Scène I.
Heureux mille et mille fois, seigneur, le jour où vous permettez à ma tendresse de venir se prosterner humblement à vos pieds.
Lève-toi, Lope, et sois bienvenu auprès de tes parents, comme tu as été désiré par eux.
Il ne convient pas que je me lève tant que vous ne m’aurez pas donné votre main à baiser.
Prends-la donc, et Dieu te rende aussi sage que je le lui demande. Avance, baise la main de ta mère.
C’est avec crainte et plein de honte, madame, que je me présente à vos yeux, après vous avoir fait verser tant de larmes.
Outre celles dont tu parles, Lope, je te dois celles que je répands en ce moment ; et si les unes étaient bien amères, les autres sont bien agréables et bien douces. — Sois le bienvenu, mon cher fils.
Permettez-vous maintenant à un ermite du diable, qui a vécu entre deux rochers, faisant à son service la plus rigoureuse pénitence, — de s’approcher et de baiser votre main ?
La bonne pièce ! eh quoi ! toi aussi, te voilà de retour ?
Puisque je suis le coussinet de cette valise, la selle de ce coussinet, et la bête qui porte cette selle, force m’était bien, seigneur, de venir en même temps.
Puisqu’il vient en si bonne compagnie, je crains bien pour son amendement !
Ma foi ! vous n’avez pas tort ; car, par le Christ ! la compagnie n’est pas trop bonne.
Ne jurez donc pas ainsi.
Ce sont de petits ressouvenirs de mon ancienne vie. (À doña Blanca.) Vous, madame, accordez-moi la grâce de baiser, non pas votre main, mais seulement le sol trop heureux que vous foulez sous vos pieds.
Levez-vous, mon ami ; il est juste que je vous remercie de la fidélité avec laquelle vous servez don Lope, ne l’ayant jamais abandonné dans aucun péril.
Je suis un valet à tout jamais attaché à mon maître[6].
Puisque mon maître est arrivé, ne vous offensez pas, seigneur et madame, si je l’embrasse devant vous.
Le ciel te garde, Béatrix !
Tout le monde se réjouit de te revoir, don Lope ; mais moi, plus que personne. — Et comme nous sommes obligés d’aller voir don Mendo et de lui exprimer notre reconnaissance pour le zèle et la bonté avec laquelle il a sollicité ta grâce ; pendant que Béatrix va s’informer chez lui s’il peut nous recevoir, j’espère que tu ne t’éloigneras pas.
Allons, nous voilà menacés d’un sermon !
Tais-toi, et patience ! — Ne sais-tu donc pas que nous sommes venus ici pour entendre radoter ?
Lope, tu vois l’état où nous sommes réduits. Notre bien, — ce que je considère le moins, — est tout engagé ou vendu. Doña Estephania, celle qui a causé tous nos chagrins, ayant consenti à entrer dans un couvent, je lui ai constitué la dot et la rente ; et Dieu sait que pour faire cela je me suis réduit presque à la mendicité. Enfin, mon fils, te voilà gracié, de quoi je bénis le noble et généreux don Mendo, et dès ce moment j’oublie tous mes chagrins. Ce que je voulais te demander, les larmes aux yeux, avec de tendres prières, et même agenouillé devant toi, si mes cheveux blancs me permettaient de m’abaisser jusque-là, c’est qu’à compter d’aujourd’hui, Lope, tu changes de coutumes et de vie. Travaillons à reconquérir l’estime publique ; que l’on voie que les dures leçons de l’expérience ne sont pas perdues pour un homme intelligent. Mon fils soyons amis ; bannissons d’entre nous tout fâcheux souvenir, tout mauvais sentiment ; vivons en paix, faisant l’un pour l’autre ce que nous pourrons. Amour, dévouement, tendresse, voilà ce que tu trouveras toujours en moi ; à toi, Lope, je ne te demande que de l’obéissance. C’est ton père qui te parle ainsi, Lope. Et enfin, songe bien, je te prie, que nous n’aurons pas toujours un protecteur puissant, comme don Mendo ; et que même il pourrait venir un temps où l’on vît son amour et sa bonté, si tu n’en tiens nul compte, se changer en esprit de vengeance et se tourner contre toi.
