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Classiquesen Ligne

Scène II.

À Memphis, près du palais.


Entrent NICÈLE et DELFA.
Delfa.

On dit que le vice-roi va passer.

Nicèle.

Que vais-je voir ? Un ange dont l’aspect me récrée ? ou un démon impitoyable qui me consume ?

Delfa.

Quoi ! tu l’as aimé à ce point ?

Nicèle.

Il règne dans mon imagination, dans mon âme, comme au premier jour. Ce qui augmente ma peine, c’est de songer qu’un esclave qui a été à mon service soit arrivé à tant de grandeur et de pouvoir. Et quand je vois que Joseph s’est marié et qu’il a des fils d’une autre femme, mon amour se change en fureur. — Car Joseph a deux fils, Ephraïm et Manassé.

Delfa.

Se peut-il qu’après si longtemps tu te souviennes encore de lui ?

Nicèle.

Seulement plus grande est ma douleur ; car l’amour entretient cette passion opiniâtre, et je suis sans espoir.

Delfa.

Le voici qui arrive. Éloignons-nous.

Nicèle.

Hélas ! eussé-je pu croire que, pour augmenter mon envie, je verrais mon ancien esclave à un si haut point de grandeur !

On entend la musique. — Joseph s’avance sur un char de triomphe. Assiris et Putiphar vont à pied, chacun d’un côté du char. — De nombreux serviteurs répandent des rameaux et des fleurs sur son passage.
Joseph.

Voilà sept années entières que la volonté du ciel m’a accordé le triomphe sur mes ennemis. Voilà sept années que le roi m’a accordé sa confiance. Mais, bien qu’il m’ait donné une partie de sa gloire, comme le soleil communique à la lune sa lumière[22], ce n’est point de lui qu’est venue ma prospérité. C’est Dieu qui meut à son gré toutes les choses du monde ; c’est de Dieu que viennent la vie et l’honneur ; c’est Dieu qui crée et soutient le faible et le timide ; c’est Dieu qui établit les rois eux-mêmes ; et tout ce qui arrive dans les empires a son principe en Dieu, et non pas dans les rois !

Putiphar.

Noble sauveur du monde, — car c’est avec justice que Pharaon a voulu que tu fusses appelé de ce nom, — grâce à toi, ce pays se voit libre et dans l’abondance, tandis que la terre souffre là où tu n’es pas. L’Égypte te doit son salut. Sans toi, sans ta sagesse, elle aurait succombé à cette affreuse disette, et toutes choses seraient retombées dans le chaos.

Joseph.

Qu’en rentrant au palais on donne audience aux humbles et aux affligés, et en ayant soin de ne point les faire attendre ; et que les biens de la terre, qui sont l’héritage de la race humaine, soient également distribués à tous les hommes pour les sustenter tous également[23].

Putiphar.

Puisse le ciel, ô Sauveur ! augmenter tes années et ta gloire !

Joseph, toujours monté sur son char, et le Cortége s’éloignent aux sons de la musique.
Delfa.

Qu’en dis-tu ?

Nicèle.

Je suis étonnée de voir tant de grandeur.

Delfa.

Ce que Dieu a élevé, lui-même le soutient ; et l’on ne doit pas craindre que l’envie puisse détruire une si juste faveur.

Nicèle.

Je vois avec chagrin la gloire où il est parvenu.


Entre PUTIPHAR.
Putiphar.

Toi, ici, Nicèle ?

Nicèle.

Seigneur…

Putiphar.

Toi à la porte du palais ?

Nicèle.

Je suis venue ici, inconnue[24], au milieu de la foule du peuple, avec le désir de voir notre esclave.

Putiphar.

Tu ne parles pas comme il convient. — D’après l’ordre du roi, tous nous devons l’appeler le Sauveur.

Nicèle.

Que je l’appelle le Sauveur ?

Putiphar.

Ne nous a-t-il point sauvés ? N’est-ce point par lui que tu existes ?

Nicèle.

Pourquoi tenir ces discours flatteurs ? Ici personne que moi ne t’entend ?

Elle sort.


Entre JOSEPH.
Joseph.

