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Classiquesen Ligne

II.

Les tableaux statistiques de l’empire anglo-indien en 1871-72 donnent à l’exportation pour les grands ports de Karrachi, Bombay, Madras, Calcutta, Moulmein, Rangoun, le chiffre considérable de 1 milliard 616 millions de francs. Les importations pour les mêmes ports, pendant le même exercice, s’élèvent à 1 milliard 66 millions. Les chiffres des neuf années antérieures indiquent clairement la puissance avec laquelle les événemens politiques extérieurs se font sentir dans les transactions commerciales de l’Inde. Pendant la guerre de la sécession, qui donne une impulsion énorme à la culture du coton, les exportations atteignent le maximum de la période. Les guerres européennes de 1866 et de 1870 jettent le malaise et l’effroi sur tous les marchés du monde ; avec la paix, les affaires renaissent, et les chiffres du commerce maritime en 1871-1872 diffèrent peu de ceux de la crise américaine.

Le port de Calcutta tient toujours le premier rang dans le mouvement commercial de l’Inde, et les importations en 1871-72 s’élèvent à 494 millions de francs, les exportations à 696 millions. Le commerce sur les bords de l’Hougly suit une marche croissante, et l’année 1872, comparée à la première de la période décennale, donne une augmentation de 137 millions de francs à l’importation, de 311 millions à l’exportation. Il n’en est pas de même au port de Bombay, dont les exportations pendant la fièvre du coton (1864-1865) atteignent presque 1 milliard, pour retomber pendant le dernier exercice au-dessous du chiffre de 1863. Le document décennal donne en 1872 261 millions pour les importations à Bombay et 647 millions pour les exportations ; ces chiffres diffèrent peu de ceux de l’année 1863.

Le mouvement maritime de l’Inde est représenté, entrées et sorties réunies, pour l’année 1872, par 45,885 navires jaugeant 8,333,638 tonneaux. En comparant ces chiffres à ceux du premier exercice de la période décennale, — 41,501 navires jaugeant 5,612,205 tonneaux, — l’on voit que le nombre des navires est resté stationnaire, tandis que le tonnage a presque doublé. Pendant ces dernières années, une double métamorphose s’est accomplie dans le matériel de la flotte marchande de l’Angleterre. Les grands clippers ont d’abord remplacé les navires de faible tonnage ; depuis le percement de l’isthme de Suez, les steamers disputent à la marine à voiles le fret des mers indiennes. Les efforts de l’industrie moderne, sans résoudre le problème de la suprématie des deux grandes métropoles indiennes, ont développé autour d’elle des élémens nouveaux et considérables d’activité et de richesse. Si le port de Bombay, par l’ouverture du canal de Suez, se trouve de dix jours de navigation à la vapeur plus rapproché de l’Europe que le port de Calcutta, le réseau des chemins de fer indiens est singulièrement favorable à ce dernier. On ne compte que 560 milles de Calcutta à Allahabad, point de jonction de l’East Indian railway, qui traverse les provinces nord-ouest et le Pendjab, et de l’Indian Peninsula, tandis que la distance de Bombay à Allahabad s’élève à 850 milles. La ligne de Calcutta traverse le riche bassin houiller de Ranee-gunge, et obtient son combustible à un prix bien inférieur à celui que paie le chemin de fer péninsulaire, dont tout le combustible est tiré de l’Europe. L’influence du canal de Suez se fait sentir au port de Bombay par l’augmentation de la navigation à vapeur, qui en 1872 s’élève à 88 steamers à l’arrivée et 90 à la sortie contre 75 et 76 dans l’exercice précédent. L’achèvement de l’œuvre de M. de Lesseps a aussi immédiatement provoqué les ports de Gênes, de Trieste, Constantinople et Odessa à ouvrir des relations directes avec l’Inde. Le succès a couronné les efforts des armateurs de Trieste, et en 1872 les exportations de Bombay à destination de l’Adriatique se sont élevées à 20 millions de francs. Les tentatives faites par le gouvernement russe ont été moins heureuses : le service de steamers qu’il avait pris sous son patronage n’a eu qu’une courte et infructueuse existence.

Examiner article par article les statistiques commerciales de l’Inde serait sortir des limites de cette étude ; nous nous contenterons de parler des produits nouveaux qui y tiennent déjà une belle place sans avoir atteint tout le développement que l’avenir leur réserve : en première ligne, le riz de la Birmanie anglaise, le jute, le thé, le café, le coton.

Le riz est le grand article d’exportation de l’Inde, sinon comme valeur, du moins comme quantité, et atteint un total de plus de 850,000 tonneaux en 1871-1872. Plus de la moitié de ce chiffre appartient à la Birmanie anglaise, territoire annexé au domaine anglais depuis environ vingt ans. Le riz de Rangoun et de Moulmem fait non-seulement concurrence au riz de Saigon et de Bankok sur le marché européen, mais encore lui dispute les principaux marchés de la Chine, ceux de Maurice et de l’île Bourbon. La spéculation anglaise ne néglige rien pour donner au commerce du riz de Birmanie tout le développement dont il est susceptible, et l’on compte en ce moment autour des deux centres européens du pays seize moulins à nettoyer le riz, de récente création, et munis des appareils les plus perfectionnés.

