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Classiquesen Ligne

Scène II.

Une salle du Palais à Saragosse.
Entrent DON GUILLEN et LOPE DE URRÈA, vieillard.
don guillen.

Comme depuis ma première enfance j’ai été l’ami de don Lope, ce serait mal à moi, en voyant votre affliction, de ne pas m’informer si vous avez quelque ordre à me donner ? En quoi pourrais-je vous servir ?

urrèa.

Je vous suis fort reconnaissant de l’intérêt que vous me témoignez. — Combien y a-t-il de temps que vous êtes de retour ?

don guillen.

Je suis arrivé hier en Aragon. Je suis venu de Naples pour suivre ici une certaine prétention.

urrèa.

Pour moi, je voudrais parler au roi aujourd’hui, bien que je n’espère guère ; qu’il m’accorde ce que je désire.

don guillen.

Eh bien ! voici que le roi vient de ce côté.


Entrent LE ROI et le Cortége.
urrèa.

Seigneur redouté, je suis Lope de Urrèa de qui vous avez connaissance.

le roi.

C’est bien.

urrèa.

Je ne viens pas aujourd’hui vous demander la grâce que je vous ai demandée si souvent dans d’autres mémoires ; car aujourd’hui, sire, je me présente devant vous plus consolé de mes malheurs. Je vous prie seulement de vouloir bien entendre un vieillard humblement prosterné à vos pieds.

le roi.

Parlez.

urrèa.

Je me sens confus et troublé au moment de vous exposer ma douleur… Don Lope de Urrèa, mon fils, avait promis à une dame de l’épouser ; mais, ce qui m’est pénible à dire, craignant ma colère pour s’être engagé sans ma permission, il remettait chaque jour à lui donner sa main. Elle, pensant que cette conduite procédait de mépris et non de prudence et de sagesse, en rendit compte à un frère qu’elle avait ; de manière qu’un jour qu’il était chez elle, ce frère et deux de ses amis, qu’il avait amenés, l’entourèrent, voulant le tuer. Le jeune homme a du courage, et indigné de cette attaque, il se mit bravement à se battre avec tous les trois, et l’un d’eux fut tué. En pareille circonstance, il est excusable aux yeux de la loi ; puisque parmi les animaux mêmes la défense est de droit naturel… Après cela, il sortit dans la rue, où il eut le malheur de frapper un des ministres de la justice. Si par cet acte il manqua au respect qui vous est dû, songez, je vous prie, qu’il aurait été plus coupable encore s’il eût si peu estimé votre justice qu’il n’eût pas cherché à lui échapper et ne se fut pas enfui après avoir commis un délit. J’avoue, d’ailleurs, qu’il ferait mieux de servir dans vos armées que d’ajouter à sa première faute en vivant de brigandage dans la montagne ; mais vous savez aussi qu’on a toujours considéré comme un malheur, en Aragon, quand les nobles ne quittaient point la ville, là où il y avait une famille offensée… Enfin maintenant, sire, voici que la dame qui, dans cette déplorable affaire, se trouve partie à double titre, d’abord comme ayant une promesse de mariage, et ensuite comme étant la sœur du mort, a formé le projet de mener une vie meilleure et de se retirer dans un port plus paisible ; et elle a bien voulu me remettre son désistement pour les deux poursuites, sous la condition que je lui fournirais la dot nécessaire pour entrer dans un couvent. Et quoique, à vrai dire, je sois devenu si pauvre, que je me vois dans la nécessité de recourir à mes amis, je me suis dépouillé tout à l’heure du peu qui me restait, dans le but de lui constituer non pas seulement la dot qu’elle demandait, mais une rente annuelle ; c’est au point qu’aujourd’hui même j’ai abandonné l’appartement que j’occupais dans ma maison, et que j’y ai pris le logement le plus modeste, en laissant le mien à don Mendo Torrellas, afin de pouvoir remplir mon engagement. Donc, prosterné à vos pieds, je vous conjure mille et mille fois, puisque la partie adverse s’est désistée, et qu’il n’a plus contre lui que votre royal pouvoir, de daigner pardonner à mon fils. Ce pardon, seigneur, j’ose le dire, il le mérite, non pas par lui-même, non pas par moi sans doute, mais par ses nobles aïeux, qui tous vous le demandent ici en récompense de leurs belles actions. Parcourez en souvenir notre histoire, seigneur, et vous verrez mille héros de ma race à qui vous devez toute sorte d’honneur et de gloire. Ayez aussi pitié de mes cheveux blancs, de mes prières, de mes larmes ; et si les larmes d’un malheureux père sont impuissantes à toucher votre cœur, ayez pitié d’une dame principale, mère infortunée qui se meurt de chagrin et de douleur. Étant celui que vous êtes, sire, accordez-moi cette grâce.

le roi.

Adressez-vous au grand justicier d’Aragon.

urrèa.

Hélas ! je le vois, mon malheur n’est que trop certain, puisque, quand je vous demande une grâce, vous me renvoyez à la justice.

le roi.

Eh quoi ! lorsqu’elle est chargée de la poursuite des crimes, n’est-ce pas à elle que revient naturellement la remise des peines ?

urrèa.

