V.
L’ENFER DES VIVANTS.
Il y avait huit tours à la Bastille, dont chacune avait son nom et se composait de six étages éclairés chacun d’une seule fenêtre. Une grille au dehors, une grille au dedans laissaient voir seulement, de la salle, une chambre carrée, formée par l’épaisseur du mur, et du fond de laquelle on pouvait puiser l’air respirable.
L’abbé avait été placé dans la tour de la Bretignière.
Les autres s’appelaient tour de la Bretaudière, de la Comté, du Puits, du Trésor, du Coin, de la Liberté. La huitième s’appelait la tour de la Chapelle. On n’en sortait généralement que pour mourir, à moins qu’on n’y descendît obscurément dans ces oubliettes fameuses dont les traces furent retrouvées à l’époque de la démolition.
L’abbé de Bucquoy resta pendant quelques jours dans les salles basses de la tour de la Bretignière, ce qui prouvait que son affaire paraissait grave, car autrement les prisonniers étaient mieux traités d’abord. Son premier interrogatoire, auquel présida d’Argenson, détruisit la pensée qu’il fût absolument le complice des faux saulniers de Soissons. De plus, il s’appuya des hautes relations qu’avait sa famille ; de sorte que le gouverneur Bernaville lui fit une visite et l’invita à déjeûner, ce qui était d’usage, à l’arrivée, pour les prisonniers d’un certain rang.
On mit l’abbé de Bucquoy dans une chambre plus élevée et plus aérée où se trouvaient d’autres prisonniers. C’était à la tour du Coin : lieu privilégié placé sous la surveillance d’un porte-clefs nommé Ru, qui passait pour un homme plein de douceur et d’attentions pour les prisonniers.
En entrant dans la salle commune, l’abbé fut frappé d’étonnement, en regardant les murs peints à fresque, d’y trouver une image du Christ singulièrement défigurée.
On avait dessiné des cornes rouges sur sa tête, et sur sa poitrine était une large inscription qui portait ce mot : Mystère.
Une inscription charbonnée se lisait au-dessous : « La grande Babylone, mère des impudicités et des abominations de la terre. »
Il est évident que cette inscription avait été formulée par un protestant précédemment captif dans ce lieu. Mais personne depuis ne l’avait effacée.
Sur la cheminée on distinguait une peinture ovale, représentant la figure de Louis XIV. Une autre main de prisonnier avait inscrit autour de sa tête : « Crachoir », et l’on distinguait à peine les traits du souverain effacés par mille outrages.
L’abbé de Bucquoy dit au porte-clefs : « Ru, pourquoi permet-on ici de pareilles dégradations sur des images respectées ? » Le porte-clefs se prit à rire et répondit : « Que s’il fallait châtier les crimes des prisonniers, il faudrait rompre et brûler tout le jour, et qu’il valait mieux que des gens d’esprit vissent à quel point l’exagération d’idées pouvait porter des fanatiques. »
Les habitants de cette tour jouissaient d’une liberté relative ; ils pouvaient, à certaines heures, se promener dans le jardin du gouverneur, situé dans un des bastions de la forteresse et planté de tilleuls, avec des jeux de boules et des tables où ceux qui avaient de l’argent pouvaient jouer aux cartes et consommer des rafraîchissements. Le gouverneur Bernaville cédait à un cuisinier, moyennant un droit, les bénéfices de cette exploitation.
L’abbé de Bucquoy, qu’on était assuré cette fois de retenir et qui avait fait agir des amis puissants, se trouvait faire partie de ce cercle favorisé. On lui avait fait passer de l’or, ce qui n’est jamais mal reçu dans une prison, et il était parvenu, en perdant quelques louis aux cartes, à se faire un ami de Corbé, le neveu du précédent gouverneur (M. de Saint-Mars), qui conservait encore une haute position sous Bernaville.
Il n’est pas indifférent, peut-être, de dépeindre ce dernier d’après la description physique qu’en a donnée un des prisonniers de la Bastille, plus tard réfugié en Hollande.
« Il a deux yeux verts enfoncés sous deux sourcils épais, et qui semblent de là lancer le regard du basilic. Son front est ridé comme une écorce d’arbre sur laquelle quelque muphti a gravé l’Alcoran… C’est sur son teint que l’envie cueille ses soucis les plus jaunes. La maigreur semble avoir travaillé sur son visage à faire le portrait de la lésine. Ses joues plissées comme des bourses à jetons ressemblent aux giffles d’un singe… son poil est d’un roux alezan brûlé.