Le jute (chanvre du Bengale), qui croît à l’état sauvage dans le delta du Bengale oriental compris entre le Brahmapoutra et le Gange, n’a commencé à figurer d’une manière sensible dans le mouvement maritime de Calcutta que vers l’époque de la guerre de la sécession. Le jute est apporté par les cultivateurs natifs sur les marchés de Seraogunge, Naragunge, Dana, d’où il est expédié sur Calcutta, et de là vers l’Europe. La ville de Dundee, en Écosse, tient la tête dans le Royaume-Uni pour la fabrication des articles de jute : cordes et cordages, toiles, tapis communs. Les établissemens de MM. Cox frères, qui emploient 3,000 chevaux de vapeur, plus de 2,000 ouvriers, font des transports de jute sur leurs propres steamers, et ne le cèdent en rien aux plus gigantesques établissemens de Manchester et de Birmingham. Le jute est aussi utilisé dans l’Inde pour la fabrication de sacs qui servent à contenir le riz et s’expédient en énormes quantités (5,112,421 sacs) en Birmanie, Chine et Amérique.

Le thé, comme toutes les choses de l’Asie, a sa légende. Un dévot indien, du nom de Durma, qui vivait cinq cents ans environ avant l’ère chrétienne, touché de l’ignorance religieuse des habitans du Céleste-Empire, entreprit de leur révéler la parole divine. Indifférent aux conforts du voyage, le saint homme partit sans provisions, et un jour, épuisé de faim et de fatigue, tomba sur la terre et s’endormit. À son réveil, honteux d’avoir cédé même pour un instant aux besoins de la nature, Durma s’arracha les sourcils en manière de châtiment, et les jeta autour de lui. Immédiatement les poils se transformèrent en arbustes gracieux et feuillus ; le voyageur émerveillé goûta les feuilles qui l’entouraient, et s’aperçut bientôt qu’elles rendaient la vigueur à son corps et à son esprit. La réputation de sainteté de Durma ne tarda pas à se répandre dans le pays, il eut de nombreux disciples qu’il engagea à faire usage de la plante nouvelle, et bientôt le goût de la boisson qui réjouit sans enivrer se propagea en Chine.

La culture industrielle dans l’Inde de l’arbuste à thé est d’origine récente, et remonte à moins de cinquante ans. La première guerre contre les Birmans donna aux Anglais la possession des territoires d’Assam en 1826, et peu de temps après l’on découvrit dans la nouvelle conquête de nombreux plants de thé. Ces arbustes avaient-ils poussé à l’état sauvage, ou remontaient-ils à une ère de civilisation antérieure dont on retrouve les débris incontestables dans la vallée du Brahmapoutra ? Quoi qu’il en soit, la découverte ne passa pas inaperçue, et une mission envoyée par le gouverneur-général, lord Bentinck, en 1834, reconnut que l’arbre à thé était indigène dans le Haut-Assam, et que ses feuilles pouvaient être utilisées dans le commerce. Le gouvernement fit immédiatement venir des ouvriers et des semences de la Chine, et en 1839 huit caisses de thé d’Assam furent vendues sur le marché de Londres. Ce premier succès attira l’attention des spéculateurs, et une compagnie formée sous les auspices de Babou Dwarkanaught Tagore, dont le nom se trouve honorablement associé à tous les progrès industriels et agricoles de l’Inde pendant la première moitié du siècle, acheta toutes les plantations de thé du gouvernement. Les débuts de l’Assam Tea Company ne furent pas heureux, mais une administration nouvelle rétablit l’ordre et l’économie dans les affaires, et sa prospérité excita bientôt sur les marchés de Londres et de Calcutta une véritable fièvre de thé. Les demandes de concession de terrains se multiplièrent, et les compagnies sortirent de dessous terre. Des spéculations hasardées ou malhonnêtes amenèrent de complètes déconfitures et une diminution temporaire dans la production, jusqu’à ce que les entreprises mal conçues eussent disparu et que les compagnies sérieuses pussent reprendre place dans la confiance des actionnaires. L’Assam n’est pas la seule partie du territoire indien propre à la culture du thé ; la plante se retrouve à l’état sauvage dans la province voisine de Cachar, et aussi dans les districts montagneux du premier versant de l’Himalaya, — provinces du nord-ouest et Pendjab. Le gouvernement de lord Dalhousie, désireux de répandre la culture du thé au nord comme à l’ouest, organisa des plantations à Kumaon et à Dehra-Doon, et il y a seize ans nous avons visité ces intéressans jardins, alors dans toute leur nouveauté. En 1864, les établissemens de l’Himalaya ont été vendus à des compagnies, et, sagement administrés, ils feront un jour concurrence à leurs rivaux de l’Assam et de Cachar. En 1872, on a exporté environ 7 millions de kilogrammes de thé, représentant 36 millions de francs. Faisons remarquer toutefois que ces chiffres sont loin de donner la production totale du thé dans l’Inde. Le thé des districts de l’Himalaya trouvé sur place, dans le Thibet et l’Afghanistan, un marché avantageux, et n’entre pour rien dans le total des exportations par mer. Le thé d’Assam s’est fait une part considérable dans la consommation indienne, et fournit notamment les approvisionnemens de l’armée européenne. Ces résultats font assez présager le rang important que le thé doit prendre un jour dans les transactions commerciales de l’Inde et de la métropole.

