Aller au contenu principal
Classiquesen Ligne

V.

LE MARCHÉ.

En jetant les yeux vers le milieu de la place, Spifame éprouva un sentiment de surprise et de colère dont Vignet lui demanda la cause. « Ne voyez-vous pas, dit le prince irrité, ne voyez-vous pas cette lanterne de pilori qu’on a laissée au mépris de mes ordonnances. Le pilori est supprimé, monsieur, et voilà de quoi faire casser le prévôt et tous les échevins, si nous n’avions nous-même borné sur eux notre autorité royale. Mais c’est à notre peuple de Paris qu’il appartient d’en faire justice.

— Sire, observa le poète, le populaire ne sera-t-il pas bien plus courroucé d’apprendre que les vers gravés sur cette fontaine, et qui sont du poète du Bellay, renferment dans un seul distique deux fautes de quantité ! humida sceptra, pour l’hexamètre, ce que défend la prosodie à l’encontre d’Horatius, et une fausse césure au pentamètre.

— Holà ! cria Spifame sans se trop préoccuper de cette dernière observation, holà ! bonnes gens de Paris, rassemblez-vous, et nous écoutez paisiblement.

— Écoutez bien le roi qui veut vous parler en personne », ajouta Claude Vignet, criant de toute la force de ses poumons.

Tous deux étaient montés déjà sur une pierre haute, qui supportait une croix de fer : Spifame debout, Claude Vignet assis à ses pieds. À l’entour la presse était grande, et les plus rapprochés s’imaginèrent d’abord qu’il s’agissait de vendre des onguents ou de crier des complaintes et des noëls. Mais tout à coup Raoul Spifame ôta son feutre, dérangea sa cape, qui laissa voir un étincelant collier d’ordres tout de verroteries et de cliquant qu’on lui laissait porter dans sa prison pour flatter sa manie incurable, et sous un rayon de soleil qui baignait son front à la hauteur où il s’était placé, il devenait impossible de méconnaître la vraie image du roi Henri deuxième, qu’on voyait de temps en temps parcourir la ville à cheval.

« Oui ! criait Claude Vignet à la foule étonnée : c’est bien le roi Henri que vous avez au milieu de vous, ainsi que l’illustre poète Claudius Vignetus, son ministre et son favori, dont vous savez par cœur les œuvres poétiques…

— Bonnes gens de Paris ! interrompait Spifame, écoutez la plus noire des perfidies. Nos ministres sont des traîtres, nos magistrats sont des félons !… Votre roi bien-aimé a été tenu dans une dure captivité, comme les premiers rois de sa race, comme le roi Charles sixième, son illustre aïeul… »

À ces paroles, il y eut dans la foule un long murmure de surprise, qui se communiqua fort loin : on répétait partout : « Le roi ! le roi !… » On commentait l’étrange révélation qu’il venait de faire ; mais l’incertitude était grande encore, lorsque Claude Vignet tira de sa poche le rouleau des édits, arrêts et ordonnances, et les distribua dans la foule, en y mêlant ses propres poésies.

« Voyez, disait le roi, ce sont les édits que nous avons rendus pour le bien de notre peuple, et qui n’ont été publiés ni exécutés…

— Ce sont, disait Vignet, les divines poésies traîtreusement pillées, soustraites et gâtées par Pierre de Ronsard et Mellin de Saint-Gelais.

— On tyrannise, sous notre nom, les bourgeois et le populaire…

— On imprime la Sophonisbe et la Franciade avec un privilège du roi, qu’il n’a pas signé !

— Écoutez cette ordonnance qui supprime la gabelle, et cette autre qui anéantit la taille…

— Oyez ce sonnet en syllabes scandées à l’imitation des latins… »

Mais déjà l’on n’entendait plus les paroles de Spifame et de Vignet ; les papiers répandus dans la foule et lus de groupe en groupe, excitaient une merveilleuse sympathie : c’étaient des acclamations sans fin. On finit par élever le prince et son poète sur une sorte de pavois composé à la hâte, et l’on parla de les transporter à l’Hôtel-de-Ville, en attendant que l’on se trouvât en force suffisante pour attaquer le Louvre, que les traîtres tenaient en leur possession.

