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Classiquesen Ligne

Scène I.

Un site sauvage. Au fond du théâtre, une chaîne de montagnes.

Au moment où la toile se lève, on entend le bruit d’une arquebuse, et, immédiatement après, entrent DON MENDO et DOÑA VIOLANTE, poursuivis par des BRIGANDS, à la tête desquels est VICENTE.
don mendo.

Troupe barbare, troupe féroce, ni le bruit de vos arquebuses, ni les coups répétés de vos épées menaçantes ne pourront me vaincre. Il vous sera plus facile de me tuer. Mon courage se soucie également de la vie et de la mort.

doña violante.

Dieu tout-puissant, au secours !

un brigand.

Ne vois-tu pas cette montagne qui depuis son sommet jusqu’à sa base se montre au voyageur comme un sanglant théâtre de mort ? Quand bien même tu égalerais Mars en valeur, qu’essayes-tu de le défendre seul contre nous tous ?

vicente.

Cette rare beauté devant laquelle pâlit la lumière du soleil, loin d’avoir à courir aujourd’hui aucun danger, doit être la récompense de notre capitaine.

don mendo.

Avant qu’elle ait reçu de vous la moindre injure, votre impitoyable fureur m’aura arraché la vie ; et ensuite la renommée dira que si je n’ai pas pu la défendre, j’ai pu du moins mourir pour elle.

un autre brigand.

Cela ne va pas tarder.

doña violante.

Ah ! malheureuse !

don mendo.

Qu’attendez-vous donc ?


Entre DON LOPE, vêtu comme les autres brigands, mais d’une manière plus riche.
don lope.

Que se passe-t-il ?

vicente.

Dans les étroits sentiers de la montagne, et sous les ombrages qu’a développés le printemps, nous avons trouvé cette dame qui, pour s’abriter contre la chaleur, était descendue de sa litière, et marchait accompagnée de quelques domestiques. Dès que ses gens nous ont aperçus, ils ont pris la fuite ; et voila que ce vieillard prétend seul la délivrer et la défendre contre nous.

don lope.

Eh quoi ! ne voyez-vous pas, dites, que seul contre tant d’hommes, vous allez vainement dépenser votre courage ?

don mendo.

Seigneur, si j’avais la prétention de vivre, ce serait une folie, la chose est certaine ; mais puisque je ne prétends qu’à mourir, ce n’est pas une si folle audace. Et puisque votre venue ici m’apporte ma dernière sentence, j’en appelle de leur cruauté à la vôtre. (Il met un genou à terre.) Je n’implore pas votre pitié…

don lope.

Levez-vous. Vous êtes le premier homme qui ait changé ma colère en compassion. — Cette dame qui vous accompagne est-elle votre épouse ?

don mendo.

Non, seigneur, elle est ma fille.

doña violante.

Oui, en effet, et je me sens si bien la fille de son courage, de son sang, de son honneur, que si tu penses par sa mort devenir maître de ma vie, tu ne réussiras pas dans ce dessein ; car avant que tu en viennes là, à défaut d’une arme tranchante, tu me verras m’étrangler de mes propres mains, ou, dans mon désespoir, me précipiter du haut de ce mont et tomber en lambeaux à tes pieds.

don lope.

Beauté céleste, calmez-vous, de grâce. Bien que la colère avec laquelle vous me parlez eût pu être ma justification, c’est elle cependant qui retient mon bras. Pour la première fois de ma vie, je surprends en moi je ne sais quel sentiment de compassion et de respect. (À don Mendo.) De quel côté allez-vous ?

don mendo.

Je vais à Saragosse, où, si je ne m’abuse, il pourra se faire que je reconnaisse quelque jour la générosité de votre conduite.

don lope.

Qui donc êtes-vous ?

don mendo.

Je me nomme don Mendo Torrellas. J’ai passé de longues années en France, à Rome et à Naples, pour le service du roi don Pèdre d’Aragon. Sur son ordre, je retourne maintenant à la cour, pour lui consacrer ma vie dans le poste qu’il voudra bien me confier ; et là, — je vous en donne ma parole, — si c’est à la suite de quelque étourderie de jeunesse que vous vous êtes décidé à mener cette existence, je vous servirai de protecteur et de caution. En récompense de mes services je demanderai votre pardon. Je montrerai ainsi au monde la reconnaissance d’une âme qui vous doit l’honneur et la vie.

don lope.