« Quand il était chevalier de la mandille (laquais), il portait ses cheveux plats frisés comme des chandelles. Il a renoncé à cette coquetterie.
« Quoiqu’il parle rarement, il doit bien s’écouter parler, car il a la bouche fendue jusqu’aux oreilles. Pourtant, elle ne s’ouvre que pour prononcer des arrêts monosyllabiques, exécutés ponctuellement par les satellites qu’il a su se créer… »
Bernaville avait réellement fait partie de la maison du maréchal Bellefonds, et porté la mandille, c’est-à-dire la livrée ; mais, à la mort du maréchal, il avait su se mettre dans les bonnes grâces de sa veuve, dont les enfants étaient encore jeunes, et c’est par sa haute protection qu’il avait obtenu la direction des chasses de Vincennes, ce qui impliquait une foule de profits, et l’intendance des pavillons et rendez-vous de chasse, où les gens de la cour faisaient de grosses dépenses. Ceci explique le terme de mépris dont on se servait envers lui en l’appelant gargottier… C’était, disait-on encore, — dans les libres conversations des prisonniers, — un laquais qui, à force de monter derrière les carrosses, s’était avisé de se planter dedans… Mais nous ne pouvons nous prononcer encore avant d’avoir apprécié les actes dudit Bernaville, et il serait injuste de s’en tenir aux récits exagérés des prisonniers.
Quant au nommé Corbé, son assesseur, voici encore son portrait, tracé d’une main qui sent un peu l’école de Cyrano :
« Il avait un petit habit gris de ras de Nîmes si pelé, qu’il faisait peur aux voleurs en leur montrant la corde ; une méchante culotte bleue, tout usée, rapiécée par les genoux ; un chapeau déteint, ombragé d’un vieux plumet noir tout plumé, et une perruque qui rougissait d’être si antique. Sa mine basse, encore au-dessous de son équipage, l’aurait plutôt fait prendre pour un poussecu que pour un officier. »
L’abbé de Bucquoy, jouant au piquet avec Renneville, l’un des prisonniers, sous un berceau en treillage, lui dit : « Mais on est très bien ici, et, avec la perspective d’en sortir prochainement, qui voudrait tenter de s’en échapper ?
— La chose serait impossible, dit Renneville… Mais, quant à juger du traitement que l’on reçoit dans ce château, attendez encore.
— Ne vous y trouvez-vous pas bien ?
— Très bien pour le moment… J’en suis revenu à la lune de miel, où vous êtes encore…
— Comment vous a-t-on mis ici ?
— Bien simplement ; comme beaucoup d’autres… Je ne sais pourquoi.
— Mais vous avez bien fait quelque chose pour entrer à la Bastille ?
— Un madrigal.
— Dites-le-moi… Je vous en donnerai franchement mon avis.
— C’est que ce madrigal est suivi d’un autre, parodié sur les mêmes rimes, et qui m’a été attribué à tort…
— C’est plus grave.
En ce moment-là, Corbé passa d’un air souriant, en disant : « Ah ! vous parlez encore de votre madrigal, M. de Renneville… Mais ce n’est rien : il est charmant.
— Il est cause qu’on me retient ici, dit Renneville.
— Et vous plaignez-vous du traitement ?
— Le moyen ? quand on a affaire à d’honnêtes gens !
Corbé satisfait, alla vers une autre table avec son implacable sourire… on lui offrait des rafraîchissements qu’il ne voulait jamais accepter. De temps en temps il lançait des regards aux fenêtres de la prison, où l’on pouvait entrevoir les formes vagues des prisonnières, et il paraissait trouver que rien n’était plus charmant que l’intérieur de cette prison d’État.
— Et comment, dit l’abbé de Bucquoy à Renneville, en faisant les cartes, était construit ce madrigal ?
— Dans les règles du genre. Je l’avais adressé à M. le marquis de Torcy afin qu’il le fît voir au roi. Il faisait allusion à la puissance réunie de l’Espagne et de la France combattant les alliés… et se rapportait en même temps aux principes du jeu de piquet.
Ici Renneville récita son madrigal, qui se terminait par ces mots, adressés aux alliés du Nord :
« Combattant l’Espagne et la France,
Vous trouverez capot… Quinte et Quatorze en main ! »
Cela voulait dire Philippe V (quinte) et Louis XIV.