J’en conviens, sire ; mais la charge de grand justicier d’Aragon est vacante ; elle est vacante depuis la mort de don Ramon.

le roi.

Je lui ai donné un successeur ; on le connaîtra aujourd’hui même.

urrèa.

Que mes soupirs et mes larmes vous doivent une si grande faveur !

le roi, à part.

Ô douleur d’un père ! quel est le cœur que tu ne serais capable d’attendrir !

Il sort.
urrèa.

Telles sont les obligations d’un homme noble et honorable, qu’il fait beaucoup choses pour l’opinion publique, sans y être porté par un pur amour paternel. Je ne dis pas que je n’aime point don Lope ; mais, dans le vrai, j’aurais fait cette démarche plus volontiers, j’aurais plaidé sa cause avec plus de chaleur si j’avais cru le devoir à son affection pour moi. J’ai cédé au désir de doña Blanca ; car, bien qu’elle ne le croie pas, elle m’est si chère que pour elle je me donnerais la mort avec joie… Mais quel est ce personnage que je vois entrer dans le palais, accompagné d’une suite si nombreuse ?… C’est don Mendo, mon vieil ami… Je serais, hélas ! tenté de l’éviter plutôt que de me laisser voir par lui en cet état, à tel point j’en ai honte ! mais comme il doit demeurer dans ma maison, il me serait malaisé de ne pas me rencontrer tôt ou tard avec lui… Toutefois ce n’est pas le moment de lui parler ; car le roi a, sans doute, appris son arrivée, et le voici qui revient dans la salle d’audience.


D’un côté, entre LE ROI et de l’autre on voit entrer DON MENDO et le Cortège.
don mendo.

Permettez, invincible seigneur, que je baise vos pieds mille et mille fois.

le roi.

Don Mendo, levez vous… levez-vous, grand justicier d’Aragon.

don mendo.

Je vous baise la main, sire, et cette main puissante m’est nécessaire pour que je puisse me lever avec le fardeau pesant dont vous venez de me charger… Que le ciel vous donne longue vie !

le roi.

Comment vous trouvez-vous ?

don mendo.

Comme un homme qui vient de recevoir de vous la plus haute marque d’honneur.

le roi.

Vous devez être fatigué, don Mendo ; allez vous reposer. Demain matin vous viendrez me parler, et là, étant tous deux seuls, je vous dirai dans quel but je vous ai appelé à la cour. J’ai beaucoup de choses à vous confier.

don mendo.

À vous, sire, mon âme et ma vie ; je les mets l’une et l’autre à vos pieds, et ne les emploierai jamais mieux qu’à votre service.

Le Roi sort.
urrèa.

Si un homme noble se rappelle toujours ses anciennes affections, recevez, don Mendo, le salut de don Lope de Urrèa.

don mendo.

Il me serait difficile de ne pas me rappeler toutes les obligations que je dois à votre amitié.

urrèa.

Je vous baise les mains, seigneur et pour cela j’ai deux motifs : d’abord, à cause de votre bienvenue, heureux que vous habitiez ma maison, où doña Blanca et moi nous nous empresserons à vous servir ; et ensuite, parce que maintenant que vous voilà grand justicier d’Aragon, je me mets au nombre de vos solliciteurs.

don mendo.

Vous aurez de moi toute satisfaction.

urrèa.

Voici un mémoire que le roi, sans doute, vous aura fait remettre avant votre arrivée

don mendo.

Je suis votre ami dévoué, et croyez bien que je ne vous manquerai en aucune circonstance.

urrèa.

J’ai un fils qui malheureusement…

don mendo.

N’achevez pas, je suis instruit de tout ; et le chagrin où je vous vois me prouve que j’ai été mal informé ; car l’on m’avait dit que vous portiez peu d’affection à votre fils.

urrèa.

Je n’ignore point, seigneur, que beaucoup m’accusent de cruauté envers lui ; mais je fais plus encore pour lui qu’il ne mérite. Sachez donc que ses déportements m’ont nui dans l’estime publique, que ses folies ont détruit ma fortune, que ses fautes ont compromis mon honneur.

don mendo.

Allons, ne vous affligez pas ; et puisque je me trouve en position de faire pour lui ce que vous demandez, soyez assuré que désormais son sort va changer : car je puis aujourd’hui lui donner la vie que je lui dois… Je vous conterai cela avec détail. Rendons-nous à votre maison, et là tout s’arrangera pour le mieux… Je suis d’autant plus pressé de sortir, que pour arriver plus tôt j’ai laissé derrière moi, en chemin, ma fille doña Violante, et l’aimant tout à la fois comme un père et comme un amant, je suis impatient de savoir si elle est arrivée.

urrèa.

Je me réjouis de la voir venir en un lieu où elle trouvera les soins de doña Blanca, mon épouse chérie, et en qui elle aura une esclave toujours prête à lui obéir.

don mendo.

Je serai moi-même heureux de connaître et de servir doña Blanca comme ma dame (À part.) Ô ciel ! il le faut… Je ne puis m’en dispenser… C’est en ce jour que je vais voir doña Blanca.

Lope et don Mendo sortent.