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III.

AUTRES ÉVASIONS.

Nous n’avons pas donné plus haut tous les détails de l’évasion de l’abbé de Bucquoy du For l’Évêque, de peur d’interrompre le principal récit. Quand il eut imaginé de s’échapper par une lucarne des combles, il trouva une difficulté dans la porte cadenassée qui fermait le cabinet où il fallait entrer d’abord. Les outils lui manquaient ; il eut alors l’idée de brûler la porte. Le concierge lui avait permis de faire sa cuisine dans sa chambre et lui avait vendu des œufs,… du charbon et un briquet.

C’est avec ces moyens qu’il put mettre le feu à la porte du cabinet, ne voulant y faire qu’une ouverture par laquelle il pût passer. Les flammes allant trop haut et risquant d’incendier le toit, il trouva à propos un pot à eau pour les éteindre, mais il faillit être asphyxié par la fumée et brûla une partie de ses vêtements.

Il était bon d’expliquer ceci pour faire comprendre ce qui lui arriva après qu’il eut pris pied sur le quai du Louvre. Sa descente à travers les grilles hérissées de fer et les chevaux de frise avait ajouté maints accrocs aux brûlures de ses vêtements. De sorte que plusieurs marchands qui, au point du jour, ouvraient leurs boutiques, s’aperçurent bien de son désordre. Mais personne ne souffla mot ; seulement, quelques polissons le suivirent en faisant des huées. Une grosse pluie qui survint les dispersa.

L’abbé, grâce à cette diversion qui retenait en outre les sentinelles dans leur guérite, prit par la rue des Bourdonnais, gagna le quartier Saint-Eustache et arriva enfin près de la halle où il trouva un cabaret ouvert.

L’état de ses vêtements, auquel il n’avait pas encore fait grande attention, lui attira des railleries ; il ne répondit rien, paya l’hôte et chercha un asile sûr. Il n’eût pas fait bon pour lui de se rendre chez sa tante, la comtesse douairière de Bucquoy ; mais il se souvint de la demeure d’une parente d’un de ses domestiques qui logeait à l’Enfant-Jésus, près des Madelonnettes.

L’abbé arriva de bonne heure chez cette femme et lui dit qu’il venait de province et que, passant par la forêt de Bondy, des voleurs l’avaient mis dans cet état. Elle le garda toute la journée et lui fit à manger. Vers le soir, il s’aperçut d’un certain air de soupçon qui lui fit penser à chercher un asile plus sûr… Il s’était rencontré déjà avec quelques-uns de ces beaux esprits du Marais qui fréquentaient l’hôtel de Ninon de Lenclos, alors âgée de près de quatre-vingts ans, et qui faisait encore des passions, en dépit des lettres de Mme de Sévigné. Les hôtels du Marais étaient le dernier asile de l’opposition bourgeoise et parlementaire. Quelques personnes de la noblesse, derniers débris de la Fronde, se faisaient voir parfois dans ces vieilles maisons, dont les hôtels déserts regrettaient encore les jours où les conseillers de la grande chambre et des Tournelles traversaient la foule en robe rouge, salués et applaudis comme des sénateurs romains du parti populaire.

Il y avait un petit établissement dans l’île Saint-Louis, qu’on appelait le café Laurent. Là se réunissaient les modernes épicuriens qui, sous le voile du scepticisme et de la gaîté, cachaient les débris d’une opposition sourde et patiente, comme Harmodius et Aristogiton cachaient leurs épées sous des roses.

Et ce n’était pas peu de chose alors que ces pointes philosophiques aiguisées par les disciples de Descartes et de Gassendi. Ce parti était fortement surveillé ; mais grâce à la protection de quelques grands seigneurs, tels que d’Orléans, Conti et Vendôme ; grâce aussi à ces formes spirituelles et galantes, qui séduisent même la police ou qui l’abusent aisément, les néo-frondeurs étaient généralement laissés en paix, seulement la cour pensait les flétrir en les appelant : la cabale.

Fontenelle, Jean-Baptiste Rousseau, Lafare, Chaulieu s’étaient montrés par moment au café Laurent. Molière y avait paru antérieurement ; Boileau était trop vieux. Les anciens habitués parlaient là de Molière, de Chapelle et de ces soupers d’Auteuil, qui avaient été le centre des premières réunions.

La plupart des habitués du café étaient encore les commensaux de cette belle Ninon, qui habitait rue des Tournelles et qui mourut à quatre-vingt-six ans, laissant une pension de deux mille livres au jeune Arouet, lequel lui avait été présenté par l’abbé de Châteauneuf, son dernier amoureux.

L’abbé de Bucquoy avait depuis longtemps quelques amis parmi les gens de la cabale. Il attendit leur sortie ; et, feignant d’être un pauvre, il s’adressa à l’un d’eux, le prit à part et lui dépeignit sa position… L’autre l’emmena chez lui, l’habilla et le cacha dans un asile sûr, d’où l’abbé put avertir sa tante et recevoir l’aide nécessaire. Du fond de sa retraite, il adressa plusieurs suppliques au Parlement, afin que son affaire y fût renvoyée. Sa tante elle-même remit des placets au roi. Mais aucune décision ne fut prise, bien que l’abbé de Bucquoy offrît de se remettre dans les prisons de la Conciergerie, s’il pouvait être assuré que son affaire serait traitée juridiquement.

