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Classiquesen Ligne

VIII.

DERNIÈRES TENTATIVES.

L’abbé et Grandville travaillaient à percer le mur, et y réussissaient en démolissant une ancienne fenêtre bouchée par la maçonnerie, lorsque tout-à-coup ils virent arriver deux nouveaux hôtes, dont l’un était le chevalier de Soulanges, homme sûr, que l’abbé de Bucquoy avait connu précédemment. Ils s’embrassèrent. Quant au quatrième, c’était une sorte de fou nommé Gringalet, que l’on soupçonnait d’être espion, car dans les grandes chambrées il y en avait toujours un. On parvint à lui rendre la vie si désagréable qu’il voulut sortir, et fut remplacé par un autre.

Les quatre prisonniers, se reconnaissant pour des hommes d’honneur et de vrais frères, tinrent conseil sur les moyens de s’évader, et le plan proposé par l’abbé de Bucquoy obtint, dès l’abord, l’approbation générale.

Il s’agissait simplement de limer les grilles de la fenêtre et de descendre, la nuit, dans le fossé au moyen de cordes de fil et d’osier. L’abbé était parvenu à conserver quelques-unes de celles qu’il avait filées avec le baron de Peken, et instruisit ses compagnons à en faire d’autres, ainsi qu’à fondre des crampons.

Quant à la question de limer les barreaux, il fit voir une petite lime qu’il était parvenu à conserver et qui suffisait à tout le travail.

Seulement ses précédentes traverses l’avaient rendu méfiant, et il voulut encore que chacun s’engageât, par les serments les plus forts, à ne point trahir les autres. Il écrivit des passages de l’Évangile avec une plume de paille et de la suie délayée, et fit jurer solennellement tous ses compagnons.

Mais une difficulté s’éleva quant à l’endroit par lequel on attaquerait la contrescarpe, une fois dans le fossé.

L’abbé penchait pour la contrescarpe voisine du quartier Saint-Antoine ; d’autres étaient d’avis « de passer par la demi-lune dans le fossé qui donne hors de la porte. »

Les avis furent tellement partagés, qu’il fallut nommer un président… On finit par convenir de ce point important qu’une fois dans le fossé, chacun se sauverait à sa mode.

Ce fut le cinq mai à deux heures du matin que l’évasion fut accomplie.

Il fallait, pour soutenir la corde, un crampon avancé hors de la fenêtre qui lui donnât du dégagement. On avait construit l’apparence d’une espèce de cadran solaire, maintenu par un bâton hors de la croisée, afin d’habituer les regards des sentinelles à l’appareil que l’on projetait. Il fallut encore teindre les cordes en noir de suie, et les établir sur le crampon avancé hors de la fenêtre. Comme on risquait d’être vu en passant devant l’étage inférieur, on avait eu la précaution de laisser pendre une couverture sous prétexte de la faire sécher.

L’abbé de Bucquoy descendit le premier. On était convenu qu’il surveillerait la marche du factionnaire et avertirait ses camarades au moyen d’un cordon qu’il tirerait pour indiquer le danger ou le moment favorable. Il resta plus de deux heures s’abritant dans les hautes herbes sans voir descendre personne.

Ce qui avait retenu ces pauvres gens c’est que Grandville, à cause de son épaisseur ne pouvait passer à travers la brèche faite à la grille, que l’on essayait en vain d’élargir.

Deux des prisonniers finirent par descendre et apprirent à l’abbé de Bucquoy que Grandville s’était sacrifié dans l’intérêt de tous, disant : « qu’il valait mieux qu’un seul pérît ».

L’abbé n’était inquiet que de la sentinelle ; il offrit d’aller la saisir, attendu que sa marche et son retour gênaient singulièrement le projet de franchir la contrescarpe du côté de la rue Saint-Antoine. Ses amis ne furent pas du même avis, et voulurent s’enfuir d’un autre côté en s’aidant de la hauteur des herbes qui les dérobaient aux regards.