Pour que le sermon fût complet, il ne manquerait ici que ces mots : grâce et gloire[7].
Seigneur, je vous donne ma parole qu’à compter d’aujourd’hui vous verrez en moi une complète réforme, et vous rendrez grâce à des malheurs dont j’aurai si bien profité.
Je m’offre pour caution de l’engagement que vous prenez.
Seigneur…
Ayant appris que vous vouliez passer chez moi, je me suis hâté de vous prévenir.
Vous ne vous contentez pas de rendre un service ; vous vous y prenez de telle façon, que l’on vous est encore plus reconnaissant de la manière dont vous le rendez que du service même.
Donnez-moi votre main, seigneur, et plaise à Dieu que vous possédiez si complétement la faveur du roi, que l’envie, ce redoutable serpent des cours, n’ose jamais prononcer votre nom, et que l’admiration publique le grave en lettres d’or pour la postérité.
Embrassez-moi, don Lope, et ne me remerciez pas de la sorte pour ce que je n’ai pas fait encore. Je ne puis l’oublier, je vous dois l’honneur et la vie, et ce n’est pas avec un simple pardon que j’acquitterai la dette que nous avons contractée envers vous.
Plaise à Dieu, seigneur, que le ciel…
Pas un mot, doña Blanca ; votre silence parle assez haut pour moi.
De toutes vos bontés ce n’est pas celle à laquelle je suis le moins sensible. Vous m’ôtez ainsi l’embarras continuel où je suis près de vous.
Et maintenant, adieu. Je vous laisse, sa majesté m’attend.
Et moi, j’ai à m’occuper d’une affaire.
Je voudrais pouvoir me partager en deux pour vous suivre l’un et l’autre. Mais puisque je suis obligé de choisir, (à don Mendo) mon père me permettra, j’espère, de vous accompagner.
Très-volontiers, et même je suis satisfait de te voir si bien choisir.
Je vous remercie, don Lope. Puisque vous venez avec moi, je n’aurai pas le regret de vous quitter. Mon âme en vous voyant est si contente, si charmée, si heureuse, qu’elle ne voudrait pas s’éloigner de vous un seul instant.
Béatrix, écoute donc.
Que veux-tu ?
Maintenant que nos maîtres ne sont plus là, est-ce que tu ne daigneras pas m’accorder, pour ma bienvenue, un joli petit baiser ?
Oui, un baiser fait exprès pour toi ?
Ah ! Béatrix, que tu me causes de soucis !
Oui, c’est bon à dire ! mais je ne le crois guère, lorsqu’il y a vingt siècles que mon amour t’attend, et que tu n’es pas venu me voir une seule fois.
Comment donc ? Tu ne sais donc pas que mon maître et moi nous sommes venus une de ces dernières nuits, et que nous sommes entrés comme chez nous dans l’appartement de don Mendo, où nous nous sommes rencontrés face à face avec doña Violante, qui ôtait ses coiffes, et qu’alors il y a eu, « Arrête, écoute, fantôme, illusion, » et tout cela accompagné d’une pâmoison qui m’a ravi ?
Tais-toi, imbécile, laisse là toutes ces bribes de roman.
Plût à Dieu, Béatrix, que cela ne fût pas aussi vrai ! mais ce n’est pas un roman ni une nouvelle, le dis-je, c’est de l’histoire, et pas ancienne[8]. Tant y a que mon maître ne me laisse plus ni dormir ni manger, me demandant à chaque instant mon avis sur ce point, à savoir si la dame est plus belle, plus agréable, plus charmante, les cheveux bien arrangés que les cheveux épars.
C’est à cela qu’il songe à présent ?
Sans doute. Quel mal y vois-tu ?
Que ton maître ayant au cœur cet amour, tu lui serviras de coureur et de rapporteur, tu ne feras qu’aller et venir, et comme Elvire est, à ce qu’il m’a paru, la femme de confiance de la dame, je suis sûre qu’elle ne perdra pas ses droits.
Ah ! Béatrix, si tu savais ce que je pense de la beauté de cet Elvire, combien tu en serais peu jalouse !
Pourquoi cela ?
C’est une créature qui à peine la forme humaine. Elle était là le soir en question, et comme il était déjà fort tard, et qu’elle n’attendait plus de visite elle avait quitté sa perruque.