J’accepterais cette offre si je pouvais espérer pour mes folies le pardon que vous m’annoncez ; mais, bien que je n’aie aucune bassesse à me reprocher, j’ai été deux ou trois fois condamné à mort pour mes déportements ; et en conséquence j’en suis venu là que je me laisse vivre sans nul espoir, en commettant chaque jour de nouvelles fautes. Tel est enfin mon malheur, que, pour échapper au châtiment réservé à mes délits passés, je n’ai plus de ressource que dans d’autres délits.

don mendo.

Ne perdez pas ainsi toute confiance dans l’avenir ; croyez à ma parole… tôt ou tard, j’en suis sûr, j’obtiendrai votre pardon. Oui, je veux faire voir au monde que je fais passer la reconnaissance avant l’intérêt de ma grandeur. Mais dites-moi, jeune homme, qui vous êtes ; car je ne demanderai pour moi-même aucune faveur au roi que je n’aie amélioré votre sort.

don lope.

Bien que je sois convaincu d’avance du peu de succès de vos bonnes intentions, veuillez m’écouter. — (Aux Brigands.) Vous tous, retirez-vous ! (Les Brigands sortent.) — Tel que vous me voyez, généreux don Mendo, je suis don Lope de Urrèa, fils de Lope de Urrèa. Plût à Dieu que ma conduite eût été aussi distinguée, aussi noble que ma naissance !

don mendo.

Vous dites vrai, je pourrais au besoin l’attester, car j’ai été autrefois l’ami de don Lope ; et par cette considération je me regarde comme obligé plus étroitement encore à faire pour vous tout ce qui sera en mon pouvoir.

don lope.

Au contraire, seigneur, j’ai idée que par cela même vous ne ferez rien pour moi ; car, puisque vous avez été l’ami de mon père, vous saurez que je l’ai offensé par mes folies, désolé par mes écarts, irrité par mes déportements, et enfin, ruiné par mon inconduite ; et dès lors, puisque vous êtes son ami, je conclus que vous ne voudrez pas être le mien. Et cependant, si je tenais à me justifier, je vous assure que cela me serait facile ; car c’est mon père lui-même qui a été la cause de mes malheurs.

don mendo.

Comment cela ?

don lope.

Voici comment.

don mendo.

Parlez, je suis impatient de vous entendre.

doña violante, à part.

Je sens renaître peu à peu le calme dans mon âme.

don lope.

Mon père, à ce que j’ai ouï conter mille fois, conçut dès sa première jeunesse, soit à raison, soit à tort, une espèce d’horreur pour le mariage ; mais, voyant que sa maison allait perdre un majorat dont la noblesse et l’illustration égalaient l’ancienneté, sur le conseil de ses proches ou peut-être par suite de ses propres réflexions, il se décida, — dans un âge déjà avancé et contre son inclination naturelle, — il se décida à s’établir. Dans ce but, il chercha une noblesse égale, une vertu irréprochable, et un honneur sans tache ; et il rencontra une personne à laquelle il soumit tellement sa volonté, qu’il ne considéra plus la différence des âges. L’épouse qu’il choisit, doña Blanca Sol de Vila, n’avait pas accompli sa quinzième année, et lui il avait déjà les cheveux tout blanchis par les ans, pareil à ces arbres que l’hiver a couronnés de neiges glacées qu’on dirait les fleurs de l’arrière-saison.

don mendo, à part.

Je le sais ; et plût au ciel que je pusse l’ignorer !… Vains souvenirs, cruelles pensées, que me voulez vous ?… (À don Lope.) Eh bien, achevez.

don lope.

