VII.
AUTRES PROJETS.
Il est inutile de dire que l’abbé comte de Bucquoy se plaisait peu dans son cachot. Après quelques jours de pénitence, il eut recours à un moyen qui lui avait déjà réussi en d’autres occasions : ce fut de faire le malade. Le porte-clefs qui le servait fut effrayé de son état, qui se partageait entre une sorte d’exaltation fiévreuse et un abattement qui le prenait ensuite et qui le faisait ressembler à un mort ; il contrefit même cette situation au point que les médecins de la Bastille eurent peine à lui faire donner quelques signes de vie, et déclarèrent que son mal dégénérait en paralysie. À dater de cette consultation, il feignit d’être pris de la moitié du corps et ne bougeait que d’un côté.
Corbé vint le voir, et lui dit :
— On va vous transporter ailleurs. Mais vous voyez ce qu’ont amené vos desseins d’évasion.
— D’évasion ! s’écria l’abbé. Mais qui pourrait espérer de se tirer de la Bastille ? Cela est-il arrivé déjà ?
— Jamais ! Hugues Aubriot, qui avait fait terminer cette forteresse et qui y fut plus tard enfermé, n’en sortit que par suite d’une révolution faite par les Maillotins. C’est le seul qui en soit sorti contre le vouloir du gouvernement.
— Mon Dieu ! dit l’abbé, sans la maladie qui m’a frappé, je ne me plaindrais de rien… sinon des crapauds qui laissent leur bave sur mon visage quand ils passent sur moi pendant mon sommeil.
— Vous voyez ce qu’on gagne à la rébellion.
— D’un autre côté, je me fais une consolation en instruisant des rats auxquels je livre le pain du roi, que ma maladie m’empêche de manger… Vous allez voir comme ils sont intelligents.
Et il appela : « Moricaud ? »
Un rat sortit d’une fente de pierres et se présenta près du lit de l’abbé…
Corbé ne put s’empêcher de rire aux éclats, et dit :
— On va vous mettre dans un lieu plus convenable.
— Je voudrais bien, dit l’abbé, me trouver de nouveau avec le baron de Peken. J’avais entrepris la conversion de ce luthérien, et, mon esprit se tournant vers les choses saintes à cause de la maladie dont Dieu m’a frappé, je serais heureux d’accomplir cette œuvre.
Corbé donna des ordres, et l’abbé se vit transporté à une chambre du second étage dans la tour de la Bretaudière, où le baron de Peken se trouvait depuis quelques jours en compagnie d’un Irlandais.
L’abbé continua à faire le paralytique, même devant ses compagnons, car ce qui était arrivé à la tour du Coin l’avait instruit du danger de trop de franchise. L’Allemand vivait en mauvaise intelligence avec l’Irlandais. Ce compagnon ne tarda pas à déplaire aussi à l’abbé. Mais le baron de Peken, plus irritable, insulta l’Irlandais de telle sorte qu’un duel fut résolu.
On sépara une paire de ciseaux, dont les deux parties, bien aiguisées, furent adaptées à des bâtons et le duel commença dans les règles. L’abbé de Bucquoy, qui croyait d’abord que ce ne serait qu’une plaisanterie, voyant l’affaire s’engager chaudement et le sang couler, se mit à frapper contre la porte, ce qui était le moyen de faire venir le porte-clefs.
Interrogé sur cette affaire, il donna tort à l’Irlandais, qui fut mis à part, et resta seul avec le baron. Alors, il lui fit confidence d’un projet d’évasion mieux conçu que l’autre, et qui consistait à trouer une muraille communiquant à un lieu assez fétide, mais d’où, par une longue percée, on descendait naturellement dans les fossés du côté de la rue Saint-Antoine.
Ils se mirent à travailler tous deux avec ardeur, et le mur était déjà entièrement troué… Malheureusement, le baron de Peken était vantard et indiscret. Il avait trouvé le moyen de communiquer par des trous faits à la cheminée avec des prisonniers placés dans la chambre supérieure. Chacun des deux reclus montait à son tour dans la cheminée et s’entretenait d’assez loin avec ces amis inconnus.
