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Classiquesen Ligne

Scène III.

Une campagne.
Entrent BENJAMIN et LIDA.
Lida.

Plus tu te montres insensible, plus augmente mon amour ; comme si la rigueur ajoutait un nouveau charme à la beauté. — Ah ! Benjamin, ou plutôt le plus beau et le plus gracieux des séraphins, comment donc, au printemps de ta jeunesse, peux-tu ne pas aimer ? D’où vient que ton cœur est rebelle à l’amour ? Ne vois-tu pas que sur la montagne, dans les bois, dans les prairies, l’amour règne en maître, et que tout est par lui animé ? — Ils aiment, ces animaux sauvages, qui cependant n’ont point d’âme ; les palmiers aiment les palmiers, et les oiseaux chantent en de douces chansons leurs amours, leurs désirs et leurs espérances… Toi seul, insensible à ma peine, tu ne sais pas aimer !

Benjamin.

Il est vrai, j’en conviens, Lida, je suis incapable d’aimer. S’il en était autrement, ma pensée serait d’accord avec la tienne, et tu n’aurais pas à m’adresser de tels reproches, d’autant que naturellement ta beauté me plaît… L’amour, j’imagine, est un sentiment ; c’est le désir de la beauté, qui descend dans l’âme en passant par la vue. Si donc je ne m’emploie pas à te servir, c’est que tes charmes que j’admire se sont arrêtés à mes yeux, et n’ont point pénétré jusqu’à mon âme.

Lida.

Comment, avec ton intelligence, ne vois-tu pas que le dédain redouble l’amour, et qu’il excite son audace ?… Ah ! si ton cœur est glacé, viens dans mes bras, ils sont de flamme.

Benjamin.

Éloigne-toi, folle. Voici Jacob.

Lida.

Hélas ! je renonce à soumettre ce cœur farouche.


Entre JACOB.
Jacob.

Ma tendresse supporte mal cette absence, et mon âme en reçoit un tourment sans égal. La patience commence à me manquer, et pour rendre ma peine complète, ma pensée s’occupe au plus triste souvenir. Hélas ! je n’ai que trop raison de craindre, moi qui toujours aimai avec tant de tendresse, et qui fus toujours si malheureux dans mes affections.

Benjamin.

Mon père et seigneur !

Jacob.

Il semble, aimable Benjamin, que tu as deviné que j’avais besoin de consolation.

Benjamin.

Seigneur, ta peine émeut mon cœur, et elle répand je ne sais quelle tristesse sur tous les lieux d’alentour, qui, depuis le moment où le soleil se lève jusqu’à son coucher, semblent prendre part à ton chagrin. Mes frères ne tarderont pas à venir ; n’ajoute pas à tes justes ennuis par ces vaines craintes.

Jacob.

Mes craintes ne sont point vaines : il suffit qu’elles soient miennes pour se réaliser, et je suis comme un homme qui pressent un malheur.

Benjamin.

Ah ! tu avais plus de force, tu avais le cœur plus ferme au temps où tu gardais le troupeau de Laban, l’âme occupée durant tant d’années pour ma mère chérie, pour la belle Rachel, la plus aimée et la plus fortunée des femmes.

Jacob.

Ô mon fils ! quel souvenir as-tu réveillé ?… Je ne sais comment te dire ce que j’éprouvai durant ces quatorze années, au printemps fleuri de mon âge, heureux et charmé malgré les trompeuses promesses de Laban. — J’étais alors un brillant jeune homme, et je me vêtais avec élégance, les jours — ces jours de joie, — où j’allais voir ta mère ; et devenue mon épouse, elle m’a dit souvent qu’elle n’était pas sans jalousie en me voyant si bon air. Parfois, avec les autres bergers, nous luttions devant elle ; et moi, sous les yeux de ma Rachel bien-aimée, je me sentais animé d’une force invincible ; et saisissant dans mes bras le plus robuste, je le jetais à terre et lui faisais confesser que mon amour était légitime. — Les loups fuyaient dès qu’ils entendaient mes pas, les lions me craignaient, et les autres bergers disaient qu’ils reconnaissaient ma supériorité en toute chose.

Lida, à part.

Oh ! comme Benjamin l’a distrait habilement de ses peines !


Entre BATO.
Bato.

Monseigneur ?

Jacob.

Qu’y a-t-il ?

Bato.

Je suis parti devant afin d’arriver le premier et d’avoir une bonne étrenne, si l’on apportait de bonnes nouvelles.

Jacob.

Ne parle pas ; car je sais déjà qu’une autre disgrâce va s’ajouter à mes ennuis. — Mes fils viennent-ils ?

Bato.

Les voici qui arrivent.

Jacob.

Tous ?

Bato.

vous avez devant vous les premiers nés, et par eux vous saurez mieux ce qui se passe.


Entrent RUBEN, ISSACAR et NEPHTALI.
Ruben.

Que le Seigneur te soit en aide !

Issacar.

Que le ciel garde ta vie !

Nephtali.

Nous te baisons les pieds.

Jacob.

Au trouble qu’il y a sur votre visage, je connais que vous n’êtes point contents.

Ruben.