— C’est bien innocent !… dit l’abbé de Bucquoy.
— Mais non, répondit Renneville ; cette chute en octave et en alexandrin a été admirée de tout le monde. Mais des malveillants ont parodié ces vers en faveur des ennemis, et voici leur version :
Nous ferons un repic… et l’Espagne et la France
Se trouveront capot… Quinte et Quatorze en main.
Or, monsieur le comte, comment est-il possible que j’aie écrit moi-même la contre-partie de mon madrigal… et encore, en ne conservant pas la mesure de l’avant-dernier vers ?
— Cela me paraît invraisemblable, dit l’abbé, je m’en assure, étant moi-même un poète aussi.
— Eh bien ! M. de Torcy m’a envoyé à la Bastille sur un si petit soupçon[2]… Cependant, j’étais appuyé par M. de Chamillard, auquel j’ai dédié des livres, et qui n’a cessé de me faire des offres de service.
— Quoi ! dit l’abbé, pensif, un madrigal peut conduire un homme à la Bastille ?
— Un madrigal ?… Mais un distique seulement peut en ouvrir les portes. Nous avons ici un jeune homme… dont les cheveux commencent à blanchir, il est vrai… qui pour un distique latin, s’est vu retenir longtemps aux îles Sainte-Marguerite : ensuite lorsque M. de Saint-Mars, qui avait gardé Fouquet et Lauzun, fut nommé gouverneur ici, il l’amena avec lui pour le faire changer d’air. Ce jeune homme, ou, si vous voulez, cet homme, avait été un des meilleurs élèves des jésuites.
— Et ils ne l’ont pas soutenu ?
— Voici ce qui est arrivé. Les jésuites avaient inscrit sur leur maison de Paris un distique latin, en l’honneur du Christ. Voulant plus tard s’assurer l’appui de la cour contre les attaques de certains robins ou cabalistes assez puissants, ils se résolurent à donner une grande représentation de tragédie avec chœurs, dans le genre de celles qu’autrefois on donnait à Saint-Cyr. Le roi et Mme de Maintenon accueillirent avec bienveillance leur invitation. Tout, dans cette fête, était conçu de manière à leur rappeler leur jeunesse. Faute de jeunes filles, que ne pouvait fournir la maison, on avait fait habiller en femmes les plus jeunes élèves, et les chœurs et ballets étaient exécutés par les sujets de l’Opéra. Le succès fut tel, que le roi, ébloui, charmé, permit aux révérends pères d’inscrire son nom sur la porte de leur maison. Elle portait cette inscription : Collegium claro montanum societatis Jesu ; on remplaça ces mots par ceux-ci : Collegium Ludovici magni. — Le jeune homme dont nous parlons inscrivit sur le mur un distique dans lequel il fit remarquer que le nom de Jésus avait été remplacé par celui de Louis-le-Grand… C’est ce crime qu’il expie encore ici.
— Mais, dit l’abbé de Bucquoy, il nous est impossible de nous plaindre beaucoup des rigueurs de cette prison d’État. J’ai souffert un peu dans le cachot… mais maintenant, sous cette tonnelle, appréciant la chaleur d’un vin de Bourgogne assez généreux, je me sens disposé à prendre patience.
— Je prends patience depuis quatre ans, dit Renneville ; et si je vous racontais ce qui m’est arrivé…
— Je veux savoir ce qu’on a pu faire contre un homme coupable d’un madrigal.
— Je ne me plaindrais de rien si je n’avais laissé mon épouse en Hollande… Mais passons. Arrêté à Versailles, je fus conduit en chaise à Paris. En passant devant la Samaritaine, je tirai ma montre et je constatai par la comparaison qu’il était huit heures du matin. L’exempt me dit : « Votre montre va bien. » Cet homme ne manquait pas d’une certaine instruction : « Il est fâcheux, me dit-il, que je me sois vu forcé de vous arrêter, et cela est entièrement contre mon inclination… Mais il fallait remplir les derniers devoirs de la place que j’occupais avant de devenir ce que je suis dès à présent, c’est-à-dire écuyer de la duchesse de Lude. Je m’appelle De Bourbon… Mon emploi d’exempt cesse à dater d’aujourd’hui, et désormais réclamez-vous de moi en cas de besoin… » Cet exempt me parut un honnête homme, et passant au bas du Pont-Neuf, je lui offris à boire, ainsi qu’aux trois hocquetons qui nous accompagnaient et qui portaient brodée sur leur cotte d’armes la représentation d’une masse hérissée de pointes avec cette devise : monstrorum terror. Je ne pus m’empêcher de dire, pendant que je buvais avec eux : « Vous êtes la terreur… et je suis le monstre ! » Ils se prirent à rire et nous arrivâmes tous à la Bastille, en belle humeur.
