Scène III.
Combien je me félicite de posséder dans ma maison une si belle personne, et d’être à même de la servir à toute heure ! J’ai quitté mon appartement, et je me présente chez vous, madame, pour vous donner la bienvenue, et voir en quoi je pourrais aider à vos femmes.
C’est moi seule qui dois me féliciter, madame ; car lorsque je croyais venir comme une étrangère en Aragon, j’y ai retrouvé, je puis le dire, une patrie… Excusez-moi de vous retenir dans cette pièce qui est commune aux deux appartements. Tout est en désordre chez moi, et je n’ose vous prier d’entrer.
C’est un peu votre faute, et non celle des domestiques ; ils ne vous attendaient pas si tôt.
Il m’a semblé, au contraire, que j’arrivais bien tard. Je ne savais plus, je vous assure, quand je me trouverais de ce côté de la montagne, et je craignais de nouveaux dangers.
Vous aviez donc couru un premier danger avant cela ?
Oui, madame, et si grand, qu’il tient encore mon âme toute émue. (À part.) Car, en ce moment même, il m’effraye plus que jamais.
Racontez-moi cela.
Pour me mettre à l’abri du soleil, dont les rayons de feu brûlaient au loin la campagne, j’étais descendue de ma litière, et j’avais mis pied à terre dans un endroit charmant, véritable place d’armes des fleurs, environnée d’un joli ruisseau comme d’un fossé, et qui pouvait défier toutes les batteries du soleil ; — lorsque de la montagne même sortirent cinq ou six hommes menaçant tout à la fois et mon honneur et la vie de mon père ; — et je tremblais, lorsque par bonheur se présenta devant nous un jeune brigand, à l’air distingué, plein de valeur et de grâce, qui, avec une générosité sans égale… Mais qu’est ce donc ? Vous pleurez ?
C’est qu’en écoutant votre aventure, je me rappelle le plus triste événement de ma vie. — Poursuivez.
Je crains que mes chagrins n’éveillent dans votre esprit le souvenir des vôtres.
Votre père a-t-il vu ce jeune homme que vous me représentez si gracieux et si plein d’attention ?
Il l’a vu, il lui doit tout au moins l’honneur et la vie.
Hélas ! au lieu de l’épargner ainsi, il aurait dû me venger et donner un exemple au monde. (Haut.) Mais que dis-je !… Jésus ! mille fois, quelles paroles ai-je prononcées !… Pardonnez, madame, je suis folle. Je nourris dans mon âme un affreux chagrin qui par moments m’ôte mon bon sens. Ne vous étonnez point de l’état où vous me voyez ; car ce jeune homme est mon fils, et sa conduite, qui a fait son malheur et lui a retiré l’amour de son père, m’a presque enlevé la raison.
Il nous avait bien dit qui il était ; mais étant si troublée, je n’ai pas fait alors grande attention au nom de sa famille. Autrement, je ne vous aurais point parlé de cela et vous aurais épargné cet ennui.
Bonne nouvelle, doña Blanca ! Voilà enfin qu’aujourd’hui le bonheur, la joie entrent dans la maison !
Il en est temps ; car le bonheur en est sorti depuis bien des années !
Je me suis présenté ici avec bien peu de courtoisie ; veuillez m’excuser, madame, et me donner cette main que je baise humblement. — Pour vous, Blanca, vous apprendrez avec plaisir que le seigneur don Mendo, notre hôte, est nommé grand justicier du royaume ; et une nouvelle qui ne vous sera pas moins agréable, c’est que je suis envoyé vers lui par le roi, pour qu’il me remette la grâce de don Lope.
C’est à présent que j’ai besoin de toute ma force. (Haut, à don Mendo.) Je rends grâces à mon sort, seigneur, que vous soyez venu en un lieu où je puisse vous servir… Pour ce qui est de mon fils, vous êtes celui que vous êtes… et vous lui devez, ce me semble, votre protection, selon ce que m’a dit doña Violante, d’une dette que vous avez contractée envers lui.
N’en doutez pas, doña Blanca ; je ferai toujours tout ce qu’il me sera possible et pour lui et pour vous ; car vous n’ignorez pas, je crois, l’obligation que je vous ai.
Madame, nous avons fini de tout ranger dans votre appartement.
Excusez, doña Blanca, et permettez que j’aille reposer.
C’est à vous de permettre que je vous offre mes services.
Non pas ! je réclame le privilège de mon âge, et je m’offre à madame pour écuyer.
Comme vous êtes le maître de la maison, je serai obligée d’accepter. Mais restez avec Dieu.
Que le ciel vous garde !
Ô ma pensée ! il faut vous débattre avec ce serpent cruel qui en m’accordant la vie m’a tuée !
Si je vous permets cela, c’est que de mon côté je puis m’offrir pour écuyer à doña Blanca. (À part.) Je ferais bien, en sortant, de me soustraire à ces plaintes.
Il me faut ici tout mon courage. (Haut.) Où allez-vous ?
Je sors pour m’occuper de vous.
Non, seigneur, demeurez.
Le ciel sait combien je désirais cette occasion.
Dans quel but, si vous n’aviez pas quelque mauvais dessein contre moi ?
Dans le but de vous dire combien je souffre de voir vos chagrins. Hélas ! vous pourriez me répondre que je n’en dois pas être étonné ; car en partant je vous avais laissée bien malheureuse.
Vous, vous m’avez laissée malheureuse ! je ne vous comprends pas. Quand ? comment ?… car il me semble que je ne vous ai vu de ma vie.
Ah ! Blanca !
Seigneur don Mendo, laissons là un entretien si tristement commencé !… Si par hasard quelque confus souvenir vous a induit en erreur auprès de moi, qu’il reste enseveli dans le silence, et que le silence le consume. Après si longtemps vous pouvez tout oublier, car moi je ne me rappelle rien.
Ô Blanca ! vous vous servez merveilleusement de votre esprit !
Je ne sais pourquoi vous parlez ainsi.
Moi, je le sais.
Eh bien, laissons cela.
Je me tiendrai pour averti ; mais s’il faut vous obéir, comment devrai-je vous prouver mon obéissance ?
En vous taisant.
Comment se taire ?
En souffrant.
Cela me sera impossible.
Vous l’apprendrez de moi.
Comment cela ?
Vous le verrez.
Indiquez-m’en le moyen.
Le voici. (Elle appelle.) Béatrix !
Madame ?
Éclairez au seigneur don Mendo. (Bas, à don Mendo.) Voilà comment on évite les occasions.
Voilà comme on augmente ses tourments.