Le baron, en causant, leur parla de l’espoir qu’il avait de s’échapper avec son ami, et, soit par jalousie, soit par le désir de se faire gracier, un nommé Joyeuse, fils d’un magistrat de Cologne, qui faisait partie de cette chambrée, dénonça le projet à Corbé, qui en instruisit le gouverneur.
Bernaville fit venir l’abbé de Bucquoy, qui se fit porter à bras en qualité de paralytique et attaqua gaiement la position. Il prétendit que le baron de Peken, ayant bu quelques verres de vin de trop, s’était avisé de faire mille contes ridicules à ce Joyeuse, qui n’était véritablement qu’un nigaud, et qu’il serait malheureux que pour une si sotte dénonciation on le séparât lui-même du baron, dont la conversion avançait beaucoup.
Le baron parla dans le même sens, et l’on ne tint plus compte de ce qu’avait dit Joyeuse. Du reste, les deux amis, avertis à temps par le porte-clefs, que l’argent dont l’abbé était toujours garni avait mis dans leurs intérêts, avaient pu réparer à temps les dégradations faites au mur, de sorte qu’on ne s’aperçut de rien.
L’abbé de Bucquoy fut remis dans une autre chambre qui faisait partie de la tour de la Liberté. Il continuait à travailler à la conversion du luthérien baron de Peken, et toutefois il n’abandonnait pas ses projets d’évasion.
Le porte-clefs l’avait beaucoup humilié en lui contant la facilité avec laquelle un nommé Du Puits avait pu s’évader de Vincennes au moyen de fausses clefs.
Ce Du Puits avait été secrétaire de M. de Chamillard, et on l’appelait la plume d’or, à cause de son adresse calligraphique. Il n’était pas moins exercé à contrefaire les clés des portes, qu’il fondait et forgeait avec les couverts d’étain qui lui étaient prêtés pour ses repas.
Avec les fausses clés qu’il s’était procurées ainsi, ce Du Puits sortait la nuit de sa chambre, et s’en allait visiter des prisonniers et même des prisonnières, dont plusieurs l’accueillirent avec autant d’étonnement que de politesse.
Il avait fini par s’échapper de Vincennes, et se réfugier à Lyon avec un nommé Pigeon, son camarade de chambrée. « Jamais, a dit depuis Renneville dans ses mémoires, jamais le docteur Faust n’a passé pour un si grand magicien que ce Du Puits. »
Toutefois, il fut arrêté de nouveau à Lyon, où, pour se procurer de l’argent, il avait contrefait les ordonnances du roi sur les bons du Trésor.
À la Bastille, Du Puits avait eu moins de bonheur qu’à Vincennes. Il était parvenu à descendre dans un fossé où les faucheurs travaillaient tout le jour, et il avait remarqué, d’avance, que ces gens se retiraient le soir par une porte souterraine qu’ils ne fermaient pas. De sorte qu’il se dirigea de ce côté ; mais il était encore jour, et un factionnaire lui tira un coup d’arquebuse, après quoi, on le ramena dans la Bastille où, après une longue maladie, on ne le vit plus marcher qu’avec une potence sous le bras.
La fin de cette histoire n’était pas rassurante. Cependant, l’abbé de Bucquoy n’abandonna pas ses projets. Il avait toujours l’attention de dépouiller les bouteilles qu’on lui servait de leur garniture d’osier, prétendant devant le porte-clefs que cela lui servait à allumer le feu le matin. Pendant toute la journée, il tressait cet osier avec le fil emprunté à une partie de ses draps, de ses serviettes et de la toile de ses matelas, ayant soin, du reste, de refaire les ourlets des uns et de recoudre les autres de manière que l’on ne pût rien soupçonner.
Le baron de Peken travaillait, de son côté, à faire des outils avec des morceaux de fer dérobés çà et là, des débris de casseroles et de clous. On aiguisait ensuite toute cette ferraille, passée au feu, aux cruches de grès qui contenaient l’eau.
Les cordes d’osier et de fil étaient les plus embarrassantes. L’abbé de Bucquoy souleva quelques carreaux de la chambre, et parvint à établir une cachette imperceptible pour y garder ces matériaux. Un jour seulement, à force de creuser, il fit enfoncer le plancher, dont les solives étaient pourries, de sorte qu’il tomba, avec le baron de Peken, dans la chambre inférieure, qui était habitée par un jésuite…, dont l’esprit était troublé précédemment, et que cette aventure acheva de rendre fou.
