Scène I.
Les Hébreux de la terre de Canaan sont, dites-vous, arrivés ?
Ils désirent ardemment qu’il leur soit permis de baiser vos pieds.
Leur plus jeune frère vient-il avec eux ?
Oui, monseigneur ; et bien que plusieurs d’entre eux soient de beaux jeunes hommes, aucun ne peut être comparé à Benjamin[30].
Enfin il est ici !
Cela paraît vous faire plaisir.
Vous en saurez bientôt la cause.
Ignorant le motif pour lequel vous vouliez les voir, ils ont pensé que c’était pour l’argent qu’ils avaient trouvé en leurs sacs, et ils ont voulu me le rendre. J’ai répondu que je ne pouvais pas le reprendre, et que vous les invitiez à manger à votre table : de quoi ils sont tout émerveillés.
Qu’on les fasse venir !
Voilà qu’ils arrivent !
Que peux-tu encore, Joseph, demander au ciel, qui a exaucé tous tes vœux ?… Je vais, pour la circonstance, monter sur le trône de Pharaon, mais sans orgueil, et seulement pour accomplir la volonté de Dieu ; car mon humilité s’abaisse à mesure que sa main m’élève.
Généreux gouverneur de ce pays, les dix Hébreux de la vallée de Mambré, que tu vois humblement agenouillés au pied de ton trône, sont venus vers toi afin que tu reconnaisses qu’on t’a parlé avec vérité. — Ô monseigneur ! que n’as-tu été témoin de la douleur avec laquelle notre père nous a confié son dernier fils !… Maintenant que tu sais la vérité, nous te prions, en retour de cet enfant que nous t’avons promis, nous te prions de nous rendre notre bien-aimé frère qui est dans tes prisons.
Ô mon cœur ! auras-tu assez de force pour résister à de si vives émotions ?… Ô mes yeux ! vous pouvez pleurer ; car ces sentiments d’amour, au lieu d’affaiblir l’âme de l’homme, la fortifient et la réjouissent. D’ailleurs cet enfant est si beau, que sa présence charme les yeux et le cœur. Si Rachel, ma mère, lui ressemblait, je ne m’étonne plus que mon père l’ait achetée par quatorze ans d’esclavage. — Descendons du trône.
Il me semble, Benjamin, que le vice-roi te regarde avec beaucoup d’attention.
Depuis que j’ai vu son visage, je suis tout ému.
De quelle façon ?
Je ne saurais te l’expliquer ; mais ce que je sais bien, c’est que mon cœur, plein d’une tendre passion, s’est déjà rendu à lui.
Hébreux !
Seigneur…
Comment se porte votre père, ce bon vieillard ?
Il se porte bien… si toutefois il vit encore, maintenant que le voici privé de son âme.
Est-ce là ce jeune frère dont vous m’avez parlé ?
C’est lui.
Approche, mon enfant.
Donne-moi tes pieds, monseigneur, ou permets que je baise ta noble main.
Viens plutôt dans mes bras.
Je ne mérite pas tant d’honneur.
Ô Dieu ! que mon cœur a été agité dans cet embrassement ! Il me semblait qu’il allait sortir de ma poitrine… — Je sens couler mes larmes… je ne puis les retenir… s’ils les voient, je suis perdu. (Se tournant vers Putiphar.) Capitaine ?
Seigneur ?
La table est-elle dressée ?… — Il est temps.
Oui, monseigneur.
Alors faites-les entrer.
Entrez tous dans le lieu où vous devez manger.
Le vice-roi nous accorde là une grande faveur.
On reconnaît à cette bonté la noblesse et la tendresse de son âme.
Allons, Bato, viens avec nous.
Je crains fort la fin de tout ceci. — Toutes les majestés me font peur ; et à te dire la vérité, j’aime mieux un petit ragoût à l’ail et au fromage dans ma cabane, que tous les phénix d’Arabie que l’on mange dans les palais des rois.
Tu as un goût bien vulgaire.
Mais pas si sot : car je n’ai jamais ouï dire que l’on ait empoisonné aucun grand personnage dans un ragoût à l’ail.
Écoutez, capitaine.
Monseigneur !
Dès qu’ils auront mangé, vous les ferez repartir.
Qu’avez-vous donc éprouvé ?
De la pitié et de l’affection. Je me suis attendri en voyant des gens de mon pays… Puis, Benjamin n’est-il pas bien beau ?
Il serait digne d’être roi.
Écoutez-moi.
Qu’ordonnez-vous, monseigneur ?… je ne vous comprends pas… La pitié et l’affection paraissent vous causer bien du trouble.
Dans leurs sacs, avec le blé, mettez à tous leur argent, sans qu’ils le soupçonnent, car je veux me montrer ami aux gens de ma patrie… et dans le sac du plus jeune vous mettrez ma coupe la plus précieuse.
Que voulez-vous de plus, monseigneur ? Car sans doute cela doit avoir un but.
Je vous dirai en secret comment il faudra les poursuivre après leur départ, et les arrêter comme des larrons.
Je ferai à leur insu ce que vous ordonnez.
Je vais prendre mon repas.
Eh bien, seigneur… comment voulez-vous qu’on les récompense ou les châtie ? Quel honneur les attend ? ou quelle honte les menace ?
Vous le saurez plus tard.
Je demeure confondu. Car, je n’en puis douter, il y a là quelque mystère.