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Classiquesen Ligne

IV.

LE CAPITAINE ROLAND.

En tâtant à droite et à gauche, l’abbé de Bucquoy sentit des tables qui se prolongeaient, et ne comprit pas davantage dans quel lieu il se trouvait. Mais l’homme qui lui avait parlé fit briller bientôt une lanterne sourde qui éclaira toute la salle. L’argenterie étincelait dans les montres, et mille bijoux d’or et de pierres précieuses ruisselaient sur les tables…, qui décidément était des comptoirs… Il n’y avait plus à s’y tromper. On se trouvait dans une boutique d’orfèvre.

L’abbé réfléchit un instant, puis il se dit en voyant la mine de l’homme qui tenait la lanterne sourde : « Il est évident que c’est un voleur ; quelle que soit son intention à mon égard, ma conscience m’oblige à réveiller le marchand que l’on va dévaliser. »

En effet, un second individu était sorti de dessous l’autre comptoir et faisait rafle des effets les plus précieux. L’abbé cria : « Au secours ! à l’aide ! au voleur ! » En vain lui mit-on la main sur la bouche en le menaçant. Au bruit qu’il fit, un homme effaré, en chemise, arriva du fond, une chandelle à la main.

— On vous vole, Monsieur, s’écria l’abbé !

— Au voleur ! à la garde ! cria à son tour le marchand.

— Vous tairez-vous ? dit l’homme à la lanterne sourde en montrant un pistolet.

Le marchand ne dit plus rien ; mais l’abbé se mit à frapper violemment à la porte extérieure en continuant ses cris.

Un pas cadencé se faisait entendre au dehors. C’était évidemment une patrouille ; les deux voleurs se cachèrent de nouveau sous les comptoirs. Un bruit de crosses de fusil se fit entendre sur le pas de la porte.

« Ouvrez, au nom du roi », dit une voix rude.

Le marchand alla chercher ses clefs et ouvrit la porte. La patrouille entra.

— Qu’est-ce qui se passe ici ? dit le sergent.

— On me vole, s’écria le joaillier ; ils sont cachés sous les comptoirs…

— Monsieur le sergent, dit l’abbé de Bucquoy, des gens que je ne connais pas et dont je ne puis comprendre les intentions m’ont, par un accord secret, fait échapper de la prison de Soissons. Je me suis aperçu que ces gens étaient des malfaiteurs, et, étant moi-même un honnête homme, je ne puis consentir à me faire leur complice… Je sais que la Bastille m’attend ; arrêtez-moi… et reconduisez-moi en prison.

Le sergent, qui était un homme d’une forte stature, se tourna du côté de ses soldats et dit : « Commencez par vous saisir du joaillier, et appliquez-lui la poire d’angoisse afin qu’il se taise. Ensuite, faites-en autant pour l’abbé…, car il m’étourdit. »

La poire d’angoisse était une sorte de bâillon dont le centre était composé d’une poche de cuir remplie de son, qu’on pouvait mâcher à loisir sans pouvoir rendre au dehors aucune articulation sensible.

L’abbé de Bucquoy, réduit au silence par le bâillon et la poire d’angoisse, ne comprenait pas que l’orfèvre volé eût reçu le même traitement. Sa surprise augmenta en voyant que les soldats de la patrouille aidaient les deux voleurs à dévaliser la boutique. Quelques termes d’argot échangés entr’eux le mirent enfin au courant. La patrouille était une fausse patrouille.

Le sergent, de taille herculéenne, fut reconnu par l’abbé pour ce même chef de faux saulniers avec lequel il avait causé déjà à Morchandgy, près Sens, et qu’on appelait là le capitaine.

Les paquets étaient faits lorsqu’une grande rumeur, mêlée de coups de fusil, se fit entendre au dehors. — « Chargeons tout », dit le capitaine.

On enleva lestement les ballots, et l’abbé lui-même, qui était fortement lié, se trouva sur le dos d’un des voleurs. Ils sortirent tous par la porte de la boutique qui donnait sur la rue de l’Intendance.

La lueur d’un grand incendie se faisait voir du côté de la porte de Compiègne… Au point opposé l’on se battait. La petite troupe força la porte du jardin de l’évêché, et s’y rencontra, à travers les arbres, avec un grand nombre d’autres gens chargés de ballots, qui entrèrent dans la ville pendant que les autres, en échangeant çà et là des signes de reconnaissance, descendaient le rempart à l’aide d’échelles et gravissaient ensuite la contrescarpe dégradée sur ce point. Il fallait ensuite passer l’Aisne pour atteindre les hauteurs de Cuffy et la limite des forêts.

On a supposé depuis que les gens qui avaient tenté de faire échapper l’abbé de Bucquoy de la prison de Soissons, étaient un parti de ces mêmes faux saulniers qu’il avait rencontrés en Bourgogne, et à qui il avait offert de se mettre à leur tête… Un seigneur riche, aventureux et puissant comme lui par ses relations en France et au dehors, était bien ce qu’il leur fallait.

Quant au capitaine Roland, ancien chef de partisans des Cévennes, il s’était échappé par les pays de l’Est après la capitulation de Cavalier. Pendant que ce chef, qui avait obtenu son pardon au prix du sang de ses frères, paradait à Versailles comme un chef de tribus vaincues, Roland, aidé par les bandes de faux saulniers, — mélangées comme on sait de protestants, de déserteurs et de paysans réduits à la misère, — tentait de gagner le Nord pour s’y réfugier au besoin. En attendant, ses gens faisaient du faux saulnage, aidés en secret par la population et les soldats mal payés des troupes royales. — On mettait le feu à une maison, toute la ville se portait là. Pendant ce temps, les faux saulniers, nombreux et bien armés, faisaient entrer des sacs de sel par quelque rempart mal surveillé. Puis au besoin ils se battaient en fuyant et se rejetaient dans les bois. Voici encore ce que nous avons appris par d’autres récits du temps.

À l’époque où les protestants quittaient la France sans avoir le temps de mettre ordre à leurs affaires, des bijoux d’un grand prix avaient été déposés chez ce marchand, qui faisait un peu d’usure, et il avait prêté sur ces nantissements quelques sommes très inférieures à leur valeur. Depuis, des personnes envoyées par les réfugiés étaient venues réclamer leurs bijoux en payant ce qui était dû. L’orfèvre avait trouvé fort simple de s’acquitter en dénonçant les réclamants à la justice. De là le motif de l’expédition à laquelle concourait le capitaine Roland.

Les faux saulniers, qui avaient tenté de faire évader le comte abbé de Bucquoy, trouvèrent le chemin barré au-delà de l’Aisne. On en prit un grand nombre, qui furent pendus ou rompus vifs, selon leur rang. L’histoire ne parle plus du capitaine Roland, — et l’abbé de Bucquoy, plus fortement soupçonné que jamais, prit le chemin de la Bastille.

Lorsqu’on le descendit de sa chaise, il eut le temps de jeter un coup d’œil à droite et à gauche, « soit sur le pont-levis, soit sur la contrescarpe… mais on ne le laissa pas rêver longtemps à cela », car il fut bien vite conduit à la tour dite de la Bretignière.