L’abbé de Bucquoy et son compagnon n’avaient reçu que de faibles contusions. Le jésuite criait si haut : « Au secours ! à l’aide ! » que l’abbé l’engagea en latin à se tenir tranquille, lui promettant de l’associer à ses projets d’évasion. Le jésuite, faible d’esprit comme il l’était, crut qu’on en voulait à sa vie, et cria encore plus fort.
Les porte-clefs arrivèrent, et l’abbé de Bucquoy, ainsi que le baron, jetèrent à leur tour les hauts cris sur leur chute, due au peu de solidité du plafond.
On les remit dans leur chambre, et ils purent à temps faire disparaître les échelles de corde cachées sous les carreaux ainsi que la ferraille nécessaire à l’évasion ; seulement, un jour, ils virent venir un menuisier qui devait faire un guichet à la porte… L’abbé demanda les raisons de ce travail, et on lui répondit que l’on pratiquait ce guichet pour pouvoir donner à manger au jésuite fou que l’on mettrait là. Quant à eux, ils devaient être transportés dans une chambre plus belle… Ce n’était pas là le compte des deux amis, qui étaient parvenus à scier leurs barreaux et que leurs préparatifs assuraient d’un succès prochain.
L’abbé demanda à voir le gouverneur, et lui dit qu’il se plaisait dans sa chambre, et qu’en outre, si on voulait le séparer du baron de Peken, la conversion de ce dernier deviendrait impossible, attendu qu’il n’avait confiance qu’en ses exhortations amicales… Le gouverneur fut inflexible : et l’abbé, en rentrant, avertit l’Allemand de ce qui s’était passé.
Il lui conseilla alors de feindre une grande mélancolie de quitter le logement, et de faire semblant de se tuer. Le baron fit si bien semblant, qu’au lieu de se tirer un peu de sang, il se coupa les veines du bras, de sorte que l’abbé, effrayé de voir couler tant de sang, appela au secours. Les sentinelles avertirent le corps-de-garde, et le gouverneur vint lui-même, manifestant beaucoup de pitié.
La raison principale de cette conduite était que, depuis quelque temps déjà, il avait reçu l’ordre de mettre le baron en liberté… Mais, pour gagner encore sur sa pension, il prolongeait le plus possible sa captivité.
Après cette aventure, l’abbé de Bucquoy fut transporté non au cachot, mais dans un de ces étages des tours qu’on appelait calottes. Des prisonniers précédents s’étaient avisés de peindre les murs de cette chambre en y traçant des figures effrayantes, et des sentences de la Bible « propres à préparer à la mort ».
D’autres prisonniers, moins religieux que politiques, avaient inscrit cette épigramme sur le mur :
Sous Fouquet, qu’on regrette encor,
L’on jouissait du siècle d’or ;
Le siècle d’argent vint ensuite,
Qui fit naître Colbert ; concevant du chagrin,
L’ignare Pelletier, par sa fade conduite,
Amena le siècle d’airain ;
Et la France, aujourd’hui sans argent et sans pain,
Au siècle de fer est réduite
Sous le vorace Pontchartrain !
Un autre, plus hardi, s’était permis de graver dans le mur ces quatre vers :
Louis doit se consoler de perdre par la guerre
Milan, Naples, Sicile, Espagne et Pays-Bas :
Avec la Maintenon, ce prince n’a-t-il pas
Le reste de toute la terre !
L’abbé ne se plaisait pas dans cette chambre octogone, voûtée en ogives, où il se trouvait seul. On lui offrit de le mettre en société avec un capucin nommé Brandebourg ; mais après avoir accepté cette compagnie, il se plaignit de ce que ce religieux avait de grands airs et voulait être traité de prince. Il demanda au gouverneur d’être mis avec quelque bon garçon protestant qu’il pût convertir. Il parla même d’un nommé Grandville, dont les prisonniers de la chambre précédente s’étaient entretenus déjà avec lui.
C’était un homme entreprenant que ce Grandville, et beaucoup moins porté à la conversion qu’aux idées de fuite, dans lesquelles il s’entendait parfaitement avec l’abbé de Bucquoy.