée. Calderon apparemment ne s’en est pas souvenu, sans quoi il nous en aurait donné une autre.
- ↑ Nous nous sommes permis de forger le mot embuffetté, pour rendre celui de embufetado fabriqué par Calderon.
- ↑ Mot à mot : « Écoutez ! mon maître est un petit alcahuete. » Nous avons déjà dit que l’alcahuete était :
Ce qu’à la cour on nomme ami du prince.
- ↑ Allusion à la petite histoire qu’il a contée dans la seconde journée.
- ↑
Voici le texte de ce passage, dont il est impossible de donner une traduction littérale :
Que corrompida la vena,
Como dixo el Cordovès,
Del secreto, hecha sécréta,
Huele mal, y no hace bien.Maintenant, par ces mots le Cordouan, qui est-ce que Calderon a voulu désigner ? Nous soupçonnons que ce serait le poëte Gongora, qui était de Cordoue.
- ↑
Irse por novillos.
L’expression irse por novillos signifie s’en aller pour acheter des bouvillons, ou décamper. Mais nous devons ajouter que le mot novillo signifie en même temps un bouvillon, un George Dandin.
- ↑
Mostraré al mundo que soy
Quien soy. - ↑ Allusion au proverbe espagnol : Fais ce que t’ordonne ton maître, et tu t’assiéras à table avec lui.
- ↑
… En qué agravia
A nadie tener caballos
Un hombre ?Je soupçonne qu’il y a ici une plaisanterie d’un goût fort équivoque sur le double sens du mot caballo, 1o cheval et 2o poulain, sorte de maladie difficile à définir.