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Classiquesen Ligne

Scène I.

Une campagne.


Entrent BATO et LIDA, qui se disputent une ceinture.
Lida.

Lâche donc, vilain sot.

Bato.

Tu es bien singulière de me parler avec ce mépris.

Lida.

Est-ce du mépris que de t’appeler sot ?

Bato.

Y a-t-il rien qui l’indique davantage ? Crois-tu qu’il y ait dans la nature un animal qui soit au-dessous de ce que tu as dit ?

Lida.

C’est toi qui le prétends… Mais tu dois t’y connaître.

Bato.

Oui, j’aimerais mieux être un lourd éléphant, un vaillant lion, un redoutable dragon ; j’aimerais mieux avoir leur férocité ; enfin, tout ce qu’on voudra, je l’aimerais mieux que d’être un sot.

Lida.

Eh bien, tu n’en es pas moins un.

Bato.

Non pas, s’il te plaît.

Lida.

Eh quoi ! y a-t-il une plus grande sottise que d’aimer qui ne nous aime pas ?

Bato.

Au contraire, c’est marque d’esprit. — Car aimer qui nous aime ce n’est que justice et raison.

Lida.

Dis-moi. — Quand on aime, obéit-on ?

Bato.

Oui. — Aimer, c’est obéir.

Lida.

Eh bien, va-t’en.

Bato.

Doucement… je m’en vais. Je vais me cacher derrière ces arbres.

Il se cache.


Entre BENJAMIN.
Benjamin.

Tu auras beau fuir, je te suivrai, quand bien même tu aurais les ailes légères du vent.

Lida.

Arrête, Benjamin.

Benjamin.

Je poursuis une chevrette que j’ai blessée.

Lida.

Elle est ici rendue, rendue à ta beauté, qui est, elle aussi, une arme redoutable. Ne poursuis point ton autre proie. — Donne-moi ta main, cette main fraîche comme la neige, et qui doit calmer les feux qu’allume ta beauté.

Benjamin.

Non, Lida, adieu. Laisse-moi courir ; sans quoi je craindrais que l’animal ne s’élançât dans la rivière, ou ne montât sur quelque rocher escarpé.

Lida.

Reste, reste avec moi, aimable Benjamin.

Benjamin.

Laisse-moi, ne sois pas importune… Je n’entends rien aux choses d’amour.

Lida.

Eh bien, accorde-moi une seule faveur, et je serai satisfaite.

Benjamin.

Que veux-tu donc ?

Lida.

Laisse-moi couper une boucle de tes riches cheveux.

Benjamin.

Non pas ! je craindrais qu’ils ne fussent l’objet de quelque maléfice. — Adieu, adieu, Lida.

Il sort.
Lida.

Je me meurs.


Entre BATO.
Bato.

Il paraît que nous avons tous deux même fortune. Ah ! maintenant, ingrate Lida, je connais le motif de ton indifférence.

Lida.

Eh quoi ! tu écoutais ? Quelle trahison !… Ô ciel ! je me meurs.

Bato.

Je le dirai à mon maître.

Lida.

Bato, mon cher Bato !

Bato.

Non, non, je n’écoute rien. Ou tu m’aimeras, ou je parle. Il n’y a pas de milieu.

Lida.

Eh bien, je t’aimerai.

Bato.

Alors coupe sur ma tête la boucle de cheveux que tu demandais à Benjamin… puisque c’est une faveur.

Lida.

Je le veux bien.

Bato.

Coupe, coupe vite, si tu peux… car mes cheveux sont aussi durs que les poils d’un sanglier.

Lida.

Voici mon seigneur. Ce sera pour une autre occasion.

Bato.

Tu m’attendras là bas.

Ils sortent.


Entrent, d’un autre côté, JACOB, RUBEN, ISSACAR et SIMÉON.
Jacob.

Ils sont cruels, ces temps de stérilité. Déjà je crains pour ma famille.

Ruben.

La campagne n’offre qu’un triste aspect. Partout, partout la tristesse et le deuil. Et comment pourrait-il en être autrement lorsqu’elle ne produit plus la nourriture des hommes ?

Issacar.

Le ciel, comme s’il était irrité contre la terre, ne sustente plus ce qu’il a créé. Plus de pâturage pour les troupeaux ; plus d’herbe dans nos prairies desséchées.

Jacob.

C’est grand’pitié, mes fils, de voir ces ruisseaux où l’eau déjà manque. Il est triste de voir de toutes parts la terre qui s’entr’ouvre, comme si elle voulait par toutes ses bouches faire entendre au ciel ses plaintes. Le bétail, qui n’a trouvé nulle pâture aux champs accoutumés, pousse, au retour, des bêlements plaintifs que répète l’écho gémissant ; et bientôt tout va périr. — Au milieu de ces calamités, on m’a conté que tout le pays d’Égypte était dans l’abondance. Partez, mes fils ; allez acheter du blé, quelque chagrin que je doive ressentir de votre absence. Ils doivent en avoir plus qu’il n’en faut à leurs besoins ; car les rivières qui nous viennent de là-bas en apportent des grains.

Ruben.

Hélas ! bon Jacob, c’est donc là toujours la récompense de tes travaux ! Cependant nous ne pouvons moins faire, voyant le ciel irrité, les éléments troublés, et tous ces présages de malheur. — Nous n’osions point, seigneur, te parler d’un tel remède, afin de ne pas affliger ton cœur ; mais puisque de toi est venue l’idée de ce voyage, comment penses-tu, dans ta sagesse, qu’il se doive accomplir ?

Jacob.

Oui, il faut que vous partiez, et puisqu’il en doit être ainsi, écoutez, fils de Jacob. — Lorsque j’avais Joseph, mon âme était divisée en douze parts ; maintenant vous n’êtes plus que onze ; les fils de Lia, Ruben, Lévi, Siméon ; les fils de Vala esclave de Rachel, Juda, Issacar, Zabulon, Dan et Nephtali ; les fils de Celfa qui servit Lia[21], Gad et Asser ; tous ceux-là partiront. Je me garderai avec moi que le seul Benjamin, puisqu’il est désormais le seul gage qui me reste de ma bien-aimée Rachel. Depuis que son frère n’est plus, il a été ma consolation ; il a été l’espérance et la joie qui a soutenu mes vieux ans. — Et maintenant partez, mes fils, et que Dieu vous donne sa bénédiction selon qu’il l’a promise à mon aïeul Abraham, ainsi qu’à Isaac mon père. Allez avec elle, mes fils ; car Dieu a garanti l’avenir à ma race, et Dieu est la vérité.

Il sort.
Nephtali.

Il s’est éloigné les yeux pleins de larmes.

Issacar.

Son cœur paternel s’est attendri.

Ruben.

Allons, Issacar, préparons-nous pour ce voyage.

Issacar.

Que Bato aille chercher nos frères.

Ils sortent.