I.
UN CABARET EN BOURGOGNE.
Le grand siècle n’était plus : — il s’était en allé où vont les vieilles lunes et les vieux soleils. Louis XIV avait usé l’ère brillante des victoires. On lui reprenait ce qu’il avait gagné en Flandre, en Franche-Comté, aux bords du Rhin, en Italie. Le prince Eugène triomphait en Allemagne, Marleborough dans le Nord… Le peuple français, ne pouvant mieux faire, se vengeait par une chanson.
La France s’était épuisée à servir les ambitions familiales et le système obstiné du vieux roi. Notre nation a toujours adopté facilement les souverains belliqueux, et dans la race des Bourbons, Henri IV et Louis XIV ont répondu à cet esprit, quoique le dernier ait eu à se plaindre de « sa grandeur qui l’attachait au rivage ». Au besoin ces souverains se sauvaient par leurs vices. Leurs amours faisaient l’entretien des châteaux et des chaumières, et réalisaient de loin cet idéal galant et chevaleresque qui a toujours été le rêve généreux des Français.
Toutefois, il existait des provinces moins sujettes à l’admiration, et qui protestèrent toujours sous diverses formes, soit sous le voile des idées religieuses, soit sous la forme évidente des jacqueries, des ligues et des frondes.
La révocation de l’Édit de Nantes avait été le grand coup frappé contre les dernières résistances. Villars venait de triompher du soulèvement des Cévennes, et ceux des Camisards qui avaient échappé aux massacres s’en allaient par bandes rejoindre en Allemagne le million d’exilés qui avaient été contraints de porter à l’étranger les débris de leur fortune et les diverses industries où excellaient beaucoup des protestants.
On avait brûlé le Palatinat, leur principal refuge : « Ce sont là jeux de princes. » Le soleil du grand siècle pouvait encore se mirer à l’aise dans les bassins de Versailles ; mais il pâlissait sensiblement. Mme de Maintenon elle-même ne luttait plus contre le temps : elle s’appliquait seulement à infuser la dévotion dans l’âme d’un roi sceptique, qui lui répondait par des chiffres apportés chaque jour par Chamaillard :
« Trois milliards de dettes !… que peut faire à cela la Providence ? »
Louis XIV n’était pas un homme ordinaire ; on peut croire même qu’il aimait la France et voulait sa grandeur. Sa personnalité, doublée de l’esprit de famille, l’a perdu à l’époque où l’âge affaiblissait ses forces, et où son entourage arrivait à dominer sa volonté.
Quelque temps après la perte de la bataille d’Hochstedt, qui nous enlevait cent lieues de pays dans les Flandres, Archambault de Bucquoy passait à Morchandgy, petit village de la Bourgogne, situé à deux lieues de Sens.
D’où venait-il ?… On ne le sait pas trop…
Où allait-il ? Nous le verrons plus tard…
Une roue de sa voiture s’étant cassée, le charron du village demandait une heure pour en poser une nouvelle. Le comte dit à son domestique : — Je ne vois que ce cabaret d’ouvert… Tu viendras m’avertir quand le charron aura fini.
— Monsieur le comte ferait mieux de rester dans la voiture, qu’on a étayée.
— Allons donc !… J’entre au cabaret, je suis sûr que je n’y trouverai que de bonnes gens…
Archambault de Bucquoy entra dans la cuisine et demanda de la soupe… Il voulait premièrement goûter le bouillon.
L’hôtesse se prêta à cette exigence. Mais Archambault l’ayant trouvé trop salé, dit :
— On voit bien que le sel est à bon marché ici.
— Pas trop, dit l’hôtesse.
— Je suppose que les faux-saulniers en ont amené ici l’abondance.
— Je ne connais pas ces gens-là… Du moins ils n’oseraient venir ici… Les troupes de Sa Majesté viennent de les défaire, et toutes leurs bandes ont été taillées en pièces, à l’exception d’une trentaine de charretiers, qui ont été menés, chargés de fers, dans les prisons.
