Scène IV.
Divin créateur du ciel et de la terre, seigneur de tout ce que je vois, toi à qui la voûte azurée sert de trône, et devant qui s’inclinent humblement les célestes phalanges, console mon cœur affligé dans la solitude où il languit ; aie pitié de mes peines et de ma vieillesse. C’est toi qui jadis apaisas la colère de Laban, lorsque, par une ruse semblable à ses ruses, j’emmenai Rachel et Lia, et qui me réconcilias avec Ésaü qui me suivait armé. Si tu as permis, sur la fin de mes jours, qu’on m’enlevât Dina, et qu’une bête féroce déchirât Joseph, accorde du moins à ton serviteur que je revoie Benjamin avant que vienne la mort, fin de tous mes travaux.
En ces tristes circonstances, nous devons lui procurer des distractions.
Vous augmenterez ses ennuis. Je connais son caractère.
Mon père, en l’absence de mes frères, nous cherchons à t’égayer.
Il n’est plus de repos pour moi ; ma vie est à sa fin.
Monseigneur, dérobe un moment à tes ennuis. Assieds-toi, et demeure spectateur de nos amusements. — Bientôt reviendront tes fils.
Avant leur retour, Dina, je serai mort.
Elle est belle, la bergère,
Elle a un doux regard ;
Elle est l’honneur de ces bois
Et l’orgueil de la vallée.
Elle a de beaux cheveux,
Ses dents sont des perles,
Et quand elle passe,
Elle réjouit tous les cœurs.
Il la vit et l’aima ;
Il fut aimé d’elle,
Et pour l’obtenir
Il servit quatorze ans.
À la fin sa belle
Lui fut accordée,
Et les bergers contents
Célébrèrent leurs noces.
Pour un tel amour,
Ô Rachel chérie !
Les années sont peu,
Et courte est la vie[35].
Doucement ! quel est ce bruit ?
Ce sont des éléphants, des chameaux et des chars qui s’avancent à travers l’allée de saules.
Alors, ce ne doivent pas être mes fils ; ils n’ont point cet appareil pour porter leur modeste bagage.
C’est moi qui arriverai le premier.
Arrête, bête que tu es !
Jamais bête ne s’arrête.
Père et seigneur, permets que je baise tes pieds.
Joseph est vivant. (À Ruben.) Maintenant, dites le reste.
Qu’est ceci, Ruben ?
Seigneur, nous sommes allés en Égypte.
Contez donc comme quoi Joseph est vice-roi.
Animal, veux-tu bien me laisser ?
Que dit-il là, mon fils ?
Eh ! mon père, que pourrais-je te dire encore, puisqu’il t’a dit que Joseph était vivant ?
Quoi ! mon fils Joseph…
Laissez-le respirer ; car la joie peut tuer aussi bien que la douleur.
Nous nous mettons à tes pieds.
Embrassez-moi, mes fils… Ô mon cher Benjamin !
Tu sais déjà sans doute l’histoire de Joseph et qu’il est vivant ? C’est lui qui nous envoie te chercher. Le roi Pharaon nous a donné tant d’or et d’argent que nos éléphants et nos chameaux fléchissent sous la charge qu’ils portent.
Puisque mon fils Joseph est vivant, moi, mes fils, je puis mourir.
Seigneur, il te fait appeler afin que tu le voies et lui parles, et afin que tu vives avec lui. Car il veut nous donner une vallée que peuplera notre famille.
Ciel puissant, donne à ton serviteur la force dont il a besoin. Les chagrins ne l’ont point tué, ne permets pas que la joie le tue.
Joseph s’était perdu au fond de l’Égypte ; et ses grandes vertus ont été cause que le roi de ce pays l’a fait monter avec lui sur le trône.
Je ne veux point chercher d’où est venu tout cela. — Mes fils, laissez-moi seul un moment.
Eh bien, Lida, à quoi penses-tu ?
À tes extravagances.
Tu sais que tu es ma femme maintenant, et je vais prendre ma revanche.
Oh ! je n’ai peur de rien… Je ne crains qu’une chose, les coups de pied et les soufflets.
Bato !
Bato !
Je ne sais à qui entendre.
Il faut réunir nos gens.
Il faut renfermer le bagage.
Que nos gens crèvent de faim, et que le diable emporte le bagage, amen !… Car, avec cette coquette de Lida, je perds la tête, d’autant que je n’ai pas la patience de Jacob[36].
Seigneur tout-puissant, dans toutes les circonstances de ma vie, tu as été mon guide et mon appui, et toujours ta main m’a délivré des périls qui menaçaient ma faiblesse. — Comme c’est pendant mon sommeil que tu me conseilles, je voudrais que le sommeil visitât mes yeux. — Voici le puits du serment… reposons-nous sur ses bords[37]… Tu sais, ô mon Dieu ! combien je désire voir Joseph ; mais je ne veux rien faire sans connaître ta divine volonté, et je désire savoir quelle est ta pensée sur ce voyage : car l’homme le plus sage s’égare lorsqu’il fait un seul pas sans Dieu.
Jacob ?
Que dites-vous, Seigneur ?
Je suis le Dieu fort de tes pères. Pars pour l’Égypte. J’irai avec toi et te ramènerai en ce pays.
Seigneur ?
Ne crains rien. Je te ferai grand entre les nations.
Votre serviteur s’incline devant vous. (L’Ange remonte vers les cieux au son de la musique.) Attendez, mon seigneur, attendez ! (Il s’éveille.) Il a disparu !… Qu’ai-je entendu ?… C’est Dieu même qui a parlé, et qui m’a conseillé de partir pour l’Égypte. — Eh bien ! partons. — Adieu, terre de Canaan, adieu ; je vais voir mon Joseph, puisque Joseph est vivant. Et en effet il devait vivre encore, puisque moi-même je vis.