Cette émotion populaire aurait pu être poussée fort loin, si la même journée n’eût pas été justement celle où la nouvelle épouse du dauphin François, Marie d’Écosse, faisait son entrée solennelle par la porte Saint-Denis. C’est pourquoi, pendant qu’on promenait Raoul Spifame dans le marché, le vrai roi Henri deuxième passait à cheval le long des fossés de l’hôtel de Bourgogne. Au grand bruit qui se faisait non loin de là, plusieurs officiers se détachèrent et revinrent aussitôt rapporter qu’on proclamait un roi sur le carreau des halles. « Allons à sa rencontre, dit Henri II, et, foi de gentilhomme (il jurait comme son père), si celui-ci nous vaut, nous lui offrirons le combat. »

Mais, à voir les hallebardiers du cortège déboucher par les petites rues qui donnaient sur la place, la foule s’arrêta, et beaucoup fuirent tout d’abord par quelques rues détournées. C’était, en effet, un spectacle fort imposant. La maison du roi se rangea en belle ordonnance sur la place ; les lansquenets, les arquebusiers et les Suisses garnissaient les rues voisines. M. de Bassompierre était près du roi, et sur la poitrine de Henri II brillaient les diamants de tous les ordres souverains de l’Europe. Le peuple consterné n’était plus retenu que par sa propre masse qui encombrait toutes les issues : plusieurs criaient au miracle, car il y avait bien là devant eux deux rois de France ; pâles l’un comme l’autre, fiers tous les deux, vêtus à peu près de même ; seulement, le bon roi brillait moins.

Au premier mouvement des cavaliers vers la foule, la fuite fut générale, tandis que Spifame et Vignet faisaient seuls bonne contenance sur le bizarre échafaudage où ils se trouvaient placés ; les soldats et sergents se saisirent d’eux facilement.

L’impression que produisit sur le pauvre fou l’aspect de Henri lui-même, lorsqu’il fut amené devant lui, fut si forte qu’il retomba aussitôt dans une de ses fièvres les plus furieuses, pendant laquelle il confondait comme autrefois ses deux existences de Henri et de Spifame, et ne pouvait s’y reconnaître, quoi qu’il fît. Le roi, qui fut informé bientôt de toute l’aventure, prit pitié de ce malheureux seigneur, et le fit transporter d’abord au Louvre, ou les premiers soins lui furent donnés, et où il excita longtemps la curiosité des deux cours, et, il faut le dire, leur servit parfois d’amusement.

Le roi, ayant remarqué d’ailleurs combien la folie de Spifame était douce et toujours respectueuse envers lui, ne voulut pas qu’il fût renvoyé dans cette maison de fous où l’image parfaite du roi se trouvait parfois exposée à de mauvais traitements ou aux railleries des visiteurs et des valets. Il commanda que Spifame fût gardé dans un de ses châteaux de plaisance, par des serviteurs commis à cet effet, qui avaient ordre de le traiter comme un véritable prince et de l’appeler Sire et Majesté. Claude Vignet lui fut donné pour compagnie, comme par le passé, et ses poésies, ainsi que les ordonnances nouvelles que Spifame composait encore dans sa retraite, étaient imprimées et conservées par les ordres du roi.

Le recueil des arrêts et ordonnances rendus par ce fou célèbre fut entièrement imprimé sous le règne suivant avec ce titre : Dicæarchiæ Henrici regis progymnasmata. Il en existe un exemplaire à la bibliothèque royale sous les numéros vii, 6,412. On peut voir aussi les Mémoires de la Société des inscriptions et belles-lettres, tome  XXIII. Il est remarquable que les réformes indiquées par Raoul Spifame ont été la plupart exécutées depuis.