IX.
CONCLUSION.
Nous avons montré l’abbé de Bucquoy s’échappant de la Bastille, ce qui n’était pas chose facile ; il serait maintenant fastidieux de raconter ses voyages dans les pays allemands, où il se dirigea en sortant de Suisse. Le comte de Luc auquel J.-B. Rousseau a adressé une ode célèbre, était là ambassadeur de France et s’employa à faire sa paix avec la cour. Mais il n’y put réussir, non plus que la tante de l’abbé, la douairière de Bucquoy, qui adressa au roi un placet commençant ainsi :
« La veuve du comte de Bucquoy remontre très humblement à Votre Majesté que le sieur abbé de Bucquoy, neveu du feu comte son époux, a eu le malheur d’être arrêté près de Sens pour le sieur abbé de La Bourlie, envoyé prétendu de M. de Marlborough, afin d’encourager les fauxçonniers répandus dans la Bourgogne et dans la Champagne, et tâcher d’y pratiquer une espèce de rébellion. »
La comtesse indiquait ensuite la fausseté de cette arrestation, et peignait les souffrances qu’avait dû subir un fidèle sujet comme le comte abbé de Bucquoy, confondu avec des révoltés et retenu d’abord dans la prison de Soissons avec les gens coupables de l’enlèvement de M. de Berringhen[3].
La comtesse tâche ensuite de faire valoir le courage qu’a eu son neveu de s’échapper de la Bastille, sans aucun éclat, le 5 mai, au prix de beaucoup de sueurs et de travaux… Cependant arrivé en lieu étranger, il demande à faire valoir son innocence, protestant qu’il est un des plus zélés sujets du roi, mais, « de ces sujets à la Fénelon, qui vont droit à la vérité, où le prince trouve cette gloire qui ne doit son éclat qu’à la vertu… »
La comtesse fait encore observer « qu’il serait bon que les écrous de son neveu fussent partout rayés et biffés, à Sens, à Soissons, au For-l’Évêque et à la Bastille, et qu’il fût rétabli dans tous ses droits, honneurs, prérogatives et dignités, et qu’on lui restituât plus de six cents pistoles qui lui avaient été enlevées dans ses divers emprisonnements. » Elle fait remarquer aussi que le valet de chambre et la servante de son neveu, Fournier et Louise Deputs, ont emporté deux mille écus qu’il possédait au moment de son évasion.
La douairière de Bucquoy finit par demander pour son neveu un emploi honorable, soit dans les armées du roi, soit dans l’Église, lui-même étant disposé également à tout ce que l’ordre voudra de lui, « et trouvant tout bon, pourvu que ce soit le bien qu’il puisse remplir. »
La date est de 22 juillet 1709.
Ce placet n’obtint aucune réponse.
Lorsque l’on se trouve en Suisse, il est très facile de descendre le Rhin, soit par les bateaux ordinaires, soit par les trains de bois qui emportent souvent des villages entiers sur leurs planchers de sapin. Les branches du Rhin, canalisées, facilitent en outre l’accès des Pays-Bas.
Nous ne savons comment l’abbé de Bucquoy se rendit de Suisse en Hollande, mais il est certain qu’il parvint à s’y faire bien recevoir du grand pensionnaire Heinsius qui, comme philosophe, l’accueillit les bras ouverts.
L’abbé de Bucquoy avait tracé déjà tout un plan de république applicable à la France, qui donnait les moyens de supprimer la monarchie ! Il avait intitulé cela : « Anti-Machiavélisme, ou réflexions métaphysique sur l’autorité en général et sur le pouvoir arbitraire en particulier. »
« On peut dire, observait-il dans son Mémoire, que la république n’est qu’une réforme, par occasion, de l’abus que le temps amène dans l’administration du peuple. »
L’abbé de Bucquoy, par esprit de conciliation probablement, ajoute que la monarchie est de même parfois un remède violent contre les excès d’une république… « La Nature se rencontre dans ces deux gouvernements, républicain ou monarchique, mais non pas de plein gré comme dans le premier. »
Il avoue que le pouvoir monarchique entre les mains d’un sage serait le plus parfait de tous, mais où trouver ce sage ?… Partant, l’état républicain lui paraît être le moins défectueux de tous.