Que dis-tu là ? Quelle folie !
Point du tout. Elle l’avait près d’elle.
Elle est donc chauve ?
Comme ma main. Et de plus, comme je l’ai vue sans dents, j’ai regardé, et j’ai vu son râtelier à côté de sa perruque.
Eh quoi ! cette femme, qui est toute jeune encore, a un faux râtelier ?
Oui, sans compter mille autres défauts dont je me tais, car ce n’est pas la coutume des hommes de ma sorte de mal parler des femmes, et je ne veux pas empêcher une gentille demoiselle de dissimuler les petits défauts de sa personne. — Mais voilà mon maître qui revient de ce côté, après avoir mis don Mendo dans son carrosse.
Eh bien, adieu, je te laisse. (À part.) Aurait-on jamais soupçonné que cette jeune fille eût de pareils défauts ! On a bien raison de dire que la nuit est l’épreuve de la beauté.
Dis-moi, Vicente, as-tu été assez heureux pour apercevoir à sa fenêtre doña Violante ?
Non. seigneur. Et quand même je l’aurais aperçue, il m’eût été, je crois, difficile de la reconnaître.
Pourquoi cela ?
C’est que je ne me souviens que de ce qui me regarde personnellement : je n’ai pas de mémoire pour les autres.
Est-il possible que tu aies pu oublier cette beauté qui défaisait en ta présence les tresses de ses beaux cheveux ! tu n’as pas remarqué que tout au rebours de ce que l’on voit habituellement, des perles qui roulent sur un sable doré, — ici ses cheveux blonds se déroulaient sur son cou de neige, comme un fleuve doré sur un sable de perles ? Eh quoi ! ne t’en souvient-il plus ?
Non, seigneur, il ne m’en souvient nullement, et même, à vrai dire, je ne voudrais pas m’en souvenir. J’aime mieux me rappeler cette Elvire que j’ai vue à côté d’elle, — cette Elvire dont la beauté ressortait si furieusement près de la sienne.
En vérité, tu es fou !
Eh ! seigneur, est-ce donc la première fois que la suivante vaut mieux que la maîtresse ?
Oh ! si je pouvais, de façon ou d’autre, voir doña Violante !
Songez, seigneur, que nous ne faisons que d’arriver après l’avoir échappé belle ; ne nous remettons pas dans la même position pour une autre dame.
Je n’aime pas les reproches ni les observations dans la bouche de mon père ; ce n’est pas pour en souffrir de toi. Je voudrais bien voir que quelqu’un s’opposât à ma volonté ! — Mais, qui s’avance vers nous ? C’est don Guillen de Azagra.
Tu m’annonces là une bonne nouvelle ! — Eh quoi ! don Guillen, à Saragosse ?
Oui, don Lope, et mon cœur ne m’aurait pas permis de prolonger encore cette absence. Aussi, à peine ai-je eu appris votre arrivée, que je vous ai cherché sans retard, pour vous présenter mes compliments, et recevoir les vôtres.
Cette gracieuse attention est due, j’ose le dire, à notre amitié, mon cher don Guillen ; j’aurais voulu vous prévenir ; soyez aussi le bienvenu.
Hélas ! je ne puis guère être le bienvenu, lorsque je viens plein d’ennuis, portant dans mon cœur un sentiment sans espérance.
Comment donc ?
Il vous souvient que je suis parti il y a trois ans pour la guerre de Naples ?
Il me souvient même que nous nous sommes fait nos adieux sur cette même place que je vois d’ici, et que nous étions tous deux bien tristes, comme si nous avions eu le pressentiment des malheurs que j’aurais à traverser en votre absence.
J’ai tout appris, et le ciel m’est témoin si j’ai été sensible à vos peines. Mais puisque vos chagrins ont cessé, parlons un peu des miens, d’autant que, si je ne m’abuse, ils doivent trouver en vous du soulagement.
Je vous appartiens tout entier, et il n’est rien que mon amitié ne fasse pour vous.