La culture du café, spéciale à la présidence de Madras, est d’origine assez ancienne, et une tradition locale raconte que l’arbuste fut introduit sur le plateau de Mysore par un pèlerin qui rapporta sept grains de café de La Mecque ; mais ce ne fut que dans les dernières vingt années que le café entra pour une part notable dans les exportations anglo-indiennes, grâce à l’abolition d’un droit assez considérable qui grevait le commerce de la fève aromatique. Les plantations de café sont exclusivement situées dans le Mysore, les Neilgherries, les districts de Coorg et de Wyniad, sur des versans à une hauteur de 3,000 à 4,000 pieds au-dessus du niveau de la mer. Cette agriculture industrielle sous un climat favorable aux constitutions européennes, où pendant toute la mousson du sud-ouest le planteur peut inspecter toute la journée ses travaux sans redouter les atteintes du soleil, devait attirer l’attention des anciens officiers anglo-indiens désireux d’occuper les loisirs de leur retraite. Aussi parmi les planteurs compte-t-on grand nombre de vétérans de l’armée de l’honorable compagnie des Indes. En 1872, on a exporté 27 millions de kilogrammes de café, représentant 34 millions de francs. Le tableau suivant donnera une idée de l’essor qu’a pris depuis trente ans la culture du jute, du thé et du café dans l’Inde anglaise.

Exportation
Années Jute en laine Thé Café
1842 24,941 liv. st. 17,244 liv. st. 74,957 liv. st.
1852 180, 976 59,220 84,306
1862 537,610 192,242 462, 380
1872 4,299,767 1,482,186 1,380, 410

L’usage du coton dans l’Inde, où la plante textile rencontre des conditions exceptionnellement favorables de sol, de climat et de main-d’œuvre, remonte aux premiers âges. Ce ne fut toutefois que sous l’influence d’événemens extérieurs et imprévus, la guerre de la sécession, que la culture du coton a pris un grand essor dans le domaine anglo-indien. Il est à remarquer que la compagnie des Indes, peu soucieuse comme elle l’était de favoriser la cause des progrès matériels, porta dès le début à la question cotonnière un véritable intérêt. Au dernier siècle déjà, des efforts officiels avaient été faits pour améliorer les espèces indigènes. En 1829, pour la première fois, des semences de Upland, Georgia, Sea-Island, Demerari, furent introduites par la Société royale d’agriculture de l’Inde, et le gouvernement accorda les subsides nécessaires aux premières expériences. Le climat, trop chaud et trop humide, des environs de Calcutta, où les essais eurent lieu, ne convenait aucunement aux semences exotiques, et les résultats furent de tout point défavorables. Dix ans après, un agent envoyé par la cour des directeurs ramena d’Amérique dix planteurs expérimentés et des semences variées, et les expériences furent reprises sur une vaste échelle dans les trois présidences. Les graines américaines ne donnèrent que de mauvais résultats dans les terrains du Bengale, même les plus favorables aux espèces indigènes. Dans la présidence de Madras au contraire, les documens officiels constatèrent que les semences exotiques avaient un rendement supérieur en quantité et en qualité. Les résultats ne furent pas aussi complètement favorables dans les diverses parties du gouvernement de Bombay, où la culture du coton est le plus répandue ; négatifs dans le Dharwar, ils ne laissèrent rien à désirer dans la province de Guzerate. On remarqua même que dans certaines saisons, lorsque la plante indigène se flétrissait sous l’action du froid ou des vents chauds, le coton américain résistait vigoureusement à ces influences délétères. Ces résultats variables doivent être attribués, comme la suite l’a prouvé, au mauvais choix des localités et à l’application exclusive du système de culture américain. Dans un pays aussi vaste que l’Inde, l’expérience et le temps peuvent seuls indiquer le sol et le climat particulièrement favorables à certains produits. Quant aux procédés de culture, sur les lieux mêmes où les méthodes américaines n’avaient pas réussi, les semences exotiques soumises aux vieilles routines indiennes donnèrent plus tard d’excellens produits, par exemple dans les districts de Khandeish et de Dharwar, présidence de Bombay, et dans l’Inde centrale.