« L’autorité arbitraire (dans les idées de l’abbé c’est le gouvernement de Louis XIV) ne se sert que trop de Dieu, mais à quoi ? à couvrir son injustice… Elle peut surprendre la multitude, ou la jehenner de telle manière que son air muet semble applaudir ; mais on doit encore prendre garde… Il ne faut que quelques hommes d’une certaine trempe, une veine, un moment, un presque rien qui s’offre à propos, pour réveiller dans le peuple ce qui y semble assoupi. »
Quel fonds faites-vous, ajoute l’abbé, sur les athées couverts, qui, non plus que vous, ne pensent qu’à eux. N’attendez pas qu’ils s’échauffent pour vous dans l’occasion. « Ils suivront le Temps, en vous laissant dans la surprise qu’ils vous ont les premiers manqué. »
Notre travail, maintenant, ne peut être que le complément d’une biographie, où nous devons seulement indiquer l’abbé de Bucquoy comme un des précurseurs de la première révolution française. L’ouvrage, dont on vient de voir l’esprit général, est suivi d’un « Extrait du Traité de l’existence de Dieu », dans lequel l’auteur cherche à démontrer, contre les philosophes matérialistes, que la matière n’est pas en possession de son existence et de son mouvement par sa propre vertu.
« Chacune des parties de la matière, dit-il, a-t-elle l’existence par elle-même ? Il y aurait donc autant d’êtres nécessaires que de parties… Cela produirait des dieux sans nombre, comme dans les imaginations des païens. » Les corps n’ont, selon l’abbé, ni existence, ni mouvement par eux-mêmes… Prétendra-t-on « qu’au centre de la matière un atôme pousse l’autre, et que l’ordre résulte de leur action réciproque ? » Voilà ce que l’abbé ne peut admettre sans l’intervention d’un Dieu.
« Les corps ont aussi peu par eux-mêmes le mouvement et la régularité du mouvement, que l’existence. À ce compte le hasard est-il quelque chose de tout cela ? Par là même il dépend. Subsiste-t-il par lui-même sans être rien de ce qu’on vous a dit ? Alors c’est Dieu. N’est-il ni l’un ni l’autre ? Ce n’est rien ! »
L’auteur, on le voit, lutte ici contre certaines idées cartésiennes qui préparaient déjà d’Holbach et La Mettrie ; il ne peut s’empêcher de faire encore, en finissant, une critique de la cour de Louis XIV, en disant : « Ô mon Dieu, on vous confesse assez de bouche ; mais qui est-ce qui vous avoue de cœur ? N’y aurait-il que vous, Seigneur, qui n’auriez aucun crédit parmi les hommes, si ce n’est comme prétexte à leur injustice ? »
Le gouvernement des Pays-Bas tint beaucoup compte des projets de l’abbé de Bucquoy ; mais il était difficile d’établir alors en France une république ; et, de plus, cela n’eût pu se faire que par le triomphe des alliés.
L’abbé n’eut donc que des succès de salon en Hollande, où il passa pour un profond métaphysicien. On l’écoutait avec faveur dans les réunions, et là il obtenait partout l’assentiment de cette France dispersée à l’étranger par les persécutions de toutes sortes, et qui se composait de catholiques hardis aussi bien que de protestants. Les deux partis s’unissaient dans la haine de celui qui se faisait adresser ces épithètes : Viro immortali, ou fit regio divo.
À propos du placet adressé au roi par sa tante, les dames de la Haye en blâmèrent le ton. Ce n’était plus, dit-on, la mode en France de parler si haut ni si naïvement… « Il en avait coûté cher à M. de Cambray, qui pourtant s’était enveloppé dans son style… »
À l’époque de la mort de Louis XIV, l’abbé de Bucquoy écrivit ces quatre vers avec ce titre :
Le voilà mis dans le cavot (sic) ;
C’est donc la fin de son histoire ;
Mais, pour épargner sa mémoire,
Le flatte bien qui n’en dit mot.
Il y avait peut-être un peu d’exagération dans cette remarque de l’abbé. « Vrai roman que son règne », dit-il plus loin : « Je le veux, je le puis ! » telle était sa devise. — Qu’a-t-il fait ? Rien.