Je passai donc à Naples, où notre roi voulait venger d’une manière sanglante la mort que le roi de Naples avait donnée au grand Conradin, fils de l’empereur, qu’il avait eu la cruauté de faire périr sur l’échafaud… Mais je laisse là cette tragique histoire, et je viens à ce qui me concerne personnellement… Le jour même où j’entrai à Naples, je vis dans cette ville une beauté merveilleuse : c’était un astre du ciel, un rayon du soleil, une larme de l’aurore, une fleur du printemps. Vous me taxez peut-être en vous-même d’exagération ; mais vous conviendrez que je n’exagère pas quand vous saurez que cette divine personne était…
Doña Violante, seigneur.
Malédiction ! Quel nom as-tu prononcé ?
Quel mal y a-t-il ?… Je vous dis qu’elle sortait de son appartement, et qu’elle était sur le point d’entrer ici, lorsque voyant qu’il y avait du monde, elle s’en est allée.
Don Guillen, retirez-vous un moment dans la pièce voisine, pour ne pas gêner cette dame.
Volontiers ; d’autant que je ne voudrais pas non plus être vu ici par elle.
Vive le ciel ! j’ai eu peur qu’elle ne fût la dame dont il me parlait.
Pouvais-je, moi, le deviner ? Elle revient, parlez-lui donc.
Pourquoi donc avez-vous fui, madame ? Songez, je vous prie, que c’est de votre part une véritable tyrannie que de vouloir réduire à un seul moment l’espace entier du jour. Car, madame, vous qui êtes le soleil, si vous venez à vous montrer et à disparaître en même temps, les premières lueurs de l’aurore mêlées aux ténèbres du couchant ne formeront plus qu’un chaos. Ne vous éloignez pas, avancez, — que ma présence ne vous chasse point de ce lieu ; vous ne devez avoir aucune crainte… Cette fois, madame, nous sommes au milieu du jour, et non pas au milieu de la nuit… Je ne vous parle pas, madame, pour vous offenser ; je ne vous parle que pour mettre ma vie à vos pieds, et vous dire que je vous suis deux fois reconnaissant.
La crainte que vous m’avez inspirée est si grande, que, même en vous voyant de jour, je ne sais si vous existez réellement, ou si vous n’êtes qu’une illusion. Du reste, don Lope, lorsque tout à l’heure en venant voir doña Blanca, je me suis en allée, ce n’a pas été à cause de vous ; c’est parce que j’ai vu ici je ne sais quel autre fantôme dont la lumière du jour est impuissante à me débarrasser.
Madame, c’est un de mes amis avec lequel je causais. Dès qu’il vous a aperçue il s’est retiré pour ne pas vous gêner. Vous aimant avec passion, il s’est éloigné pour ne pas exciter votre colère ; et il a bien fait, puisque ainsi je puis parler.
Eh quoi ! n’était-ce pas don Guillen ?
Oui, madame.
C’est donc en faveur de don Guillen qu’il me parle.
Et puisque vous alliez chez ma mère, ne m’enlevez pas l’occasion, que je vous dois à vous-même, de vous offrir mes services.
Ne me persécutez pas, de grâce ; restez tranquille.
Alors, je ne tiens plus à la vie.
Comment ! pour une occasion perdue, vous renonceriez à la vie !
Hélas ! il en est de la vie comme de l’occasion ; l’une et l’autre, une fois perdues, ne peuvent plus se retrouver.
Eh bien, profitez de l’occasion que je vous ai donnée. Je vous écoute ; que voulez-vous me dire ?
Tout ce que vous devez au plus tendre souvenir.
Vous vous êtes donc chargé de ses intérêts auprès de moi ?
N’osant pas parler pour moi-même, je vous parle au nom d’un tiers ; car l’amour que vous inspirez rend timide.
Puisqu’il en est ainsi, je ne veux plus vous écouter ; et vous apprendrez par là combien il m’est désagréable d’entendre les prétentions insolentes de cet audacieux en faveur de qui vous me parlez. Vous vous abusez étrangement si vous pensez que ce soit un moyen d’obtenir ma considération, que de venir ainsi me déclarer l’amour d’un autre. Rapportez-lui cela, et adieu.
Daignez, madame…
Je ne vous ai que trop entendu.