Ces succès nous autorisent à dire quelques mots des procédés traditionnels pour la culture du coton dans l’Inde. Le fermier natif, et particulièrement le cultivateur de l’Inde centrale, comprend la nécessité de la rotation des récoltes, et ce n’est que rarement et exclusivement pour les céréales que les terres reçoivent les mêmes semences. Le coton, par la force de la plante, l’épanouissement et la profondeur des racines, fatigue singulièrement le sol, qu’il excite fiévreusement ; aussi n’est-il semé qu’après les plantes à semences rondes, pois ou fèves. Les décompositions végétales de ces graminées fournissent à la terre un engrais suffisant dans les terrains noirs (regars). Dans les terrains rocailleux, marneux ou sablonneux où le coton est quelquefois semé, la culture indigène a souvent recours aux fumures. Les semailles se font alors de meilleure heure, et la récolte dépend entièrement de la mousson. Une trop grande humidité fait tourner la plante en bois, tandis qu’elle s’étiole et dépérit sous l’action d’une sécheresse prolongée. Lorsque le sol a été longtemps en repos, ou pour des terres récemment défrichées, une façon préliminaire a pour but de débarrasser le sol des herbes et des broussailles. Vient ensuite un premier labour avec une forte charrue attelée suivant les besoins, de quatre à huit paires de bœufs. Ce rude instrument, de l’effet, le plus énergique, défonce le sol de 1 pied à 1 pied 1/2 de profondeur, tranche les racines des herbes et divise la terre en grosses mottes. Ce travail est renouvelé en trois et quatre sens jusqu’à ce que la surface du champ soit arrivée à l’égalité de niveau dont elle est susceptible. On ramasse les herbes et racines, et le champ reste livré au repos jusqu’à la saison chaude, où, sous l’action du soleil, les mottes de terre, racines et herbes se dessèchent. Aux premières pluies, les mottes gonflent et tombent en poussière, et immédiatement, à l’aide d’une houe attelée d’une ou deux paires de bœufs, l’on procède au nettoyage du sol. Cette opération est répétée autant de fois qu’il est nécessaire pour assurer un niveau parfait de la surface du champ. Toutes les herbes sont ensuite ramassées, brûlées et éparpillées comme engrais. La terre est prête alors à recevoir les semences. Le changement de la mousson varie dans les diverses provinces du vaste empire de l’Inde ; aussi l’époque des semailles du coton n’est-elle pas la même pour le Bengale et les deux autres présidences. On peut toutefois la fixer approximativement pour le Bérar et le Guzerate du 10 juin au 1er juillet, et du 15 août au 1er septembre pour le Dharwar et les districts de l’empire du Nizam. Les travaux de la récolte suivent la même loi et s’accomplissent en novembre et décembre dans les mêmes provinces, en fin février et mars dans les secondes.

On sème le coton au moyen d’un semoir ajusté de telle façon que les graines soient déposées de 10 à 15 centimètres de distance sur des sillons séparés par un intervalle de 30 centimètres. Une nouvelle façon suit les semailles, et remue le terrain à une profondeur de 30 centimètres. La plante se montre quelques jours après à la surface, et lorsqu’elle arrive à une hauteur de 6 pouces, elle est soumise à un premier sarclage qui est dans certaines contrées confié aux femmes. Un instrument en forme de faucille sert à la fois à couper les mauvaises herbes, à remuer la surface du sol pour accumuler la terre au pied de la plante, ou à l’éclaircir lorsqu’elle a poussé en trop grande quantité. Cette opération se fait aussi avec une houe légère attelée de deux bœufs ; quelquefois on combine les deux procédés. Le champ est ensuite livré à lui-même jusqu’à ce que le fruit ait atteint sa maturité ; mais souvent, pour épargner la main-d’œuvre, on attend que la plus grande partie des balles se soient épanouies. Par suite de ce retard, la laine se trouve souillée de poussière, de feuilles sèches, et le coton passe à cet état d’impureté qui lui est vivement reproché par le consommateur de l’Europe. Les pluies qui souvent tombent à la fin de la saison d’hiver contribuent aussi à décolorer et à flétrir le coton au détriment de la qualité.

On voit par ces détails que l’Indien ne se contente pas de gratter légèrement la terre, d’y déposer ses semences, laissant à la nature le soin de mener sa récolte à bonne fin. Le fermier de l’Oude, de Bombay, du Bengale et de l’Inde centrale possède son métier à un haut degré, et, ainsi que l’ont prouvé les insuccès du système de culture exclusivement américain, il faut tenir grand compte de ses pratiques et de son expérience pour exploiter avec succès les champs de coton de l’Inde.

Le problème de l’introduction des espèces américaines dans l’agriculture indienne était résolu, mais la question du développement de la production du coton contenait encore d’autres élémens qu’on ne pouvait négliger. Jusqu’au jour où la guerre des États-Unis menaça d’une suspension immédiate de travaux, de famine, suivant la locution énergique du temps, les grands établissemens de l’Europe voués à la filature ou au tissage du coton, le marché pour le produit indien fut toujours incertain et les prix peu rémunérateurs. La demande de la Chine, un des deux grands débouchés des cotons de l’Inde, ne dépasse jamais certaines limites. Les besoins de l’Angleterre au contraire variaient suivant la récolte aux États-Unis. Une mauvaise récolte par-delà l’Atlantique, et les cotons indiens, disputés dans les entrepôts, disparaissaient rapidement ; l’année suivante, une récolte favorable à la Nouvelle-Orléans suffisait pour replonger les cotons indiens dans le marasme au plus grand détriment des fermiers, qui avaient augmenté leur production dans l’espoir que le marché de l’Angleterre leur était acquis désormais. Ajoutons que l’état d’impureté presque général des cotons indiens, humides, mélangés de feuilles sèches, même de sable, expliquait suffisamment cette inégalité de l’exportation pour l’Europe, où le textile asiatique n’était accepté que comme un pis-aller, à défaut des produits plus raffinés des États-Unis du sud. Grâce aux nombreux, intermédiaires auxquels le commerce du coton devait avoir recours, à l’insuffisance des voies de communication, l’article n’arrivait au port d’embarquement qu’avec de longs retards, frappé de Commissions multiples, de frais de route écrasans, et souvent après avoir subi de coupables adultérations.