L’abbé, qui n’abandonnait jamais une opinion, resta seul dans le même lieu, attendit que la sentinelle fût éloignée, et se mit à gravir le mur, au-delà duquel il trouva encore un autre fossé. Le fossé fut encore franchi, et il se trouva de l’autre côté sur une gouttière donnant dans la rue Saint-Antoine. Il n’eut plus qu’à descendre le long du toit d’un pavillon qui servait aux marchands bouchers.

Au moment de quitter la gouttière, il voulut voir encore ce que devenaient ses camarades ; mais il entendit un coup de fusil, ce qui lui fit penser qu’ils avaient essayé sans succès de désarmer le factionnaire.

L’abbé de Bucquoy, en sautant hors de la gouttière, s’était fendu le bras à un crochet d’étal. Mais il ne s’occupa point de cet inconvénient et descendit vite la rue Saint-Antoine, puis il gagna celle des Tournelles ; traversant Paris, il arriva à la porte de la Conférence où demeurait un de ses amis du café Laurent. On le cacha pendant quelques jours. Ensuite il ne fit pas la faute de rester dans Paris, et parvint, avec un déguisement, à gagner la Suisse par la Bourgogne. On ne dit pas qu’il s’y fût arrêté de nouveau à faire des discours aux faux saulniers.

L’évasion de l’abbé eut des suites très graves pour les prisonniers qui étaient restés à la Bastille. Jusque-là, c’était un diction populaire qu’on ne pouvait s’échapper de cette forteresse… Bernaville fut tellement troublé de cette aventure qu’il fit couper tous les arbres du jardin et des allées qui entouraient les remparts. Puis, ayant reçu avis par Corbé du moyen qu’employaient certains prisonniers pour communiquer avec le dehors, il fit tuer tous les pigeons et les corbeaux qui trouvaient asile au sommet des tours et jusqu’aux passereaux et aux rouges-gorges qui faisaient la consolation des prisonnières.

Corbé fut soupçonné de s’être laissé tromper dans sa surveillance par les cadeaux que lui faisait l’abbé de Bucquoy. De plus, sa conduite avec les prisonnières lui avait attiré déjà des reproches.

Il était devenu très amoureux de la femme d’un Irlandais nommé Odricot, enfermée à la Bastille sans que son mari même sût qu’elle existât si près de lui. Corbé et Giraut (l’aumônier) faisaient la cour à cette dame, qui devint grosse enfin… et l’on ne put savoir de qui était l’enfant.

Cependant Corbé se persuada qu’il était de lui seul, et parvint, par ses relations, à obtenir la grâce de la dame Odricot, qui était fort belle, quoique un peu rouge de cheveux. Corbé était très avare, au point qu’on lui attribuait la mort d’un ministre protestant, nommé Cardel, qu’il aurait laissé périr de faim pour hériter de quelques pièces d’argenterie que possédait ce pauvre homme. Mais la dame Odricot sut le dominer au point qu’il se ruina à lui donner un carrosse, des domestiques et tous les dehors d’une grande existence. Sur des plaintes assez fondées, on finit par le casser, et tout porte à croire qu’il finit malheureusement.

Bernaville, gorgé d’or à ce point que l’on calcula qu’il devait faire 600,000 francs de bénéfice, par an, sur les prisonniers, fut remplacé par Delaunay, seulement vers l’époque de la mort de Louis XIV. Le dernier prisonnier de considération qu’il ait reçu était ce jeune Fronsac, duc de Richelieu, que l’on avait surpris un jour caché sous le lit de la duchesse de Bourgogne, épouse de l’héritier de la couronne… Les mauvaises langues du temps remarquèrent qu’il était triste que les lauriers du duc de Bourgogne ne l’eussent pas préservé d’un tel affront. Il mourut, du reste, peu de temps après, laissant à Fénelon le regret d’avoir perdu beaucoup de belles pensées et de belles phrases à l’instruire des devoirs de la royauté.