Général, vous laisserez entrer qui voudra.

Putiphar.

Puissiez-vous vivre éternellement !

Joseph.

Levez-vous ; car je n’oublie pas que vous avez été mon maître.

Putiphar.

Rien ne rehausse votre grandeur comme votre prudence et votre sagesse ; et celui qui dans la prospérité se rappelle le modeste état où il s’est vu, remporte la plus difficile des victoires. (À part.) Je ne me puis persuader que cet homme se soit rendu coupable d’une trahison. C’est Nicèle qui m’a inspiré une injuste jalousie… Oh ! oui, sans nul doute, il doit être innocent, car l’homme qui a des vices s’y abandonne aisément lorsqu’il a en main le pouvoir. Et puisque Joseph se conduit avec tant de vertu, c’est elle sûrement qui est coupable ; et si j’ai vu en ses mains le manteau de Joseph, c’est qu’il le lui aura jeté, comme on jette son manteau sur les yeux d’un taureau furieux qui se précipite sur vous.

Joseph s’assied.


Entrent RUBEN, NEPHTALI, ISSACAR, SIMÉON et BATO[25].
Siméon.

Est-ce là le Sauveur ?

Nephtali.

On dit qu’il est ici.

Siméon.

Avance.

Nephtali.

Est-ce que cela suffit ?

Ruben.

Comment le saluer ?

Bato.

Malgré ma rusticité, je sais qu’il faut se prosterner devant lui, à genoux, comme pour l’adorer. — Allons, avancez.

Tous s’agenouillent.
Ruben.

Aux pieds de ta grandeur, tu vois, sauveur de l’Égypte, de pauvres Hébreux qui viennent acheter de ce blé que ta prévoyance, nous a-t-on dit, a conservé pour ces temps de disette. Ordonne, seigneur, ordonne par pitié qu’on nous fournisse de quoi subvenir à nos besoins dans ces temps calamiteux.

Joseph, à part.

Ô ciel ! que vois-je ?… ô ciel ! qui peut pénétrer tes secrets ?… Suprême Providence ! ne sont-ce point là mes frères ?

Ruben, à Issacar.

D’où vient son étonnement ? D’où vient cet air pensif ?

Issacar.

Son visage a changé de couleur.

Nephtali.

Les hommes d’état, aussi bien que les hommes d’étude, sont sujets à ces sortes de distractions[26].

Joseph.

Hommes, d’où venez-vous ?

Bato, à voix basse.

Il a dit Hommes… c’est mauvais signe[27].

Joseph.

D’où venez-vous, hommes ?

Bato.

Répondez : d’Adam et d’Ève.

Ruben.

Seigneur, nous sommes venus de la terre de Canaan dans ce pays pour acheter du blé.

Joseph, avec colère.

Je le vois, je n’en puis douter, c’est un mensonge.

Bato.

Eh bien ! que vous disais-je ?

Joseph.

Cela est certain, et votre costume vous trahit… vous êtes des espions.

Ruben.

Ne le croyez point, seigneur ; jamais nous n’avons eu une si indigne pensée. Nous étions douze frères nés du même père, mais de mères différentes. Nous sommes encore onze vivants. L’avant-dernier est mort, et le dernier est demeuré auprès du vieillard, car il le console de la perte de l’autre. Telle est la vérité, seigneur.

Joseph.

Ainsi il vous manque un de vos frères ?

Bato, à part.

Quel visage irrité !

Joseph.

Dites, de quoi est-il mort ?

Ruben.

Un soir, comme il menait boire son troupeau dans la vallée de Mambré, une bête féroce l’a dévoré.

Joseph.

Non, non, ce sont là de vos inventions ; vous êtes des espions. Vous veniez observer les murs, les portes de Memphis.

Issacar.

Seigneur, nous vous avons dit la vérité.

Joseph.

Par la vie du roi, traîtres, vous allez être enfermés en prison, et vous y resterez jusqu’à ce que vienne votre frère, celui que vous dites qui est demeuré là-bas et console votre père. Vous l’enverrez chercher par celui d’entre vous qui est le plus diligent. Les autres attendront son arrivée.

