Les Nourritures terrestres (1897), œuvre de jeunesse d'André Gide composée après un séjour déterminant en Afrique du Nord qui bouleverse profondément sa sensibilité, se présente comme un long poème en prose lyrique adressé à un disciple fictif, Nathanaël, que le narrateur exhorte avec ferveur à se libérer de toutes les contraintes morales, familiales et religieuses héritées de son éducation protestante rigoriste, pour s'ouvrir pleinement et sensuellement à la beauté du monde sensible, aux plaisirs des sens et à la ferveur de l'instant présent vécu intensément sans culpabilité ni retenue. Gide y développe une véritable philosophie de la disponibilité et de l'authenticité individuelle, prônant l'affranchissement radical de toute morale contraignante et de tout conformisme social au profit d'une quête personnelle de l'intensité vitale et sensorielle, message d'émancipation individuelle qui trouvera un écho considérable et retardé auprès de la jeunesse des générations suivantes, notamment après la Première Guerre mondiale où l'ouvrage connaît un succès et une influence considérables sur toute une génération de jeunes lecteurs en quête de libération morale après les épreuves du conflit. Ce texte lyrique et fragmentaire, qui rencontre pourtant un accueil critique et commercial assez discret lors de sa publication initiale avant de devenir progressivement, avec plusieurs décennies de décalage, l'un des textes les plus emblématiques et les plus influents de Gide sur la jeunesse française de l'entre-deux-guerres, illustre la tension fondamentale entre l'héritage protestant rigoriste de l'auteur et son aspiration profonde à l'émancipation individuelle et sensorielle qui traverse l'ensemble de son œuvre ultérieure. Par son influence considérable sur l'émancipation morale de la jeunesse française du XXe siècle, ce texte demeure l'une des œuvres les plus marquantes d'André Gide. Le fameux conseil que Gide y adresse à son disciple fictif, « Nathanaël, à présent jette mon livre », résume à lui seul tout le paradoxe de ce texte qui exhorte son lecteur à s'affranchir de toute autorité, y compris celle de l'auteur lui-même.