L’achèvement du réseau des chemins de fer indiens a porté remède à cet état de choses en permettant au commerce européen de traiter directement par ses agens avec le fermier natif, au plus grand bénéfice de ce dernier. Enserré jusque-là dans les griffes de l’usurier de village, le producteur trouvait difficilement, quels que fussent ses labeurs et l’abondance de sa récolte, à solder le loyer de ses terres et à rembourser des avances, dont les intérêts s’élevaient en moyenne à 36 pour 100. En contact désormais avec les représentans des négocians de Bombay, ou de Calcutta, il ne vend plus ses produits qu’à beaux deniers comptans et à des prix rémunérateurs ; aussi dans certains districts, suivant la phrase pittoresque d’un document officiel, après la vente de la récolte, les bijoutiers ne sont plus assez nombreux pour convertir en ornemens les métaux précieux qui affluent dans le pays. Les chemins de fer n’ont pas moins contribué à l’amélioration de la qualité des cotons indiens. Les balles qui restaient sur la route pendant de longs voyages, exposées à toutes les intempéries des saisons, parviennent aujourd’hui au port d’embarquement en moins de jours qu’il ne leur fallait de mois, il y a quelques années, pour être rendues à destination, et avec des frais de transport bien moins élevés.

En 1867, les terres consacrées dans l’Inde à la culture du coton représentaient 8 millions d’acres. En 1871-1872, pour la seule présidence de Bombay, ce chiffre s’élève à près de 3 millions d’acres. La valeur totale des exportations en coton des ports de l’Inde atteint 530 millions de francs, et représente un poids brut d’environ 400 millions de kilogrammes. Le port de Bombay tient, pour cet article, la tête dans la lutte des grands ports indiens, et entre dans ce total pour 370 millions de francs, celui de Calcutta pour 100 millions. Ce qui prouve que le développement de la culture du coton dans l’Inde n’a pas dit son dernier mot, c’est que l’exportation en 1871-1872 est presque le double de ce qu’elle était à la première année de là période décennale, et dépasse le maximum atteint aux jours les plus sérieux de la crise américaine ; mais, si l’on veut avoir une idée complète des progrès de l’agriculture indienne, il faut remonter à une époque plus éloignée : en 1852-1853, l’exportation dépassait à peine 100 millions de kilogrammes ; elle a donc presque quadruplé en vingt ans.

Les expositions universelles de Londres et de Paris, plus récemment celle de Vienne, ont révélé au public européen la variété et le nombre des produits fabriqués de l’Inde. Les châles, les lainages variés, les tapis du Pendjab, les soieries brodées de Delhi, les cotonnades de Nagpore, l’ébénisterie de Bombay, les belles mousselines de Dacca, tinrent une place distinguée même au milieu des plus merveilleux produits de l’industrie européenne. Le métier natif, loin de disparaître devant l’importation anglaise, soutient vaillamment la lutte, et conservera longtemps encore sans doute sa supériorité pour les articles de première qualité : tissus de laine ou de coton, broderies à la main, etc. Cette résistance de l’industrie locale montre clairement qu’une grande partie des produits bruts sont consommés dans le pays ; aussi des tableaux statistiques des relations commerciales de province à province formeraient-ils un chapitre intéressant de l’histoire économique du domaine anglo-indien. Malheureusement ces travaux sont encore à l’état d’enfance et n’existent que par exception. Ainsi l’on sait que dans le Pendjab la valeur des exportations et des importations se balance presque complètement. Des calculs approximatifs évaluent à 350 millions de francs le commerce extérieur des provinces centrales. Des manufactures montées sur une vaste échelle et munies des appareils les plus perfectionnés ont depuis quelques années considérablement ajouté à la production indigène. Il existe 19 établissemens pour la filature et le tissage du coton dans la présidence de Bombay, dont 11 dans la ville même. Ces derniers comptent 404,000 broches, 4,294 métiers et 19 machines à vapeur. Parmi les autres grands établissemens de l’industrie anglo-indienne, il faut citer l’Elgin cotton spinning and weawing Company à Cawnpore, la Goosey cotton mills Company dans les environs de Calcutta. Notons aussi dans la seule présidence de Bombay 153 presses à la vapeur brevetées et 287 presses à la main pour presser les balles de coton. On a déjà eu occasion de mentionner les moulins pour le nettoyage du riz créés depuis quelques années à Calcutta et dans les deux ports de la Birmanie anglaise, Rangoun et Moulmein.

La valeur des marchandises importées dans les grands ports de l’Inde en 1871-72 s’élève, sans y comprendre les métaux précieux, à 777 millions de francs, soit une augmentation de près de 250 millions sur l’année 1862-63. Les grands faits économiques qui se sont produits dans l’Inde ont laissé leurs traces dans le document statistique décennal. Les progrès de l’industrie locale, l’achèvement du réseau ferré anglo-indien, se traduisent par le développement des importations en machines, fers en barres ou ouvrés ; à l’accroissement de l’armée européenne et de la population blanche correspond une augmentation sensible de la consommation des vins. Il faut spécialement signaler la progression croissante des importations en cotons filés et tissus, qui dans le dernier exercice atteignent le chiffre de 437 millions, valeur presque double de celle des mêmes articles importés dix ans auparavant. Magnifique comme l’est le tribut que l’Inde paie à l’industrie de la métropole, on ne saurait en comprendre toute la portée sans remonter soixante ans en arrière, au point de départ de l’importation des cotons anglais. En 1814, les mêmes articles qui figurent dans le dernier exercice sur les états de la douane anglo-indienne pour une somme de plus de 400 millions de francs y étaient représentés par un maigre total d’un lac de roupies (250,000 francs).

