Scène II.
Quelle bonté que celle du noble Sauveur !
Il m’a cependant bien gardé en prison.
Et nous en avons été bien affligés.
Et, de plus, j’ai senti la peine du bon Jacob notre père.
Le bon vieillard a pleuré sur ton absence, et principalement quand nous lui avons proposé d’emmener Benjamin, douce lumière de ses yeux.
Enfin, grâces au Dieu d’Israël, il va tous nous revoir, apportant force blé, ce qui lui fera plaisir.
Et quand nous lui conterons ce qu’a fait le Sauveur de l’Égypte, et comment il est descendu du trône élevé où s’assied sa puissance pour manger avec de pauvres laboureurs, sa vie s’en réjouira.
Le vice-roi est un homme généreux. Quand il a arrêté Siméon, ç’a été une obligation de son office ; car il est chargé de la police de ce pays, et il doit prendre toutes les précautions.
Quel beau repas il nous a donné !
Moi aussi, par là, le majordome m’a donné à manger ! vive Dieu : je n’ai pas à me plaindre. — Avez-vous vu quelquefois, à la saison, dans les champs, les petits garçons que l’on met à droite et à gauche pour garder soit les noix, soit les châtaignes, et qui font très-prudemment leur provision. — Eh bien moi, j’étais gardien à la cuisine, et j’ai eu soin d’emporter pour le voyage.
Oh ! toi, si l’on te donne à manger, tu n’iras jamais de main morte.
Que voulez-vous ? On a beau dire, la principale affaire de ce monde c’est de manger, de manger plus ou moins ; et la grande différence entre les riches et les pauvres, c’est que les premiers mangent beaucoup et que les seconds ne mangent pas.
Qui sont ces gens-là ?
Au costume on peut croire qu’ils sont de la maison du roi.
Peut-être nous cherchent-ils ?
Nous chercher ! et pourquoi ?
Arrêtez, arrêtez, traîtres !… Héraclio, empêche les autres de passer outre… Un moment, perfides Hébreux !
Est-ce à nous que tu parles ?
À vous-mêmes. — Comment donc, infâmes, après avoir reçu tant de bienfaits d’un prince si miséricordieux envers les étrangers ; comment, lorsqu’il abaissait jusqu’à vous la suprême puissance, et qu’il honorait votre bassesse en mangeant avec vous ; — comment alors lui avez-vous dérobé sa coupe ?
Que dites-vous ?… Sa coupe ?… Nous ?
Le chef d’office ne l’a plus retrouvée.
Calmez votre colère. Notre loyauté est irréprochable. Quelle preuve plus grande pouvions-nous en donner que de vous avoir restitué l’argent que nous avions emporté en nos sacs dans notre pays ?
Vous l’avez restitué afin d’éviter le châtiment qui vous attendait. — Déliez vos sacs.
Je vous le répète, si vous trouvez le moindre objet de valeur dans le sac de quelqu’un d’entre nous, quel que soit le coupable, qu’il meure !
Ouvrez-les tous l’un après l’autre.
Moi, je défais le sac de Benjamin. (À part.) Car c’est de lui que je suis le plus sûr. J’en répondrais sur ma tête.
Oui ! que le coupable meure ; et si ce n’est assez, que votre prince nous retienne tous comme esclaves.
La voici ! voici la coupe !
Où donc est-elle ?
La voici. C’est le plus jeune qui l’avait mise en lieu de sûreté.
Benjamin !
Pourquoi me regarder ainsi ? Que le ciel tout-puissant m’anéantisse si j’ai vu la coupe, et si jamais la pensée m’est venue de déshonorer le sang d’Abraham pour tous les vases précieux et tous les trésors du monde.
Ah ! scélérats, c’est ainsi que vous vous conduisez ? — Qu’on les enchaîne !
Benjamin ! j’en déchire mes vêtements et mon sein.
Vous êtes des larrons. L’on vous connaît. Allons vers le vice-roi.
Ô ciel !
Mes frères, ce n’est pas moi qui empêche votre voyage. C’est une ruse, c’est une perfidie qu’on a ourdie contre moi.
Nous le savons, tu es un ange, tu es incapable d’un tel crime.
Marchez.
Ciel pitoyable, fais connaître la vérité !
Dieu, j’espère, viendra à notre secours.
Est-ce que nous retournons à la ville ?
Oui.
Pauvre Bato ! je leur restituerais bien volontiers leurs poulets et leurs poulettes[31].