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Classiquesen Ligne

Scène III.

À Memphis, dans le palais.


Entrent PHARAON et JOSEPH.
Pharaon.

Nous partagerons ensemble ce présent, puisque c’est à toi surtout que la paix est due.

Joseph.

Mon seigneur, je baise tes pieds.

Pharaon.

Non pas, Joseph !

Joseph.

Oui, monseigneur, baiser tes pieds est pour moi trop d’honneur ; il me suffit de baiser la place où tu as marché. — Nouveau Mars, Basan a redouté tes armes.

Pharaon.

À cause de la disette où il se trouvait ; car, sans vivres, le soldat n’a plus ni force ni vertu. C’est à toi que je suis redevable de l’abondance où je me trouve ; c’est toi qui es le rédempteur de l’Égypte, et je veux un jour te consacrer une statue d’or sur un nouvel obélisque.

Il sort.
Joseph.

Roi souverain du ciel, Joseph sent vivement tout ce qu’il doit à ta bonté pour ce que tu as fait envers le pieux Abraham, le vaillant Isaac et le prudent Jacob, et pour l’appui que tu lui as prêté à lui-même. — Faible et persécuté, j’ai échappé à l’oppression ; ta main puissante m’a conduit ici, après m’avoir sauvé de la haine de mes frères. Et comme si ce n’était pas assez, tu m’as élevé aux plus hautes dignités de l’empire, en me tenant à l’abri de la malice et de l’envie qui ont fait périr tant d’innocents que ton bras fort ne protégeait pas.


Entrent PUTIPHAR, des Soldats et tous les Frères de Joseph.
Putiphar.

Entrez, hommes trompeurs, et préparez-vous à mourir. — Voici le vice-roi.

Tous les frères de Joseph s’agenouillent devant lui.
Ruben.

Sauveur généreux, nous voici tous devant toi implorant ta sagesse et ta justice.

Siméon.

Et avec nous, monseigneur, est aussi celui au pouvoir duquel on a trouvé, hélas ! ta coupe précieuse.

Joseph.

Comment avez-vous commis un tel crime, ingrats envers les bontés dont je vous ai comblés ? Quoi ! vous venez de la terre de Canaan pour voler en Égypte ? Était-ce là la récompense que je devais attendre de vous ?

Ruben.

Seigneur, nous avons mérité d’être punis. Tous nous devons être condamnés. Qu’un fer brûlant nous imprime à tous sur le front la marque des esclaves[32].

Joseph.

Le ciel m’en préserve !… Seul il doit demeurer mon esclave l’audacieux qui, comme vous l’avez vu, s’est rendu coupable de ce crime abominable. Vous autres, vous pouvez vous en aller librement là où vit votre père.

Ruben.

Souverain vice-roi de cet illustre royaume, sauveur par ton nom et par tes actions, heureux prince qui mérites l’adoration des mortels ; ô toi dont le nom seul fait trembler les Mèdes et les Parthes, les Syriens et les Arméniens, nous venons de cette vallée héroïque dans laquelle Abraham vit jadis les trois jeunes hommes divine figure de la divine trinité qui est une seule essence et un seul Dieu. — Nous sommes venus, monseigneur, à cause que la stérilité était sur notre pays, que le printemps ne produisait plus d’herbes ni de fleurs, et que la terre ne nous fournissait plus notre subsistance. Ce fut notre bien-aimé père qui nous donna ce conseil. Toi, monseigneur, tu nous interrogeas sur notre situation, nous demandant quelle était notre famille, et si nous avions un père et des frères. Sur quoi nous t’avons répondu que nous avions un père fort avancé en âge, et un jeune frère qui était toute sa consolation, et né de la même mère, ainsi qu’un autre qui n’est plus… Cette mère se nommait Rachel ; elle était fort belle, mais ce qu’il y avait en elle de moins admirable, c’était sa beauté… Tu nous dis : « Amenez-le-moi ; car je désire le voir, et je saurai si vous dites ou non la vérité. » Je te répondis : « Il nous sera impossible de te l’amener ; car son absence tuerait le vieillard. » « Eh bien ! répliquas-tu, si je ne le vois point, vous ne verrez point mon visage. » Sur ce nous sommes partis, et nous avons parlé à Jacob ton serviteur, lequel est demeuré suspendu en nous entendant. « Hélas ! a-t-il dit, si vous m’enlevez celui-ci, j’aurai perdu aujourd’hui les deux fils que j’ai eus de Rachel, et je demeure sans consolation. » Songe donc, seigneur ; si nous revenons sans Benjamin, sa vie et son âme, nous lui aurons donné la mort. Pour moi, je lui ai offert en otages deux fils que j’aime tendrement, et de plus, sous les plus grands serments, je l’ai garanti de tout péril. Que deviendrai-je si je retourne auprès de lui ? Il accomplit quatre-vingts ans, le bon vieillard, dont la barbe vénérable tombe sur sa poitrine. Tous à genoux et pleurant, nous demandons sa vie.