Mon père, nous sommes arrivés à la grande Memphis d’Égypte, fameuse entre toutes les cités du monde, et où l’on voit des pyramides qui s’élèvent jusqu’au ciel. Or, Pharaon a un vice-roi, homme d’un rare esprit, qui partage son trône et que, par son ordre, l’on appelle le Sauveur, à cause que dans les circonstances où nous sommes, c’est lui qui a sauvé l’Égypte. Dès notre arrivée, nous sommes allés lui faire visite, et nous nous sommes tous prosternés devant lui, en admirant sa noble et grave personne. Lui, il nous a interrogés sur nous, sur ces vallées, sur mille objets qui paraissaient l’intéresser ; et je lui ai répondu. Sur ce, il a dit que nous étions des espions. J’ai répliqué que nous étions gens de bien ; — que nous étions douze frères, en comptant Joseph, qu’une bête féroce a dévoré, et Benjamin, demeuré au pays de Canaan. Il n’a point voulu me croire ; il veut, comme preuve de la vérité, que je lui amène Benjamin ; et jusque-là il garde Siméon dans les prisons où nous-mêmes nous avons été trois jours enfermés. Donc, mon père, donne-nous Benjamin, nous t’en prions au nom du ciel ; car nous ne saurions retourner sans lui en Égypte… En outre, nous sommes étonnés parce qu’en ouvrant nos sacs où nous avions mis notre blé, nous y avons trouvé intact l’argent que nous avions donné ; et si cela vient d’un malentendu, cela est étrange.

Jacob.

Comment pourrais-je vivre lorsque chaque jour voit augmenter mes ennuis, déjà trop pesants pour ma vieillesse ? — Bientôt vous me laisserez sans enfants… Joseph, Dieu le sait, a péri déchiré par une bête féroce ; Siméon est dans les prisons d’Égypte ; et voilà que vous voulez encore m’enlever mon cher Benjamin !… Non, c’est bien assez que j’aie perdu Joseph ; je ne puis vous donner celui qui est sa vivante image, et ne me le demandez pas, si vous ne voulez pas faire descendre avec douleur mes cheveux blancs au tombeau.

Ruben.

Mon père, ne t’afflige pas de la sorte, sèche tes larmes : la douleur te tuerait. — Donne-moi, je te prie, Benjamin ; car sans lui nous ne pourrions, avec tout l’or du monde, retirer notre frère de prison ; et si je ne te le ramène pas sain et sauf, je consens à ce que tu mettes à mort mes deux fils. — Songe que la disette ne fait que s’accroître, et que force nous sera d’aller bientôt nous pourvoir en Égypte.

Jacob.

Pourquoi avez-vous dit que j’eusse un autre fils ? Le nommer n’était-ce pas faire qu’on le demandât ?

Nephtali.

Que le Seigneur se détourne de nous, qu’il détruise nos troupeaux et ravage nos champs, si telle a été notre intention, si nous avons voulu autre chose que répondre à tout avec vérité.

Jacob.

Eh bien ! mes fils, puisqu’il le faut nécessairement, emmenez-le.

Benjamin.

Ne pleure point, seigneur ; songe que tu fais outrage à cette valeur avec laquelle autrefois tu luttas victorieusement contre un ange. Ce que Dieu t’a promis ne saurait te manquer, et tu dois compter sur ses promesses tant que dureront le ciel et la terre. Que peux-tu craindre, toi qui as vu Dieu face à face ? Qui pourrait t’offenser, toi qui as été vainqueur d’un géant divin[28] ?

Jacob.

Ô mon fils, tu ne me laisses pour consolation que des souvenirs bien éloignés. Mais tu veux partir, Benjamin… Eh bien, pars, et que mon âme aille avec toi !

Benjamin.

Bientôt, j’espère, je reviendrai joyeux te presser dans mes bras.

Jacob.

Mes fils, que ma bénédiction soit sur vous tous !

Issacar, à ses frères.

Allons avec lui jusqu’à notre voyage.

Ruben.

Dès que nous aurons pris du repos, nous partirons.

Ils sortent. Restent Bato et Lida.
Bato.

Arrête un peu.

Lida.

Toujours le même !

Bato.

Eh quoi ! refuserait-on d’embrasser un homme arrivant de voyage, alors même qu’il serait de la couleur d’un nègre ?

Lida.

Où as-tu vu qu’on soit obligée de t’embrasser sans t’aimer ?

Bato.

Ce n’est pas que tu désires d’être embrassée ; c’est que je t’aime.

Lida.

Eh bien, pour que tu ne m’accuses pas d’impolitesse, en ne me trouvant pas aussi facile que le sont les autres femmes, je consens à t’embrasser.

Bato.

Ma foi ! tu as raison de ne pas être impolie, car c’est fort mal, même entre amants. Combien l’on voit de lourdauds qui ont peine à soulever d’un pouce leur chapeau sur leur tête ! et combien l’on en voit d’autres qui, par un excès contraire mais non moins stupide, refusent de s’asseoir parce qu’ils voient quelqu’un debout !… Tout cela me fait pitié !

Lida.

Enfin veux-tu que je t’embrasse de mes deux bras ?

Bato.

Je crains qu’un tel effort ne soit pour toi une cause de fatigue.

Lida.

Eh bien ! comme je n’ai pour toi qu’une demi-tendresse, te contenteras-tu d’un seul bras ?

Bato.

Je n’en puis douter à présent, tu partages ton cœur entre moi et Benjamin, n’est-il pas vrai ? Et lui t’aimerait-il, par hasard ?… S’il en était ainsi, je me vengerais noblement en l’empêchant de revenir…

Lida.

Que dis-tu ?

Bato.

Que je ne veux plus que tu m’embrasses. Un soulier qui chausse deux pieds n’est bon que pour un nigaud[29].