Scène IV.
Ferme cette porte, Elvire ; et si mon père venait par hasard s’informer de moi, dis-lui que je dors. Je ne veux pas qu’on me parle, — ni lui ni personne. Tout, ce que je veux, tout ce que je désire, c’est une complète solitude.
Jamais je ne vous ai vue de pareille humeur.
Et ce que tu vois, Elvire, n’est rien en comparaison de ce que j’éprouve. Aide-moi à me débarrasser de ces coiffes, et pose ma robe sur ce meuble.
Il paraît, madame, que les brigands ne sont pas aussi farouches qu’on les dépeint.
Hélas ! sa taille, sa figure, sa voix, ont fait sur moi une telle impression, que je ne puis le chasser de mon souvenir. De quelque côté que je tourne les yeux, je me figure le voir partout devant moi.
Ô ciel ! que se passe-t-il ? D’où vient que cette chambre est ornée avec tant de soin ?
Nous nous serons trompés de maison ; car je crois que chez votre père il ne reste plus le moindre meuble[3].
Arrête.
Je m’arrête.
N’aperçois-tu pas une femme ?
J’en vois même deux.
Avec un superbe dédain elle ôte sa parure comme un trophée inutile pour sa beauté, et elle semble dire : « Vénus avec sa seule ceinture est plus redoutable que Pallas avec ses armes. »
Je la vois ; et pour peu que cela continue, nous aurons d’ici à un moment la plus jolie perspective.
Qui donc peut être cette femme ?
Puisque ce n’est pas votre mère, c’est peut-être la mienne.
Je m’avance pour voir son visage.
Moi aussi.
Et pour entendre ce qu’elle dit. — Marche plus doucement.
Il est impossible de marcher d’un pas plus léger. Si je montais ainsi les degrés d’un monument, je suis sûr que je ne froisserais pas les fleurs d’argent qui le recouvrent[4].
Vous sentez trop vivement, madame.
Oui ! il est tellement présent à ma pensée, — cette illusion de mon esprit est si forte, si puissante, qu’en ce moment même, — le ciel me protège ! — je jurerais que je le vois.
On ne vous arrachera pas les dents pour un faux serment[5], car moi aussi je le jurerais.
Nous sommes bien tombés !
Oui, c’est la dame que j’ai vue. (À doña Violante.) Dites-moi, divin prodige, — dites-moi, miracle de beauté…
Fantôme de ma pensée, — illusion de mes sens, âme de mon imagination, réalisation de mes rêves, et voix de mon idée ; ô toi, qui es une idée, une illusion, une imagination, un rêve, un fantôme sans voix, sans corps, sans âme, et qui parais avoir une âme, un corps, une voix : — comment as-tu fait pour pénétrer jusqu’ici ?
Beauté céleste, que mon imagination a réalisée vivante à mes yeux, daignez auparavant vous-même m’expliquer le doute où je suis ; car j’ai bien plus de motifs pour vous demander par quel hasard vous vous trouvez dans cette maison.
Cette maison est la mienne.
Et moi si je suis entré ici…
Je ne puis vous entendre.
Pour que votre maîtresse se rassure, écoutez-moi.
À quoi bon ? adressez-vous, si vous voulez, à ma maîtresse, fantastique brigand, puisque vous avez touché son cœur ; mais moi, comme je n’éprouve rien pour vous, laissez-moi tranquille.
La peur vous abuse. Je suis le fils de la maison, et je venais trouver doña Blanca pour lui dire ce que déjà vous savez ; car mon intention, mon désir est que don Mendo sollicite pour moi la faveur qu’il m’a promise. Je suis entré dans cette chambre avec la clef que j’en possède, ne songeant nullement que je pourrais vous y rencontrer. Et maintenant que j’ai dissipé vos doutes, daignez m’apprendre à votre tour comment il se fait que je vous vois ici.
Ce que vous venez de me dire, je le savais déjà ; mais je me suis tout d’abord laissée emporter plutôt à ce que j’imaginais qu’à ce que je savais. Et même à présent que je suis tout à fait désabusée, j’ai peine à remettre mes sens ; car en m’ôtant une crainte, vous m’en avez donné une autre : vous ne m’effrayez pas moins dans la réalité que dans mes rêves ; illusion ou vérité, je tremble sans cesse devant vous. — Je demeure dans cette maison ; ceux de nos serviteurs qui sont venus devant l’ont prise pour nous. Votre père, à ce que je crois avoir entendu dire, occupe un autre appartement. Si c’est lui que vous cherchez, retirez-vous, je vous prie ; faites-moi la grâce de vous éloigner.
Bien que j’aie donné, je l’avoue, à votre beauté céleste toutes les adorations de mon cœur, c’est avec le dévouement le plus pur et le plus noble, c’est avec le respect le plus absolu, avec la plus entière soumission, et ce même amour, avec lequel je vous adore, fait en même temps que je vous obéis. Ainsi, madame, adieu, et daignez vous rappeler que vous seule au monde avez dompté ma volonté et contenu mon audace.
Adieu, et sachez, vous aussi, que je vous suis reconnaissante de votre conduite généreuse, et que vous seul au monde m’avez inspiré un sentiment tendre.
Ô bonheur !… que ne puis-je le payer de ma vie !
Voulez-vous le reconnaître dignement, don Lope ?
Oui.
Eh bien, partez, et au plus tôt.
Ainsi soit fait ! — Partons, Vicente.
Allez-vous-en tout seul, si vous êtes assez sot pour cela. Quant à moi, je passe ici la nuit.
Grand Dieu, quelle passion !
Quelle beauté, grand Dieu !
Il aime et ne demande rien !
Elle m’écoute avec faveur et m’éloigne !
Allez avec Dieu !
Le ciel vous garde !