L’abbé de Bucquoy, voyant toutes ses sollicitations restées sans effets, dut se résoudre à sortir de France. Il prit la route de Champagne, déguisé en marchand forain. Malheureusement il arriva à La Fère au moment où un parti des alliés qui avait enlevé M. le Premier, s’était vu coupé du côté de Ham et forcé de se dissoudre. L’abbé fut considéré comme un des fugitifs, et bien qu’il protestât de sa qualité de marchand, on le déposa à la prison de La Fère en attendant qu’on eût reçu des renseignements de Paris… Ce coup-d’œil ingénieux, qui lui avait fait trouver les moyens de s’échapper du For l’Évêque, lui avait fait découvrir un certain tas de pierres qui pouvait servir à arriver sur la rampe du mur.

Avant d’entrer dans la cellule, il pria le concierge de lui aller chercher à boire, et, en son absence, se mit à grimper jusqu’à un bastion d’où il se précipita dans un fossé plein d’eau qui entourait la prison. Il le traversait à la nage, lorsque la femme du concierge qui l’avait aperçu par une fenêtre, mit l’alarme dans la prison, ce qui fit qu’on le ressaisit au bord et qu’on le ramena épuisé et tout couvert de boue. On prit soin cette fois de le mettre au cachot.

On avait eu de la peine à faire revenir le pauvre abbé de Bucquoy d’un long évanouissement, suite de son plongeon dans l’eau, et les paroles qu’il prononça sur la Providence qui l’avait abandonné dans son dessein, donnèrent à penser que c’était un ministre calviniste échappé des Cévennes : on l’envoya donc à Soissons, dont la prison était plus sûre que celle de La Fère.

Soissons est une ville très intéressante pour qui la voit en liberté. La prison était alors située entre l’évêché et l’église Saint-Jean ; elle s’adossait, du côté du nord, aux fortifications de la ville.

L’abbé de Bucquoy fut mis dans une tour avec un Anglais fait prisonnier dans l’expédition de Ham. Le porte-clef qui faisait leur cuisine, permettait à l’abbé, qui toujours feignait d’être malade, comme il avait fait au For l’Éveque, de prendre l’air le soir au sommet de la tour où il était enfermé. Cet homme avait un accent bourguignon, que l’abbé reconnut pour l’avoir entendu près de Sens.

Un soir, ce porte-clé lui dit : « Monsieur l’abbé, il fera beau ce soir sur le donjon à voir les étoiles. »

L’abbé le regarda, mais ne vit qu’une figure indifférente.

Sur le donjon, il faisait du brouillard.

L’abbé redescendit et trouva ouverte la porte du mur de ronde. Une sentinelle le parcourait à pas égaux. Il se retirait, lorsque le soldat, passant près de lui, dit à voix basse : « L’abbé… il fait bien beau ce soir… Promenez-vous ici un peu : qui est-ce qui vous apercevrait dans le brouillard ? »

L’abbé de Bucquoy ne vit là que la complaisance d’un brave militaire qui suspend la consigne en faveur d’un pauvre prisonnier.

Au bout de la terrasse il sentit une corde, et sa main en la soulevant trouva un crochet et des nœuds.

La sentinelle avait le dos tourné, l’abbé, qui savait tous les exercices, descendit en s’aidant de la sellette à la manière des peintres en bâtiment.

Il se trouva dans le fossé, qui était à sec et plein d’herbes. Le mur du dehors était trop haut pour qu’il pût songer à remonter. Seulement, en cherchant quelque point dégradé qui permît l’ascension, il se trouva près d’une ouverture d’égout dont les gravois semés çà et là, et les pierres fraîchement taillées indiquaient qu’on était en train de le réparer.

Un inconnu leva la tête tout à coup par l’ouverture du puisard, et dit à voix basse :

— Est-ce que c’est vous, l’abbé ?

— Pourquoi ?

— C’est qu’il fait beau ce soir ici ; mais il fait meilleur là-dessous.

L’abbé comprit ce qu’on voulait lui dire et se mit à descendre par une échelle dans ce réduit assez fétide. L’homme le conduisit silencieusement jusqu’à un escalier en limaçon, et lui dit : montez maintenant jusqu’à ce que vous trouviez une résistance… frappez, et l’on vous ouvrira.

L’abbé monta bien trois cents marches, puis sa tête heurta contre une trappe qui paraissait lourde, et qui ne céda pas même à la pression de ses épaules.

Un instant après il sentit qu’on la levait, et qu’on lui adressait ces mots :

— Est-ce vous, l’abbé ?

L’abbé dit : Ma foi, oui, c’est moi ; mais vous ?…

L’inconnu répondit par un chut, et l’abbé se trouva sur un plancher solide, mais dans la plus profonde nuit.