VII
C’est le désespoir dans le cœur
que je prends la plume pour
rédiger ce rapport, le dernier
sans doute que Votre Excellence
recevra de Paris. Je ne veux cependant tenter ici aucune justification de ma conduite, je ne veux
me livrer à aucune récrimination
contre les hommes que vous m’aviez
donnés pour auxiliaires et qui ont si
lâchement trahi le drapeau calédonien ; je dois à Votre Excellence un
récit sincère et impartial des faits, le
voici.
Depuis le commencement du mois d’avril, j’avais remarqué parmi nos soldats quelques tendances à la mutinerie ; la répression fut prompte, énergique, et pourtant inefficace. Bientôt des murmures, des menaces même montèrent jusqu’à moi. J’interrogeai des officiers, et leurs réponses embarrassées, évasives, ne m’apprirent rien. Résolu à en finir, j’annonçai que je passerais les troupes en revue le lendemain.
Je couchai à bord, et vers midi j’arrivais dans l’avenue des Chefs-Illustres, où tous les corps étaient rangés en bataille.
Un spectacle navrant s’offrit à mes yeux. La plupart des hommes avaient refusé de revêtir leur grand uniforme et portaient la tenue de travail. Mêlés aux indigènes, ils riaient, chantaient, fumaient leur pipe, se passaient de main en main des bouteilles, qu’une fois vidées, ils lançaient au loin. À mon arrivée, les officiers prirent leur rang, mais ils restèrent muets et impassibles. Dès les premiers pas que je fis dans l’avenue, je fus accueilli par des hourras, des exclamations, des cris confus dont je ne pouvais deviner le sens. Il semblait que ces malheureux eussent été subitement frappés de vertige. Je voulus parler, les cris redoublèrent, et je parvins à distinguer ces phrases : Vive la République ! Liberté de la presse ! Droit de réunion ! À bas le capital ! Suffrage universel ! Organisation du travail ! Plus d’exploitation de l’homme par l’homme !
Je compris tout.
Je compris la faute que j’avais commise en laissant mes troupes fréquenter les indigènes. Mais les rêveries politiques de ces barbares étaient si naïvement insensées que la contagion de pareilles folies semblait impossible. Hélas, j’en suis convaincu aujourd’hui, ils ne se trompent point les érudits qui affirment que Nouméa doit son origine à une colonie française ; la voix du sang s’est fait entendre ; il n’a fallu qu’une étincelle pour réveiller des instincts assoupis depuis près de trente siècles ! Je ne savais à quel parti m’arrêter, quand un homme sortit des rangs et vint droit à moi.
À ses insignes, à la coquille nacrée qui resplendissait sur sa coiffure, je reconnus le chef actuel des indigènes.
— Monsieur l’amiral, me dit-il gaiement, vous voyez que toute résistance est inutile ; nous sommes huit mille hommes bien armés, et aucun étranger ne mettra plus le pied sur ce territoire, qui nous appartient ; inclinez-vous devant le fait accompli et soyez des nôtres. Le règne de la tyrannie est terminé, vous lisez sur notre drapeau ces trois mots : Liberté, égalité, fraternité ; ils feront avec nous le tour du monde. Pour cela, ajouta-t-il en souriant, ce n’est pas trop d’un amiral ; acceptez donc mes offres, vous conserverez votre titre, vos fonctions et votre brillant uniforme.
Indigné de cette proposition, je me retournai vers les vénérables savants que Votre Excellence m’avait donnés pour conseils, et je les interrogeai du regard.
Tous baissèrent la tête.
Le chef s’approcha d’eux.
— Monsieur Seyssel, dit-il à l’un d’eux en lui tendant la main, la place que vous avez sollicitée du nouveau gouvernement vous est accordée. Par décret signé il y a dix minutes, vous êtes nommé conservateur du monolithe de la place de la Navigation..
. . . . . . . . . . . . .
Ma dépêche d’hier a été interrompue par la visite de notre nouveau chef. Il venait me développer les idées politiques qui serviront d’assises à son gouvernement, et m’exposer les réformes sociales qu’il médite. Quelques-unes m’ont paru, en réalité, fort sensées, fort urgentes même ; car, à bien des égards, les bases sur lesquelles repose la société moderne sont barbares, injustes et heureusement vermoulues. Je n’ai donc pas cru devoir lui refuser mon concours et l’appui de ma longue expérience.
D’ailleurs, à moins de regagner Nouméa à la nage, force m’est bien de demeurer ici, puisque tous mes marins m’ont abandonné et que l’on a confisqué ma flotte. Je vais en conséquence, enfermer cette dépêche dans une bouteille bien cachetée, je la ferai ensuite jeter à la mer, et le hasard vous la remettra, citoyen ministre, quand et comme il voudra.
Vanitas vanitatum, vanitas vanitatum et omnia vanitas. Non est priorum memoria ; sed nec eorum quidem quæ postea futura sunt erit recordatio apud eos qui futuri sunt in novissimo. Vidi cuncta quæ fiunt sub sole, et ecce universa vanitas.
- ↑ Kortambert, Fragments, édition Dartieu, liv. 1, ch. 7, § 5. — Conf. Meissas et Michelot, IV, 9, ii ; Expilly, IX, 5, 3, et Malte-Vrun, Vl, 4,7.
- ↑ Du Laure, Fragments, I, 3, 26 ; Joanne, Extraits, VI, 9, 12. — Conf. Varberet et Magin, IX, 2, 16 ; Mentelle, III, 7, 21 ; Max du Camp, 11, 27, 9.
- ↑ Ces trois mots étaient enlevés dans l’original et ils ont été ainsi restitués par M. Walken. On se rappelle la longue discussion qu’il a soutenue contre M. Laignes, qui préférait : « portique de victoire. » On peut consulter sur ce point : Lettre de M. Walken à M. Laignes, au sujet d’une épigramme attribuée à Victorugo et insérée dans le troisième volume de l’Anthologie française, Nouméa, 3860, in-8o.
- ↑ Anthologie française, t. III, ch. IX, p. 281.
- ↑ Recueil général des historiens français, t. VIII, p. 117.
- ↑ Joanne (Extraits, V, IV, 109) nous apprend que le nom de ce général fut donné à un des ponts de Paris.
- ↑ Fragments de l’histoire dite du 2 décembre, dans le Recueil général des historiens français, t. IX, p. 314.
- ↑ Fragments, I, 19, 37.
- ↑ Recueil général des historiens français, IV, 9, 11 ; V, 7, 8 ; VII, 12, 3.
- ↑ Recueil général des historiens français, XII, 17, 22.
- ↑ Fragments de l’histoire de Henri II.
- ↑ A. de Musset, dans l’Anthologie française,
- ↑ Voy. Les Pharaons, les Sésostris et les Poléons, rapprochements historiques, p. 209.