— Ah ! dit Archambault de Bucquoy, voilà des pauvres diables bien attrapés… S’ils avaient eu un homme comme moi à leur tête, leurs affaires seraient en meilleure posture !
Il se rendit de la cuisine dans le cabaret, où l’on vidait les bouteilles d’un certain petit cru qui ne se serait pas conservé ailleurs ni plus tard.
Archambault de Bucquoy prit place à une table, où l’on ne tarda pas à lui apporter sa soupe, et il continua à la trouver trop salée. On sait la haine des Bourguignons contre ce terme, qui se renouvelle depuis le xve siècle, où la plus grosse injure était de les appeler : Bourguignons salés.
L’inconnu dut s’expliquer :
— Je veux dire, répondit-il, que l’on ne ménage pas le sel dans les mets que l’on sert ici… Ce qui prouve que le sel n’est pas rare dans la province…
— Vous avez raison, dit un homme d’une force colossale, qui se leva du milieu des buveurs, et qui lui frappa sur l’épaule ; mais il faut des braves… pour que l’on ait ici le sel à bon marché !
— Comment vous appelez-vous ?
L’homme ne répondit pas ; mais un voisin dit à Archambault de Bucquoy :
— C’est le capitaine…
— Ma foi, répondit-il, je me trouve ici dans la société d’honnêtes gens… Je puis parler !… Vous êtes évidemment ici des hommes qui faites la contrebande du sel… Vous faites bien.
— On a du mal, dit le capitaine.
— Eh, mes enfants ! Dieu récompense ceux qui agissent pour le bien de tous.
— C’est un huguenot, se dirent à voix basse quelques-uns des assistants…
— Tout est fini ! reprit Archambault ; le vieux roi s’éteint, sa vieille maîtresse n’a plus de souffle… Il a épuisé la France, dans son génie et dans sa force ; si bien que les dernières batailles les plus émouvantes ont eu lieu entre Fénelon et Bossuet ! Le premier soutenait « que l’amour de Dieu et du prochain peut être pur et désintéressé ». L’autre, « que la charité, en tant que charité, doit toujours être fondée sur l’espérance de la béatitude éternelle ». Grave question, Messieurs !
Un immense éclat de rire, parti de tous les points du cabaret, accueillit cette observation. Archambault baissa la tête et mangea sa soupe sans dire un mot de plus.
Le capitaine lui frappa sur l’épaule :
— Qu’est-ce que vous pensez des extases de Mme Guyon ?
— Fénelon l’a jugée sainte, et Bossuet, qui l’avait attaquée d’abord, n’est pas éloigné de la croire au moins inspirée.
— Mon cavalier, dit le capitaine, je vous soupçonne de vous occuper quelque peu de théologie.
— J’y ai renoncé… Je suis devenu un simple quiétiste, depuis surtout que j’ai lu dans un livre intitulé le Mépris du Monde : « Il est plus profitable pour l’homme de se cultiver lui-même en vue de Dieu que de cultiver la terre, qui ne nous est de rien. »
— Mais, dit le capitaine, cette maxime est assez suivie dans ce temps-ci… Qui est-ce qui cultive ?… On se bat, on chasse, on fait un peu de faux-saulnage… ; on introduit des marchandises d’Allemagne et d’Angleterre, on vend des livres prohibés. Ceux qui ont de l’argent spéculent sur les bons des fermes ; mais la culture, c’est un travail de fainéants !
Archambault comprenait l’ironie de ce discours : « Messieurs, dit-il, je suis entré ici par hasard ; mais je ne sais pourquoi je me sens l’un des vôtres… Je suis un de ces fils de grandes familles militaires qui ont lutté contre les rois, et qui sont toujours soupçonnés de rébellion. Je n’appartiens pas aux protestants, mais je suis pour ceux qui protestent contre la monarchie absolue et contre les abus qu’elle entraîne… Ma famille avait fait de moi un prêtre ; j’ai jeté le froc aux orties et je me suis rendu libre. Combien êtes-vous ?
