VI
Nous avions assez tristement
commencé l’année, attendant
l’arrivée du Scrutatrix qui n’est
entré en rade que le 8 janvier ; mais dès le lendemain notre vénérable
doyen nous faisait connaître en séance
solennelle les distinctions accordées à
chacun de nous. C’est donc par l’expression de nos bien sincères remercîments que débutera cette fois notre
rapport, et nous prions Votre Excellence de vouloir bien transmettre à
l’Empereur l’hommage de notre respectueuse gratitude.
Les décorations accordées à l’armée lui ont été distribuées par M. l’amiral Quésitor, après une grande revue, pendant laquelle le nom de Sa Majesté a été plusieurs fois acclamé avec enthousiasme. La tribu établie sur les bords de la Seine était accourue pour jouir de ce spectacle, et ces derniers représentants du vieux monde mêlaient bruyamment leurs cris à ceux de nos soldats. On ne saurait vraiment trop admirer l’intelligence de ces hommes encore à demi sauvages. Sans cesse en contact avec nous, ils s’efforcent de surprendre les secrets de notre civilisation, et se les approprient un à un avec une rapidité prodigieuse. Plusieurs de nos procédés ont été déjà perfectionnés par eux, et notre pays leur est redevable de nombreuses inventions, que nous nous sommes empressés d’adopter.
Nos institutions politiques leur sont aujourd’hui connues dans leurs moindres détails, et ils les critiquent tout haut. Chose étrange, dès qu’ils abordent ce sujet, la passion les emporte et la raison semble les abandonner. Ces barbares, absolument étrangers, il y a quelques mois, à notre organisation sociale, sur ce point encore nous proposeraient volontiers des perfectionnements ; ils ont déjà à nous offrir deux ou trois systèmes complets, plus insensés les uns que les autres, et qui renversent toutes les idées reçues en matière d’impôts, d’instruction publique, de religion, de franchises municipales, etc., etc. Ils seraient enfin charmés de nous voir adopter le principe fondamental de leur gouvernement, qui consiste à changer de chef le plus souvent possible.
En dépit de ces aberrations et du peu de succès qu’elles obtiennent auprès de nos soldats, la petite tribu nous témoigne toujours une sympathie très-réelle, et semble suivre avec un vif intérêt le cours de nos travaux.
Ceux-ci se continuent activement, et nous avons retrouvé l’imposante nécropole où, depuis l’origine de la monarchie, étaient déposés les restes mortels des souverains français. C’est un immense palais, situé à l’extrémité du cimetière que décrit notre dernier rapport. Les étages supérieurs se sont écroulés ; mais le rez-de-chaussée a presque partout supporté ce poids sans faiblir, et ses vastes salles nous ont conservé d’incomparables trésors historiques.
Deux d’entre elles renferment des cercueils de pierre, larges, massifs, et chargés d’inscriptions en caractères hiératiques. Nous y constatons que la langue sacerdotale des Français a varié avec les siècles, car plusieurs inscriptions s’écartent du type employé sur le monolithe de la place de la Navigation ; l’écriture en est lourde, régulière, littérale plutôt que symbolique, mais tout aussi indéchiffrable. Les salles contiguës sont remplies de statues, et de bustes représentant les rois et les reines de France, dont les corps reposent sans doute dans les souterrains de l’édifice. Ailleurs, des groupes rappellent les principaux événements de leur règne.
Quelques-uns de ces souverains portent le costume des empereurs romains ; mais il n’en faudrait pas conclure que les Français l’aient parfois adopté. Quatre ou cinq rois seulement, nous dit H. Martin[10], eurent l’innocente manie de se faire représenter ainsi. D’autres sont presque nus : ceux-là préféraient imiter certains dieux des religions primitives. Les reines elles-mêmes n’échappaient point à ce travers. Nous savions déjà par Jehan de Sismondi[11] que l’une d’elles, nommée Diane, avait plus d’une fois posé pour des statues de cette déesse, et nous retrouvons ici les marbres auxquels le véridique historien fait allusion.
Les Vénus sont également nombreuses, et il s’en trouve une qui l’emporte sur toutes par la hardiesse et le fini de l’exécution. Elle est nue jusqu’à la ceinture, et son genou gauche, un peu relevé, semble retenir seul les mille plis de son vêtement prêt à tomber. Le torse est souple et vivant. La poitrine rappelle ces jolis vers de l’Anthologie :
Voyez-vous ces veines d’azur,
Légères, fines et polies,
Courant sur des seins arrondis
Dans la blancheur d’un marbre pur[12] ?
La tête, noble et fière, exprime la puissance consciente d’elle-même et sûre de toujours vaincre. Les deux bras manquent, malheureusement, et nous les avons cherchés en vain. M. Chevalier pense que l’on doit attribuer ce chef-d’œuvre au célèbre sculpteur Karpeau, qui florissait vers la fin du seizième siècle.
Pendant que nos photographes prenaient possession de la nécropole, nous poursuivions le cours de nos recherches, et nous nous trouvions en présence de deux églises construites sur le même plan et reliées entre elles par une tour octogone. Nous avons déblayé seulement les façades, qui sont fort élégantes, et nous avons appris ainsi que l’un de ces temples était consacré à sainte Marie du Louvre. Une inscription, gravée dans la pierre et sans doute incomplète, portait, en effet, ces mots :
et tous les philologues savent qu’en vieux français l’A étymologique qui portait l’accent se renforçait et devenait la diphtongue AI ; on écrivait donc Bretaigne pour Bretagne, Champaigne pour Champagne, Mairie pour Marie, etc., etc. Votre Excellence ne l’ignore pas, la philologie est devenue, de nos jours, une science exacte au même titre que l’algèbre.
Mais toutes les vérités s’enchaînent, et le texte de cette inscription venant confirmer les données fournies par l’examen architectural, il nous est démontré avec une rigueur mathématique que le monument en question a été élevé avant le seizième siècle de l’ère chrétienne.
En creusant le sol au devant de cette église, un sapeur du génie mit à découvert deux fioles en verre blanc, plus hautes que larges, coupées à angles droits, et dont nous ignorons la destination. Près de là se trouvait une petite médaille de plomb, qui nous parut mériter une étude approfondie.
Large de douze millimètres environ, elle a la forme d’un hexagone régulier, et est traversée, dans le sens de l’épaisseur, par un fil assez fort. Sur l’une des faces figurent trois majuscules entrelacées, que nous croyons être un J, un V et un B ; l’autre face présente cette inscription mutilée :

les deux lettres qui composent la deuxième ligne sont illisibles, et il n’y a place que pour une seule lettre à la fin de la troisième ligne.
Je tiens à le déclarer ici. Dans les conférences employées à chercher le sens de cette énigme numismatique, M. Pinson émit le premier l’idée que nous avions peut-être entre les mains un spécimen de la médaille militaire instituée par un des derniers Poléons de la France[13]. Je rappelai à mon tour que l’on employait alors fréquemment le latin dans les inscriptions. Ce fut un trait de lumière, et M. de Lonpont s’écria aussitôt : Il faut lire
IN
BELLO
Le doute n’était point permis.
Cette médaille avait donc brillé sur la poitrine d’un soldat, d’un guerrier français à qui la patrie rendait ce témoignage solennel : VINCIT IN BELLO, Il est brave à la guerre !
L’émotion me gagne en écrivant ces lignes, et c’est par elles que je veux terminer. Notre prochain rapport vous dira la voie nouvelle que nous avons adoptée depuis quelques jours, et toutes les espérances que nous nous en promettons pour l’avenir.
ET DES COLONIES