Je poursuis. — Doña Blanca se refusa longtemps à cette union, pressentant peut-être combien, avec cette différence d’âge, un amour mutuel était difficile ; mais comme les femmes de haut rang n’ont jamais eu le choix d’un époux, elle fit le sacrifice de ses répugnances ; en un mot, elle fut mariée par force comme le voulurent ses parents. — Injustes et dures convenances, n’avez-vous pas souvent tué ceux qui se sont soumis à vous !… — Ainsi lui se mariant avec peu de goût pour le mariage, et elle avec peu de goût pour son mari, vous pouvez imaginer de quelles humeurs je fus formé, moi leur fils, triste fruit d’un pareil amour… On pensa d’abord que, selon ce qui est arrivé souvent, j’allais parmi eux amener la paix ; mais il en fut tout autrement : je fus pour eux un nouveau sujet de guerre par les sentiments différents que je leur inspirai… à ma mère de l’amour, à mon père de la haine. Non, contre le vœu de la nature, je ne possédai pas un seul instant l’affection de mon père ; il me haït dès ce moment même où de la part d’un enfant tout est charme et bonheur pour les yeux paternels. Il me laissa grandir sans me donner aucun maître, et ce manque d’éducation rendit mon caractère pire encore qu’il n’eût été si quelqu’un eût dès lors corrigé mes mauvais penchants ; car les animaux même les plus farouches, les plus cruels, finissent par céder à la récompense ou au châtiment. Aussi à peine les premières clartés de la raison commencèrent-elles à luire en moi, que me voyant sans guide et seul maître de mes actions, je commençai à me lancer dans de mauvaises compagnies, aussi peu sensible à l’amour de ma mère qu’à l’indifférence de mon père. S’étant donc donné pleine licence, ma jeunesse emportée, comme un cheval fougueux, parcourut sans bride et sans frein le vaste champ des vices… Les femmes et le jeu furent mes plus honnêtes passe-temps… Cependant mes années croissaient peu à peu ; et je vous laisse à juger vous-même quelle solidité peut avoir un édifice élevé sur des fondements si peu solides. À la fin, et comme j’étais déjà perdu, car mes passions avaient pris sur moi tout empire, mon père s’aperçut de ma mauvaise éducation, et il voulut, quoiqu’un peu tard, redresser un caractère qu’il avait laissé croître et grandir dans une fâcheuse direction. Pour moi, j’aurais voulu, croyez-le, lui être agréable ; mais, s’il faut vous parler avec une entière franchise, jamais je ne m’appliquai à faire ce qu’il m’avait recommandé. Finalement nous vécûmes l’un avec l’autre dans une opposition continuelle, et tous deux l’éternel martyre de ma mère… — Hélas ! jusqu’à ce jour elle a vécu le cœur partagé en deux parts, dont l’une reste avec elle, et dont l’autre me suit partout. C’en est au point que si quelquefois la nuit je vais la voir déguisé, — car ses peines et les miennes n’ont pas d’autre soulagement, — c’est elle-même qui me confie sa clef pour entrer secrètement dans la maison de manière à ce que mon père ne m’entende pas. A-t-on jamais vu au monde que la tendresse d’une mère pour son fils et d’un fils pour sa mère impose à une rencontre vertueuse des précautions qui sembleraient celles du vice et du crime !… Bref, je viens d’un trait à la plus triste, à la plus pénible des aventures qui m’ont amené dans la situation où vous me voyez ; et je passe sous silence les jeux, les galanteries, les querelles, les défis par suite desquels nous avons perdu, mon père sa fortune, et moi l’estime des hommes… Vous saurez donc que près de ma maison demeurait une dame, — je m’exprime mal, — un miracle de beauté, un prodige d’esprit, qui réunissait dans une adorable perfection ces qualités opposées qu’il est si rare de rencontrer réunies chez une femme. Je lui rendis des soins et lui fis connaître mon amour d’abord par des signes muets, et ensuite par des soupirs timides qui devinrent plus tard des aveux vivement sentis, mais incomplètement exprimés. Je lui déclarai ma peine dans une foule de lettres qui parvinrent jusqu’à elle et ne furent pas mal accueillies ; et j’osai même, à la faveur de la nuit, m’approcher de ses fenêtres et me plaindre à travers leurs barreaux de fer qui furent attendris par mes larmes, que faisaient couler ses rigueurs. Elle m’écouta donc enfin, touchée de la douleur que je montrais ; car il faut toujours que la femme qui ne se refuse pas à écouter vos peines se résigne à vous en tenir compte. Joyeux et fier de cette première faveur, j’entretins quelque temps mon espérance, jusqu’à ce que l’amour daignât permettre que mes rêves ambitieux obtinssent le bonheur auquel ils prétendaient. Mais n’ai-je pas tort de parler de bonheur ? Est-ce que, dans l’empire de l’amour, si dangereux, si tyrannique, le bonheur n’est pas toujours près du péril et des chagrins ?… Donc j’eus entrée dans sa maison après mille promesses, mille serments que je l’épouserais : serments bien faciles à faire, bien difficiles à accomplir ! En effet, à peine mon amour eut-il trouvé sa beauté plus traitable, que le bandeau qui me couvrait les yeux tomba tout à coup et je vis clairement qu’elle n’était pas moins facile que belle… Ô honneur ! farouche basilic qui en te regardant toi-même, te donnes à toi-même la mort !… D’un côté plein d’amour, de l’autre plein de repentir, j’adorais sa beauté et j’abhorrais ses mœurs ; de sorte que pour conserver l’une et ne pas m’enchaîner aux autres, j’imaginai de contenir ses prétentions au moyen de l’excuse ordinaire que j’étais fils de famille. Elle ne tarda pas à s’apercevoir que tous ces retardements étaient calculés ; mais, par une ruse égale à la mienne, elle me laissa entendre qu’elle comprenait mes scrupules, et depuis lors jamais rien chez elle ne me donna à connaître qu’elle avait une intention qu’elle me cachait. Or elle avait un frère qui s’était fait brigand après avoir été banni de Saragosse comme ayant tué par trahison un homme riche. Celui-ci, sur l’appel de sa sœur, accourut de la montagne. Secrètement caché dans sa maison, il apprit d’elle l’outrage fait à son honneur ; et se trouvant offensé, il médita une vengeance pour laquelle il se fit rejoindre par deux de ses compagnons… Moi cependant, une certaine nuit que j’étais allé chez elle avec la même sécurité que de coutume, à peine eus-je mis le pied dans son appartement, que je me vis traîtreusement entouré par ces trois hommes, qui me menaçaient de leurs épées en me demandant une réparation ; mais il me fut possible de tirer un pistolet, et pensant que le seul bruit de cette arme…