Elle a compris que j’allais me déclarer, et, aussi prudente que belle, elle s’est servie, pour empêcher mon aveu, d’un détour semblable à celui que j’avais employé. (À Vicente.) Si don Guillen vient ici, dis-lui de m’attendre un moment.
Dame Elvire ?
Seigneur maraud ?
Est-ce que vous n’êtes pas effrayée un peu, vous, de voir de jour ce mien visage ?
Ce n’est pas l’embarras, il est fait pour effrayer de jour comme de nuit.
Il faut, charmante Elvire, que vous me fassiez un petit plaisir.
Quel est ce plaisir, je vous prie ?
C’est que vous perdiez l’esprit pour moi. Je ne demande jamais moins que cela à mes maîtresses.
J’y consentirais certes volontiers, seigneur Vicente, si je ne vous savais vous-même amoureux fou de Béatrix.
De qui, dites-vous ?
De Béatrix. On vous a vu causer avec elle.
Moi, aimer Béatrix ! Ah ! si vous saviez ce que c’est que Béatrix, jamais vous ne croiriez pareille chose.
Pourquoi cela ?
Parce que, à mon avis, il n’y a pas en Lybie ni en Hyrcanie un monstre de son espèce. À l’extérieur, et de loin, elle a un certain éclat qui trompe ; mais parlez-lui de près, et vous sentirez un parfum qui n’est pas celui de la rose. Et ce n’est pas là ce qu’il y a de pis, bien que ce ne soit pas déjà fort agréable. Elle a certains défauts sur lesquels je me tais, car je hais de dire du mal des femmes. Elle a un œil de verre et une jambe de bois.
Cela n’est pas possible, vous mentez.
Regardez-la avec attention, et vous vous assurerez que d’un côté elle boite, et que de l’autre elle n’y voit pas.
Je viens voir si doña Violante a passé son chemin, et ce qu’est devenu don Lope ; car ma peine ne me laisse pas un instant de repos.
Puisque doña Violante est restée en compagnie de ma mère, je viens chercher don Guillen.
Les voilà tous deux de retour.
Nous nous rejoindrons tout à l’heure.
Adieu. (À part.) Ce que c’est, cependant !… Quand on voit Béatrix, on ne soupçonnerait rien de tout cela.
Excusez-moi ; j’ai accompagné doña Violante, et cela m’a retardé.
Vous n’avez pas besoin d’excuse.
Vous pouvez maintenant m’achever votre histoire.
Où en étais-je donc ?
Vous veniez de me dire qu’étant entré à Naples à l’époque de la trêve, vous aviez vu dans cette ville une dame fort belle.
J’ai omis, don Lope, de vous dire une circonstance que je ne dois point passer sous silence.
Quelle est-elle ?
J’aurais dû vous dire d’abord qu’en ce même temps nous avions pour ambassadeur à Naples le seigneur don Mendo, que le roi don Pèdre avait cru devoir y envoyer dans ces circonstances difficiles comme un homme d’une expérience consommée, et qui, durant vingt ans, avait déployé les plus grands talents à Rome et en France… Vous savez maintenant quelle est la dame dont je veux vous parler. Car vous dire que don Mendo fut envoyé à Naples à cette époque, — que je vis dans cette ville une merveilleuse beauté, que je suis venu à Saragosse bien plutôt pour la voir que pour solliciter aucun emploi, — et que vous pouvez me servir auprès d’elle parce qu’elle habite votre maison, — c’est vous dire que doña Violante est la divinité souveraine dont je suis le culte sacré, et sur les autels de laquelle je suis prêt à sacrifier ma vie et mon âme.
Voilà une affaire qui s’annonce mal, et je crains bien que ce jeune homme ne parte pas d’ici comme il y est venu.
Quelle situation est la mienne ! Mais ne laissons pas voir ma jalousie… et bien que la coupe qui m’est offerte soit pleine de poison, buvons-la toute d’un seul trait. (Haut.) Il est clair, don Guillen, que les éloges excessifs que vous avez prononces ne peuvent guère convenir qu’à doña Violante. Mais dites-moi où vous en êtes avec elle, pour que je puisse au plus tôt agir en ce qui me concerne.
Deux mots suffiront pour vous dire quelle est ma situation à son égard.
Quels sont-ils ?
Amour et disgrâce. J’aime et ne suis point aimé.