Le gouverneur me reçut dans une chambre tendue de damas jaune avec une crépine d’argent assez propre… Il me donna la main et m’invita à déjeûner… Sa main était froide, ce qui me donna un mauvais augure… Corbé, son neveu, arriva en papillonnant, et me parla de ses prouesses en Hollande… et des succès qu’il avait eus plus tard dans les courses de taureaux à Madrid, où les dames, admirant sa bravoure, lui jetaient des œufs remplis d’eau de senteur. Le déjeûner fini, le gouverneur me dit : « Usez de moi comme vous voudrez », et il ajouta parlant à son neveu : « Il faut conduire notre nouvel hôte au pavillon des princes. »
— Vous étiez en grande estime près du gouverneur… dit en soupirant l’abbé de Bucquoy.
— Le pavillon des princes, vous pouvez le voir d’ici… c’est au rez-de-chaussée. Les fenêtres sont garnies de contrevents verts. Seulement, il y a cinq portes à traverser pour arriver à la chambre. Je l’ai trouvée triste, quoiqu’il y eût une paillasse sur le lit, un matelas, et autour de l’alcôve une pente en brocatelle assez fraîche ; plus encore, trois fauteuils recouverts en bougran.
— Je ne suis pas si bien logé ! dit l’abbé de Bucquoy.
— Aussi je ne me plaignais que de manquer de serviettes et de draps, lorsque je vis arriver le porte-clés Ru avec du linge, des couvertures, des vases, des chandeliers et tout ce qu’il fallait pour que je pusse m’établir honnêtement dans ce pavillon.
Le soir était venu. On m’envoya encore deux garçons de la cantine guidés par Corbé, qui m’apportaient le dîner.
Il se composait : — d’une soupe aux pois verts garnie de laitues et bien mitonnée, avec un quartier de volaille au-dessus, une tranche de bœuf, un godiveau et une langue de mouton… Pour le dessert, un biscuit et des pommes de reinette… Vin de Bourgogne.
— Mais je me contenterais de cet ordinaire, dit l’abbé.
— Corbé me salua et me dit : « Payez-vous votre nourriture, ou en serez-vous redevable au roi ? »
Je répondis que je paierais.
N’ayant pas grand faim après le déjeûner que m’avait offert le gouverneur, j’avais prié Corbé de s’asseoir et de m’aider à tirer parti du plat ; mais il me répondit qu’il n’avait pas faim, et ne voulut même pas accepter un verre de Bourgogne.
— C’est son usage ! dit l’abbé de Bucquoy.
Une cloche avertit les prisonniers qu’il fallait rentrer dans leurs chambres.
— Savez-vous, dit Renneville en rentrant à l’abbé de Bucquoy, que ce Corbé est un homme à femmes.
— Comment, ce monstre !
— Un séducteur… un peu pressant seulement envers les dames prisonnières… Nous avons eu hier une scène fort désagréable dans notre escalier. On entendait un bruit énorme dans les cachots qui sont à la base de la tour. Ce bruit finit par s’apaiser…
Nous vîmes remonter le porte-clés Ru avec ses culottes teintes de sang. Il nous dit : Je viens de sauver cette pauvre Irlandaise, à laquelle M. Corbé voulait plaire… Il l’avait envoyée au cachot, sur le refus qu’elle avait fait de recevoir ses visites ; et, comme elle refusa, là encore, de le recevoir, on résolut de la placer à un étage inférieur.
Elle résista, lorsqu’on voulut l’y conduire, et les gens qui l’emportèrent la traînèrent si maladroitement que sa tête rebondissait sur les marches des escaliers… J’ai été taché de son sang. On l’avait prise dans son lit à demi nue… et Corbé, qui dirigeait cette expédition, ne lui fit pas grâce d’une seule de ces tortures.
— Est-elle morte ? dit l’abbé de Bucquoy.
— Elle s’est étranglée cette nuit.