De tous les articles de consommation que l’Inde demande à l’Europe, les métaux précieux sont les plus dignes d’attirer l’attention des économistes et des financiers. De temps immémorial, l’Inde a puisé annuellement à pleines mains, dans le réservoir métallique de l’Europe, des sommes considérables d’or et d’argent, qui s’y immobilisent à jamais à l’état de trésors ou de bijoux. Avant l’insurrection de 1857, la consommation moyenne et annuelle de l’Inde pouvait être estimée à 75 millions de francs. Les grands travaux d’utilité publique, la crise cotonnière, ont fait affluer pendant ces dix dernières années les métaux précieux sur le marché de l’Inde, et pour la première fois l’or en quantité très considérable. Dans la dernière période décennale, l’Inde a reçu de l’Europe en chiffres ronds 2 milliards 570 millions de francs en argent, et 1,475 millions en or. Les exportations se sont élevées à 325 millions pour l’argent, et à 62 millions pour l’or, soit un total d’absorption de plus de 3 milliards 1/2 et une moyenne annuelle de 360 millions de francs. Sans doute, la période que nous venons d’examiner a présenté des circonstances particulières qui ne peuvent plus se reproduire : la grande œuvre des chemins de fer anglo-indiens achevée aujourd’hui, la guerre de la sécession, ont créé des besoins exceptionnels en métaux précieux. On ne doit pas moins conclure en disant que, même si la Providence par un prodigieux bienfait fermait en Europe l’ère des guerres et des révolutions, les métaux précieux de l’Australie et de la Californie trouveraient, pour de longues années encore, dans le domaine asiatique de l’Angleterre un sûr et immense débouché.

Le chiffre du commerce général de l’Inde anglaise en 1871-1872, métaux précieux compris, représente plus de 2 milliards 1/2 de francs, total qui donne, sans qu’il soit besoin de commentaires, une juste idée de la place importante que les trois présidences ont prise dans les transactions du monde.

L’Inde, outre son commerce maritime, a un mouvement intéressant de marchandises à travers les passes de l’Himalaya qui conduisent vers l’Afghanistan, le Turkestan et le Thibet. Les tribus nomades vouées à ces expéditions commencent leurs marches aux environs d’octobre et se dirigent vers le Pendjab, d’où leurs marchandises gagnent les grands marchés de l’Inde : Amritsir, Benarès, Calcutta, etc. Ces importations comprennent des laines pour les cachemires de seconde qualité qui se fabriquent dans le Pendjab, des soies grèges, de l’or et de l’argent en barre, du borax, des fruits frais et secs. À leur retour, les caravanes emportent des étoffes de coton et de laine, des écharpes brodées de Delhi, des brocarts de Bénarès, de l’indigo. Ce trafic existe depuis un temps immémorial malgré les droits élevés et les vexations que les princes du Caucase indien où leurs agens n’épargnent pas aux voyageurs. Pendant ces dernières années, le gouvernement anglais s’est occupé à plusieurs reprises de diminuer les difficultés de la route et d’ouvrir de nouvelles voies de trafic aux frontières terrestres de ses domaines. En 1867, l’initiative de l’agent diplomatique à Ladak a développé un courant d’échanges à travers les passes de l’Himalaya, entre l’Inde et le Turkestan oriental. Trois ans après, en 1870, le maharajah du Cachemire, sous la pression de l’agent anglais, accorda, moyennant réciprocité, le libre transit à travers ses domaines aux expéditions destinées à l’Asie centrale. Ces nouvelles voies ne peuvent manquer d’attirer l’attention des fabricans de Manchester et de Bradford, à qui elles ouvrent le marché de l’Asie centrale, où leurs cotonnades peuvent parvenir à moins de frais que les articles similaires expédiés de Moscou[4]. D’un autre côté, les expéditions de retour, soies brutes, métaux précieux, conviennent par leur petit volume à des voies de communication difficiles. Les routes de commerce de l’Inde aux plateaux du Thibet ne traversent pas exclusivement la chaîne septentrionale de l’Himalaya ; il en est d’autres à travers les passes de la chaîne orientale par le Nepaul et l’Assam. Notons dans cette dernière province la foire de Sudya, où les tribus voisines apportent des peaux et des caoutchoucs, et qui est appelée à servir dans un avenir prochain de tête de pont aux relations entre l’Inde et les provinces occidentales de la Chine.