« Que ne peut-on redonner la vie à des milliers d’hommes sacrifiés à ses desseins ! »
C’est à la mère du Régent que le comte de Bucquoy adressait ces observations, de son refuge en Hanovre, le 5 avril 1717.
L’abbé de Bucquoy, se trouvant à Hanovre, publia des réflexions sur le décès inopiné du roi de Suède. En faisant considérer la position qu’avaient à maintenir les princes, il écrivit cette phrase : « Quel opprobre et quel reproche sur tous ceux que la Providence plaça sur le chandelier, de n’y figurer pas mieux que sous le boisseau. » Il ajoutait : « L’âme d’un misérable particulier en un prince me choque étrangement. »
Quant à Sa Majesté suédoise, il lui reproche d’avoir lu trop jeune Quinte-Curce… « Gardez-vous, ajoute-t-il, d’un homme qui n’a qu’un livre dans sa poche.
« Déterminé soldat partout, grenadier par excellence, c’était son humeur ; mais les lectures de Quinte-Curce l’ont perdu. De sa gloire de Nerva, réduit à fuir à Pultava, aventurier à Bender, il se fait tuer sans besoin à Fredrichstahl !… »
Voilà à quels raisonnements politiques l’abbé de Bucquoy se livrait à Hanovre vers 1718. Mais en 1721 il ne se préoccupa plus que des femmes, faisant accessoirement des observations « sur la malignité du beau sexe ». On trouve dans ce nouveau livre cette phrase :
« Ô femme ! l’extrait d’une côte ! fille de la nuit et du sommeil : Adam dormait quand Dieu te fit… S’il eût été éveillé, peut-être aurait-on eu de meilleure besogne : ou bien il aurait prié le Seigneur de rendre l’os de ses os plus souple, du moins du côté de la tête. »
Adam aurait pu dire aussi à Dieu : « Laisse ma côte en repos : j’aime mieux être seul qu’en mauvaise compagnie… »
L’abbé de Bucquoy avait trouvé un grand accueil à la cour de Hanovre, où on lui donna un logement dans le palais. Seulement, il ne s’attendait pas à y trouver une dame nommée Martha, qui était la concierge et qui le fit souffrir en plusieurs occasions. Cette femme était fort avare, et tirait tout ce qu’elle pouvait de l’abbé.
Il était allé à Leipsick, et on lui avait envoyé de l’argent pendant son absence. En revenant, il n’entendit parler de rien ; mais une lettre l’avertit de ce qui lui était envoyé. Alors il se plaignit, et la concierge lui répondit que, dans son absence, elle avait employé l’argent, mais qu’elle le lui rendrait plus tard. Il se borna à lui répondre en allemand : Es ist nicht recht. (Ce n’est pas bien.)
Cependant, comme il s’en était plaint au mari, elle vint chez l’abbé le matin, en chemise blanche et nu-jambes avec un cotillon fort court… « Que sait-on, dit l’abbé, si ce n’était pas une Phèdre furieuse d’amour et de rage… » C’est alors qu’il courut à ses pistolets « pour y mettre de la dragée. La dame eut soin de s’échapper très vite… »
Ces dernières persécutions furent très sensibles à l’abbé de Bucquoy, qui plusieurs fois s’en plaignit à Sa Majesté britannique, de qui dépendait le gouvernement de Hanovre. On peut croire que dans ses dernières années, c’est-à-dire vers quatre-vingt-dix ans, son esprit s’affaiblissait et l’amenait à s’exagérer bien des choses.
Nous n’avons pas d’autres renseignements touchant les dernières années de l’abbé comte de Bucquoy.
Cet écrivain nous a paru remarquable, tant par ses évasions que par le mérite relatif de ses écrits. Nous ne devons pas toutefois le confondre avec un nommé Jacques de Bucquoy, dont la Bibliothèque nationale possède un livre intitulé : Reïse door de Indiën, door Jacob de Bucquoy — Harlem : Jan Bosch. — 1744.
Le comte de Bucquoy, après son évasion, resta soit en Hollande, soit en Allemagne, et n’alla pas aux Indes. Un de ses parents peut-être y fit une excursion vers cette époque.