Cela n’est pas bon signe ; il faut voir.
Ayant donc appris qu’elle venait à Saragosse, je l’y ai suivie secrètement, et avec votre concours j’espère parvenir à toucher son cœur. Car, vous, demeurant dans la même maison, don Lope, je pourrai non-seulement la rencontrer et lui parler quelquefois, tout en ayant l’air de n’être venu que pour vous, mais j’obtiendrai sûrement de vous que vous lui parliez en ma faveur. Pour ne pas perdre une occasion, don Lope, cherchez, je vous prie, quand elle aura fini sa visite, un moyen de lui remettre un billet de ma part. Je ne veux pas être vu par elle avant qu’elle soit avertie de mon arrivée, de peur qu’elle n’interprète mal mon empressement. Ne pouvant entrer chez vous pour écrire ce billet, je vais l’écrire au premier endroit venu. Je reviens dans un moment, veuillez m’attendra.
Adieu seigneur.
Où vas-tu ?
Où voulez-vous que j’aille, si ce n’est à la montagne ? Je vais vous y attendre ; car je prévois que vous ne tarderez pas à m’y rejoindre.
Ne t’en va pas. J’aime, il est vrai, de toutes mes forces doña Violante ; mais je suis moi-même trop empêché dans l’aveu de mon amour pour m’offenser et m’irriter de l’amour qu’un autre a conçu pour elle ; de sorte que ce qui devrait soulever mon cœur est au contraire ce qui me donne du calme. Sachons donc souffrir quelque chose une fois dans la vie, et au lieu de faire un coup de tête, cherchons, Vicente, à nous tirer de là sans esclandre et sans bruit.
Je vous admire, seigneur je ne vous connaissais pas tant de prudence… Je vois un moyen de sortir d’affaire.
Quel est-il ?
C’est que vous renonciez à cette dame, vous qui n’en êtes encore qu’au début de votre amour.
Si cela m’était possible, je le ferais volontiers ; mais je l’essayerais vainement.
Que ferez-vous donc ?
Je ne sais. Mais attends ; la voilà qui sort de notre appartement.
La visite n’a pas été longue.
Au contraire, dans ce seul moment il s’est passé pour moi plus d’un siècle.
Eh quoi ! seigneur don Lope, vous êtes encore là ?
Il n’est aucune chose au monde qui s’éloigne aisément de son centre. L’eau va toujours vers la mer, de quelque source qu’elle soit sortie ; la pierre retombe toujours à terre, quelle que soit la main qui l’ait lancée ; le vent se rencontre toujours avec le vent, de quelque côté qu’il soit venu ; et la flamme monte toujours vers sa sphère, quelle que soit la matière qui lui serve d’aliment. Ainsi, moi, ruisseau fugitif, je me précipite vers la mer de mes peines ; pierre dure et pesante, je retourne à la terre, patrie des corps graves ; atome altéré, je me mêle au vent qui emporte mes espérances ; et faible rayon de lumière, je cours au-devant de la flamme qui est la sphère de ma disgrâce. De sorte qu’enflammé comme le feu, attiré comme un atome, errant comme un ruisseau, dure et pesant comme une pierre, je me joins à la terre, à la mer, au vent, à la flamme.
Voilà une philosophie aussi claire que merveilleuse ; mais si je comprends votre discours, je ne saurais en deviner le motif.
Cela n’est pas bien difficile cependant. Toutes mes paroles ont eu pour but de vous exprimer que le centre de mon âme est là où vous êtes.
Cette galanterie, don Lope, n’est pas d’accord avec ce que vous me disiez tantôt.
Comment donc, madame ?
Vous avez change de rôle au milieu de la comédie ; vous parliez pour un autre personnage, et maintenant vous parlez pour vous-même[9].
Il suffit que cela vous déplaise, madame, pour que je vous parle le langage de tantôt. Eh bien, je surmonterai mes ennuis et sachant qu’il vous est agréable que je m’exprime clairement, je renonce à ces paroles obscures qui voilaient ma pensée. Je vous apprendrai donc que le seigneur don Guillen…
J’arrive au bon moment, il parle pour moi.