On entend un grand bruit du dehors.
une voix.

À la vallée !

une autre voix.

À la montagne !

plusieurs voix.

Au chemin !


Entre VICENTE.
vicente.

Seigneur ?

don lope.

Parle donc ?

don mendo.

Quelle nouvelle ?

doña violante.

Qu’est-il arrivé ?

vicente.

C’est que les domestiques qui ont fui ont averti la justice du village voisin, et la voici qui vient à notre recherche.

don lope.

Eh bien ! à la montagne !

don mendo.

Oui, retirez-vous de ce côté ; je vais, moi, aller au-devant d’eux, et je m’oblige à empêcher qu’on ne vous poursuive. — Et je vous le garantis de nouveau, j’accomplirai la parole que je vous ai donnée.

don lope.

Je l’accepte volontiers.

don mendo.

Je vous demanderai seulement un gage, afin que, dans le cas où j’enverrai vous chercher, celui qui viendra ait le passage libre.

don lope.

J’ai beau chercher, je ne me trouve aucun gage à vous donner… Mais prenez ce couteau de montagne… Celui qui le rapportera peut venir en toute sécurité.

don mendo.

Vous me donnez un couteau ?

don lope.

Eh ! que puis-je donner, moi, qui ne soit un instrument de mort ?

don mendo.

Je l’accepte pour en ôter le tranchant.

don lope.

Prenez, et adieu.

don mendo.

Allez avec Dieu.

don lope, poussant un cri.

Ah malheureux !

don mendo.

Qu’est ce donc ?

don lope.

Dans le trouble où j’étais en vous donnant ce couteau je me suis blessé à la main : et maintenant, en le voyant dans votre main à vous, je frémis, je tremble ; car, bien que vous ne me montriez ni inimitié ni colère…

don mendo.

Songez donc que c’est là une folle idée inspirée par le trouble où vous êtes, et que je suis incapable…

voix du dehors.

À la montagne ! à la vallée ! au chemin !

vicente.

Les voici qui approchent.

doña violante.

N’attendez pas plus longtemps, partez ; toute mon âme est émue en voyant le péril qui vous menace.

don lope.

Si je m’éloigne, c’est à cause de la crainte que vous témoignez en ma faveur, et non pour le danger que je cours. (À part.) Ô illusion ! que de choses m’a fait voir un seul instant !

don mendo.

Allons à leur rencontre, afin qu’ils n’avancent pas davantage. (À part.) Ô destin ! que de choses tu m’as rappelées à la mémoire !

doña violante, à part.

Jamais je ne me serais imaginé le crime si aimable… Ô souvenir ! que de choses j’emporte à rêver en moi-même !

Ils sortent.