Les foires qui suivent les pèlerinages hindous ou musulmans à des lieux consacrés jouent un rôle des plus importans dans le commerce intérieur de l’Inde. Parmi ces solennités à la fois religieuses et commerciales, il faut citer en première ligne la foire d’Hurdwar, qui se tient chaque année, aux premiers jours d’avril, au débouché du Gange, dans les plaines où, suivant la tradition, Wishnou commença l’enjambée célèbre qu’il termina dans l’île de Ceylan. Il y a plus de quinze ans, notre bonne étoile de voyageur nous conduisait à cette fête prodigieuse, et nous avons vu dans une Babylone improvisée de plus d’un million d’âmes, où une demi-douzaine de magistrats européens et un demi-bataillon de cipayes suffisaient à maintenir un ordre absolu, des scènes pittoresques et étranges qui ne sortiront jamais de notre souvenir. L’Inde du bon vieux temps avec ses princes et rajahs, ses brahmanes, fakirs et sorciers, son luxe et sa misère, sa foi ardente, ses mœurs paisibles, son industrie rudimentaire ou raffinée, était là tout entière, immuable et grandiose, tableau oublié dans le livre des âges ! Aujourd’hui sans doute pèlerins ou négocians arrivent au pied de l’Himalaya, presque aux lieux de sanctification, en wagon-lit ou de quatrième classe ; mais la rapidité et la facilité des communications doivent servir à augmenter les transactions commerciales qui suivent la foire d’Hurdwar. La foire de Delhi assemble aussi chaque année de nombreuses multitudes. Dans le Pendjab seul se tiennent cent vingt-sept foires annuelles. Le nombre n’en est pas moins considérable dans la présidence de Bombay et dans le Scinde, dernière province où les pèlerinages ont exclusivement pour but des endroits vénérés par les musulmans.

Nous ne pousserons pas plus loin cette étude sur les progrès matériels accomplis dans l’Inde depuis 1857. Il y a dix-sept ans, l’opinion publique chez nos voisins d’outre-mer, déchaînée par une crise terrible, réclama que l’empire des Indes fût enlevé à l’honorable compagnie qui le gouvernait depuis cent ans, et le règne de sa majesté Victoria-Béatrix commença dans les trois présidences le 1er novembre 1858 ; mais les réformateurs, inspirés de cet esprit de modération qui doit présider à toutes les innovations chez un grand peuple, respectèrent les institutions éprouvées, les services acquis, en un mot ne supprimèrent qu’un nom,… un grand nom cependant ! Les chiffres que nous avons mis sous les yeux du lecteur attestent que les institutions nouvelles auxquelles lord Derby a attaché son nom ont déjà subi victorieusement l’épreuve du temps, et que l’Inde a acquis aujourd’hui un développement de prospérité qu’elle n’avait jamais connu. À l’intérieur, une tranquillité absolue, un budget en équilibre, des voies ferrées qui vont vivifier les richesses naturelles des districts les plus éloignés de l’empire des Grands-Mogols ou de Ranjit Singh. À l’extérieur, des alliés éprouvés ou des ennemis impuissans. Une plume autorisée a récemment exposé ici même[5] les difficultés que rencontrerait des son début toute tentative d’agression du côté du nord contre les possessions britanniques de l’Inde, et il faut laisser à celui qui fait et défait les empires le soin de prévoir et de prévenir les dangers sérieux qui dans l’avenir pourraient menacer les domaines asiatiques de la reine Victoria.

Devant cette magnifique annexe de 200 millions de sujets, dont la sagesse de ses hommes d’état et le courage de ses soldats ont doté l’heureuse Angleterre, la pensée stupéfaite remonte involontairement le cycle des âges, et les insondables décrets qui règlent le sort des empires lui apparaissent dans toute leur vertigineuse, incohérence. Qu’était la petite île de la Mer du Nord, en apparence peu favorisée par la nature et aujourd’hui maîtresse sans rivaux du cap Comorin au pied de l’Himalaya, dans ces siècles reculés où des royaumes arrivés déjà à un haut degré de civilisation fleurissaient sur les bords du Gange et de la Jamouna ? Il y cent ans à peine, d’humbles commis occupés exclusivement des choses du commerce représentaient seuls le conquérant européen sur le théâtre de ses prochaines victoires !

Les armes, la diplomatie, souvent même la duplicité, ont couronné aujourd’hui l’édifice de la puissance anglaise dans l’Inde. Le sceptre du Grand-Mogol a passé tout entier dans les mains de la souveraine de la Grande-Bretagne, mais des hommes d’état nourris à la forte école des libertés modernes ont complété l’œuvre de la force, de la politique, de l’astuce ou du hasard. L’inviolabilité de la personne et de la propriété, l’égalité devant la loi, une tolérance religieuse absolue, règnent aussi bien aujourd’hui dans l’Inde qu’en Angleterre. C’est là ce qui distingue éminemment l’état de choses présent de l’état de choses passé, le règne de sa majesté la reine Victoria du règne de Timour ou d’Aureng-Zeb. Grand et noble spectacle donné par le conquérant européen au-delà des mers, argument sans réplique à opposer à ces adorateurs du sabre qui proclament l’impuissance et la stérilité des gouvernemens libres ! Les annales du despotisme n’ont pas seules le privilège des grandes épopées militaires qui renouvellent la face du globe. Les noms des deux Lawrence, d’Outram, de Nicholson, les hauts faits des glorieuses bandes de Delhi et de Lucknow, 4 milliards de francs dépensés dans l’Inde en quinze ans en travaux de toute sorte, routes, chemins de fer, canaux, disent assez que les grands hommes et les grandes choses ne font pas défaut à l’histoire des peuples favorisés qui ont su jeter l’ancre dans le port béni de la monarchie héréditaire constitutionnelle.