Ruben.

Seigneur…

Joseph.

Ne répliquez pas. La seule preuve que je puisse avoir de la vérité de vos paroles, c’est la vue de ce frère que vous dites. S’il vient, je serai convaincu ; sinon, je croirai que vous m’avez trompé. (À Putiphar.) Capitaine !

Putiphar.

Seigneur !

Joseph.

Faites renfermer ces hommes en prison.

Ruben.

C’est la punition de notre faute.

Nephtali.

En effet, le sang innocent de notre frère s’est élevé contre nous.

Ruben.

Je vous le disais bien, alors, que cette action était mauvaise.

Siméon.

Voilà pourquoi aujourd’hui nous vient ce malheur, sans que nous l’ayons mérité.

Putiphar.

Allons, marchez !

Bato.

Remarquez, je vous prie, mon capitaine, que moi je ne suis pas de ceux qui ont été condamnés par le vice-roi.

Putiphar.

Qui es-tu donc ?

Bato.

Je suis celui qui a soin des bêtes.

Putiphar.

Eh bien, tu prendras soin de toi.

Bato, à part.

Pauvre Bato ! qui aurait cru que tu venais laisser ta peau sur la terre étrangère !

On les emmène.
Joseph.

Hélas ! je ne sais quel trouble la pitié excite en moi, et je ne puis retenir mes larmes. — Laissons-les donc couler. — Malgré la faute de mes frères, et malgré ma rigueur présente, mon amitié pour eux est toujours la même dans mon cœur.


Entrent PHÉNICIE et LISENO.
Liseno.

Il faut qu’il meure, Phénicie.

Phénicie.

Par pitié, laisse-le vivre.

Joseph.

Qu’est ceci ?

Liseno.

Grand et noble seigneur, je demande justice à ta majesté.

Phénicie.

Moi, j’implore ta pitié, ô toi, notre sauveur !

Joseph, à Liseno.

Es-tu son mari ?

Liseno.

Je le suis.

Joseph.

Parle.

Liseno.

J’ai eu deux fils de Phénicie.

Phénicie.

Ces fils sont aussi les miens. (À Joseph.) Daignez m’écouter.

Joseph.

Un moment, femme. Laisse d’abord parler ton mari, bien que ton titre de mère te rende plus pressée. — Je t’entendrai ensuite.

Liseno.

L’aîné de mes deux fils a tué le second par jalousie ; il est en prison ; je demande qu’il meure, et ma femme s’y oppose.

Phénicie.

Seigneur, puisque l’un est mort, ce serait cruel de les tuer tous deux.

Joseph.

Tu dis bien. — J’ordonne qu’on le fasse à l’instant sortir de prison ; Dieu le châtiera pour le sang qu’il a versé.

Phénicie.

Vivez, vivez mille années, noble et digne sauveur de l’Égypte !

Liseno et Phénicie sortent.
Joseph.

C’est ainsi qu’ont fait les enfants de Jacob !


Entre PUTIPHAR.
Putiphar.

Voici que les Hébreux sont en prison.

Joseph.

Dans trois jours vous les rendrez à la liberté.

Putiphar.

Comment avez-vous su leurs mauvais desseins ?

Joseph.

J’en ai eu l’avis par un certain Joseph qui est né dans leur pays, et qui est maintenant en Égypte.

Putiphar.

Vous le connaissez donc ?

Joseph.

Fort bien !

Putiphar.

Et vous dites que je dois leur rendre la liberté ?

Joseph.

Dans trois jours. — Seulement écoutez. Avant qu’ils soient sortis de la ville, ne manquez pas d’arrêter l’un d’entre eux qui se nomme Siméon, et gardez-le jusqu’à ce que les autres soient de retour avec leur plus jeune frère. Vous leur donnerez du blé abondamment, et, à leur insu, vous remettrez leur argent dans leurs sacs. — Vous m’avez entendu ?

Putiphar.

Parfaitement.

Joseph.

Je ne saurais trop vous louer, capitaine ; car vous servez avec zèle et dévouement celui qui vous a servi comme esclave.

Ils sortent.