— Six mille, dit le capitaine.
— J’ai servi déjà quelque temps… J’ai cherché même à lever un régiment depuis que j’ai abandonné la vie religieuse… Mais les dépenses qu’avait faites feu mon oncle m’ont gêné dans certaines ressources que j’attendais de ma famille… M. de Louvois nous a causé de grands chagrins !
— Cher seigneur, dit le capitaine, vous me paraissez être un brave… Tout peut se réparer encore : — Votre demeure à Paris ?
— Je compte descendre chez ma tante, la comtesse douairière de Bucquoy.
Un des assistants se leva, et dit à des gens qui se trouvaient à la même table : « C’est celui que nous cherchons. » Cet homme était connu pour un recors ; il sortit et alla quérir un exempt de la maréchaussée.
Au moment où Archambault de Bucquoy, averti par son domestique, regagnait sa voiture, l’exempt, accompagné de six gendarmes, voulut l’arrêter. Les gens du cabaret sortirent et cherchèrent à s’y opposer. Il voulut se servir de ses pistolets, mais la maréchaussée avait reçu des renforts.
On fit remonter le voyageur dans sa voiture entre deux exempts ; les gendarmes suivaient. On arriva bientôt à Sens. Le prévôt interrogea d’abord tout le monde avec impartialité, puis il dit au voyageur :
— Vous êtes l’abbé de La Bourlie ?
— Non, Monsieur.
— Vous venez des Cévennes ?
— Non, Monsieur.
— Vous êtes un perturbateur du repos public ?
— Non, Monsieur.
— Je sais que, dans le cabaret, vous avez prétendu vous appeler de Bucquoy ; mais, si vous êtes l’abbé de La Bourlie, se disant marquis de Guiscard…, vous pouvez l’avouer, le traitement sera le même : il s’est mêlé aux affaires des Cévennes ; vous vous êtes compromis avec les faux saulniers… Qui que vous soyez, je suis obligé de vous faire conduire dans les prisons de Sens.
Archambault de Bucquoy se trouva là avec une trentaine de faux saulniers dont le présidial de Sens faisait le procès ; le prévôt de Melun, envoyé pour cette affaire, regarda son arrestation comme imprudente et légère. Toutefois, plusieurs charges pesaient déjà sur lui.
Il avait été d’abord militaire pendant cinq ans, puis il était devenu ce qu’on appelait alors petit maître… et ensuite, « sans s’inquiéter de la religion chrétienne », s’était mis de celle « que certains prétendent être celle des honnêtes gens », ce qu’on appelait alors déiste.
Une aventure dont on ne connaît pas bien les détails, mais qui semble se rapporter à l’amour, jeta le comte de Bucquoy dans une sorte de dévotion trop exagérée pour avoir paru solide. Il se rendit à la Trappe, et chercha à observer cette loi du silence, si difficile à observer… Un jour, il se lassa de cette discipline, reprit son habit d’officier, et sortit de la Trappe sans dire adieu.
En route, il eut une querelle et fit une blessure à un homme qui l’avait insulté. Ce hasard malheureux le fit rentrer dans la religion. Il se crut obligé de se dépouiller de ses habits en faveur d’un pauvre, et ce fut alors qu’épris des doctrines de saint Paul, il fonda à Rouen une communauté ou séminaire, qu’il dirigea sous le nom de le Mort. Ce nom symbolisait pour lui l’oubli des douleurs de la vie et le désir du repos éternel.
Cependant, il parlait dans sa classe avec une grande facilité, ce qui provenait peut-être d’une longue abstinence de paroles, éprouvée à la Trappe : de sorte que les Jésuites voulurent l’attirer parmi eux ; mais il craignit alors que cela ne le mît « trop en rapport avec le monde ».