Enfant naturel d'un diplomate français et d'une demi-mondaine, Lafcadio, jeune homme libéré de toute contrainte familiale, religieuse ou morale, pousse un inconnu, Amédée Fleurissoire, hors d'un train en marche — sans autre motif que l'expérience elle-même de cet « acte gratuit », alors que Fleurissoire partait justement délivrer un pape qu'une bande d'escrocs prétend séquestré dans les caves du Vatican. Publié en 1914 et qualifié par Gide lui-même de « sotie » plutôt que de roman, ce récit délibérément décousu, qui mêle catholiques traditionnels et libres penseurs dans une farce méta-littéraire, explore la liberté absolue d'un personnage affranchi de toute morale reçue. Gide puise directement son intrigue dans un fait divers réel survenu en 1893, alors qu'il se trouvait en Algérie : la rumeur selon laquelle le pape Léon XIII aurait été enlevé et séquestré par des francs-maçons, un imposteur occupant frauduleusement son trône, rumeur qu'exploitèrent alors des escrocs pour soutirer d'importantes sommes d'argent à des bourgeois et aristocrates crédules sous prétexte de financer une croisade de libération du Saint-Père. Gide greffe sur cette escroquerie authentique l'idée d'un « acte gratuit » commis sans motif par un adolescent, concept philosophique qu'il développe depuis 1902 et qui deviendra l'une des notions les plus discutées de toute son œuvre, bien au-delà du seul cadre de ce récit qu'il refuse lui-même de qualifier de roman. Gide qualifie lui-même ce texte de « sotie », terme médiéval désignant une farce satirique, refusant explicitement l'appellation de roman qu'il réserve alors uniquement aux Faux-monnayeurs publiés en 1925, distinction qui témoigne de sa volonté de placer ce texte délibérément décousu et ironique hors des conventions du genre romanesque classique. Le personnage de Lafcadio, à travers son acte gratuit resté sans motif apparent, influencera durablement toute une tradition littéraire et philosophique du XXe siècle s'interrogeant sur la liberté absolue de l'individu affranchi de toute causalité morale, préfigurant certains développements ultérieurs de la pensée existentialiste française.