E. de Valbezen.
  1. « Un trait curieux et triste de la vie de l’Inde, c’est le grand nombre d’êtres humains qui disparaissent sous la dent des bêtes sauvages. Le gouvernement encourage par des primes la destruction de ces dernières ; mais les catastrophes n’en sont pas moins fréquentes dans certains districts. Dans d’autres, où elles sont plus rares, l’on expliquera la chose en disant que, les chèvres étant très nombreuses, les tigres et les loups les préfèrent à la chair humaine. En 1869, 14,529 individus sont morts des suites de morsures de serpens, et 18,078 en 1871. Le Dr Fayrer estime que, si l’on pouvait relever exactement le chiffre des accidens de cette nature, le total s’élèverait au moins à 20,000. Le nombre des habitans tués et dévorés par les tigres dans les pays limitrophes entre les jungles et les cultures mérite d’attirer toute l’attention des autorités. Citons quelques exemples. En 1809, une tigresse tua 127 personnes et arrêta la circulation pendant plusieurs semaines sur la grande route. En janvier 1868, une panthère blessa 4 individus dans la ville de Chicola, dont un mortellement. En 1869, une lettre de Nuydunka affirme que la même tigresse avait tué en trois ans 118 personnes. Dans les provinces centrales, les documens officiels donnent pour chiffre des accidens mortels causés par les tigres dans les trois années 1867, 1868 et 1869 un total de 946. La destruction des grands fauves présente de sérieuses difficultés pour diverses causes, parmi lesquelles il faut compter le respect superstitieux des natifs pour les tigres mangeurs d’hommes (man eater), qu’ils regardent comme des espèces de divinités, malfaisantes que l’on ne peut offenser sans danger, la modicité des primes du gouvernement, les chasseurs qui tiennent à conserver la race des tigres, sinon à en améliorer l’espèce. » (Moral and material Progress and condition of India, 1871-72.)
  2. Puisque le nom de l’illustre soldat mort à l’assaut de Delhi est venu sous notre plume, le lecteur nous permettra de raconter à son sujet une anecdote caractéristique de l’esprit et des mœurs des hommes de l’Inde. Le général Nicholson avait longtemps exercé d’importans commandemens sur les frontières les plus exposées, et partout il avait conquis une influence sans bornes sur les populations natives. Lorsqu’il quitta le commandement de la province d’Hazara, il s’organisa une confrérie religieuse qui se voua au culte de Nicholson, comme les Sikhs à celui de Nanak. Les adeptes adoptèrent le nom de Nikkul-Seynes, portèrent des vêtemens couleur saumon, et pour signe distinctif des chapeaux de feutre noir. Le culte consistait dans le chant d’hymnes variés avec ce refrain : gourou-Nikkul-Seynes. Les nouveaux croyons vivaient pacifiquement dans leur communauté lorsqu’en 1854 Nicholson, en route pour le Cachemire, s’arrêta à quelque distance du couvent. Une députation fut immédiatement dirigée vers le saint patron, et, admise près de lui, se précipita sans autre préambule à ses pieds en chantant ses louanges. Nicholson se refusa d’abord modestement à ces cérémonies ; mais, sa parole n’ayant pas suffi, et les brebis égarées persistant à lui rendre les honneurs divins, il leur fit appliquer par ses serviteurs quelque flagellations bien senties, espérant les ramener à la raison. Les étrivières ne profitèrent pas, bien au contraire. Les dévots, battus et contens, déclarèrent à l’envi que l’impureté de leur vie justifiait les rigueurs du maître, qui, en dernier ressort, n’échappa que par la fuite à leurs importunités. Lorsque la nouvelle de la mort glorieuse de Nicholson à l’assaut de Dehli arriva à la confrérie, un des frères déclara qu’il ne pouvait plus vivre dans un monde privé de sa lumière, et se coupa la gorge. Un autre suivit cet exemple. Un troisième se convertit au christianisme par fidélité à la mémoire de son patron.
  3. La légende mahométane donne cette explication pittoresque des torréfiantes chaleurs du Pendjab : autrefois vivait à Moultan un saint homme du nom de Pir Schamsch, qui, tout entier à ses dévotions, mendiait ses repas aux âmes charitables lorsque les besoins de son estomac se faisaient sentir. Pris de faim un beau jour, il obtint une épaisse côtelette de la bienfaisance d’un boucher bon musulman. Pir Schamsch, son déjeuner à la main, alla immédiatement trouver un rôtisseur et le pria de la mettre sur le gril pour l’amour de Mahomet. Ce rôtisseur, homme de peu de foi, prit la côtelette et la jeta à la face de Pir Schamsch. Sans aucune pensée de vengeance, ce dernier ramassa humblement le morceau de viande, et, levant les yeux vers le soleil, le pria de lui rendre le petit service qu’un mécréant lui refusait. La réponse d’en haut ne se fit pas attendre ; l’astre du jour descendit immédiatement de trois degrés, position qu’il a conservée depuis, et grilla à point la côtelette de Pir Schamsch.
  4. On établit en effet que les frais de transport d’Angleterre à Kashgar, l’un des principaux marchés du Turkestan oriental, s’élèvent pour 100 livres de coton fabriqués à 97 francs. Le même envoi expédié de Moscou coûterait 109 fr. 50 c.
  5. Voyez dans la Revue du 1er mars 1874 les Révolutions de l’Asie centrale, par M. Blerzy.
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