Tous.

Seigneur ! seigneur !

Joseph.

C’en est fait ! (Haut.) Sortez, Égyptiens… Qu’on me laisse seul avec les Hébreux.

Putiphar, à voix basse.

Qu’est ceci ?

Un Soldat.

Je ne puis comprendre.

Ils sortent.
Joseph, à part.

Ô mon cœur ! tu peux tressaillir !… Ô mes larmes ! vous pouvez couler !… (À ses frères.) Écoutez, je suis Joseph.

Ruben.

Quoi ! seigneur ?…

Issacar.

Comment pouvons-nous te répondre ?

Joseph, à part.

Je ne sais quelle sensibilité puissante s’est emparée de moi et me remue toute l’âme. (Haut.) Oui, je suis Joseph que vous avez vendu. Mais n’en soyez pas affligés. Moi je succombe à la joie. J’ai eu la force de résister à la douleur, mais je ne sais si ce plaisir ne me tuera point.

Benjamin.

Mon bien-aimé Joseph, mes larmes te font voir ce que j’éprouve.

Joseph.

Ô Benjamin ! combien ce jour rachète de chagrins !… Que de bonheur je te dois !… je te suis reconnaissant, ô mon frère ! de ce que tu as été la consolation de notre père bien-aimé… Il se contemplait en Rachel… Ensuite c’est toi qui lui as rappelé cette image… et bientôt il va de nouveau la contempler en nous deux, comme en un miroir brisé dont on a réuni les fragments. — Viens, approche, Benjamin, que je te presse sur mon cœur.

Ils s’embrassent.
Benjamin.

Seigneur, tous mes frères te parlent dans un muet silence, et si j’ai plus d’audace, c’est que ta bonté et tes faveurs m’encouragent. Dès le premier moment où je t’ai vu, charmé de voir en toi tant de grâce, j’ai senti que je t’aimais. Il y avait en moi je ne sais quoi qui m’avertissait qu’en toi se trouvait la moitié de mon âme et de ma vie ; mais je n’entendais qu’à demi ce que mon âme me disait, car il me manquait la moitié de mon âme.

Joseph.

Mon aimable et doux frère, ton extérieur annonce bien ce que tu es. (Aux autres.) Pour vous, retournez vers notre vieux père, et allez le consoler. Que l’aîné lui raconte ma fortune, et qu’il vienne la partager avec vous, échangeant la vallée d’Aran contre la vallée de Goscen. — Je vous donnerai des chars, des habits, de l’or, de l’argent, qui lui montreront l’accueil qu’il doit trouver ici. Avec l’agrément du roi mon seigneur, vous vivrez tous en Égypte, et vous y serez autant que moi-même, car je vous consacre toute ma vie pour m’avoir rendu mon père.

Ruben.

Ô mon généreux frère… à peine si j’ose t’appeler de ce nom, bien que j’aie été le moins cruel de tous ceux qu’a formés le même sang[33]… Au nom de ce sang qui est dans tes veines, pardonne-nous, et que ta majesté ne châtie point le crime commis envers l’humble berger. Nous dirons à notre père qu’il vienne te voir, qu’il vienne trouver près de toi la joie et la vie.

Joseph.

Avant de partir, mes frères, venez baiser la main au roi.

Bato.

Et moi, monseigneur, je vous prie de ne pas refuser la vôtre à un pauvre paysan.

Joseph.

Qui es-tu ?… Serais-tu Nephtali ?…

Bato.

Non, monseigneur ; je suis Bato… autrefois Batico[34]… avec qui vous jouiez quand vous étiez petit.

Joseph.

Je suis charmé de te voir.

Bato.

Il paraît que la bête féroce ne vous avait pas dévoré ?

Joseph.

Ma mort a été supposée.

Ils sortent. Tous les Frères passent l’un après l’autre devant Joseph, et, en passant, chacun d’eux s’incline avec respect. Benjamin et Bato restent seuls.
Benjamin.

Allons, Bato, allons porter cette nouvelle au bon vieillard.

Bato.

Comme il va être content ! il en mourra !

Benjamin.

Marche !

Bato.

Vous me céderez Lida, n’est-il pas vrai, maintenant que vous allez être un grand seigneur ?

Benjamin.

Jamais je n’ai eu d’amour pour elle.

Bato.

Sur votre tête ?

Benjamin.

Et je te la donne pour femme.

Bato.

Oh ! de ce coup, je vais me venger. — Il faudra, vive Dieu : qu’elle me prie, et moi, je ne veux plus d’elle.

Ils sortent.