Don Guillen, invinciblement charmé par votre beauté, comme l’héliotrope par la lumière du soleil, vous a suivie d’Italie en Aragon. Il m’a chargé de vous en prévenir, et de solliciter pour lui une entrevue.
Voilà ce qu’on appelle un ami loyal et dévoué !… Mais au diable soit l’homme qui me vient chercher, puisqu’il m’empêche d’entendre la réponse.
Le langage que vous me tenez actuellement, don Lope, ne vaut pas mieux que celui de ce matin. Voilà deux fois que vous m’outragez aujourd’hui. J’aurais pu vous pardonner une offense ; mais deux, je ne puis.
Daignez au moins m’apprendre, madame, quelle est celle dont je ne suis pas absous, afin que j’essaye de me justifier. Il y a ici une énigme obscure et confuse qu’il m’est impossible d’expliquer.
Je vais me faire entendre. Vous répondrez de ma part à don Guillen, qu’il ne se mette pas pour moi en frais de galanterie, puisqu’il sait bien que ses avances n’ont jamais eu de succès, et qu’il jette au vent son espérance.
Et à moi quelle réponse me faites-vous ?
Vous devriez la deviner. Si votre faute est la même que la sienne, et si le même juge est appelé à prononcer, il est clair que vous ayant chargé de lui reporter cette réponse…
Achevez, madame.
Il est clair que la sentence doit être différente ; car si elle eût dû être la même, je n’aurais pas eu besoin de faire deux réponses distinctes ; une seule réponse aurait servi pour tous deux.
Achevez, de grâce ; mon âme reste en suspens et toute émue, jusqu’à ce que vous vous soyez expliquée.
Mon fâcheux m’a enfin laissé libre, et je puis entendre sa réponse.
Que cela vous suffise pour le moment, don Lope. J’ajouterai seulement, si vous le voulez, que si j’ai été un temps comme le diamant, et le bronze, et le marbre, qui résistent à l’acier, à la lime et au ciseau, toutes ces choses finissent par céder ; car on travaille le diamant, on coule le bronze et l’on taille le marbre.
Ciel, quoi bonheur ! doña Violante lui répond avec une bonté que je n’ai jamais trouvée en elle.
Je baise mille fois vos blanches mains en reconnaissance d’une si haute faveur.
Quel fidèle ami ! S’il s’agissait de lui-même, il ne montrerait pas plus de joie.
Mon bonheur serait sans égal, madame, si, pour garantie de ces paroles, vous me donniez quelque gage qui m’en servit de témoignage à moi même.
Acceptez cette fleur, don Lope, et qu’elle vous témoigne mon espoir, puisqu’elle est la couleur de mon espérance[10].
Elle vivra éternellement dans une impérissable fraîcheur, sans que les autans jaloux puissent jamais en ternir l’éclat charmant. Heureux le mortel qui tient en sa main cette fleur !
Plus heureux encore celui à qui elle est destinée, puisque c’est doña Violante qui l’envoie et que c’est vous, don Lope, qui en êtes porteur. Avant de la recevoir de vos mains, je voudrais m’agenouiller devant vous.
Il est venu bien à propos !
Je vous dois deux fois cet honneur : d’abord à cause de l’amitié avec laquelle vous m’avez servi, et ensuite parce que je n’oserais prendre de vos mains un joyau d’un tel prix si je n’étais dans la posture la plus respectueuse et la plus humble.
Levez-vous, don Guillen ; car si c’est la couleur de cette fleur qui cause votre joie, songez que les fleurs et les couleurs sont sujettes à changer.
Que dites-vous là ?
Il veut dire, ce me semble, que cette fleur, qui est le symbole de l’espérance, peut devenir l’emblème de la jalousie.
Je veux dire que bien que cette fleur vienne de doña Violante et bien qu’elle se trouve en ma main, cependant elle n’est pas pour vous.
Ne vous ai-je pas entendu vous-même lui parler pour moi ?
Il est vrai.
Et aussitôt après, — bien qu’un maudit valet m’ait éloigné d’ici un moment, — n’ai-je pas entendu, juste ciel ! que moins inhumaine, moins ingrate, en témoignage que l’on travaille le diamant, que l’on ciselle le bronze et que l’on taille le marbre, — elle m’envoyait cette fleur ?
Il est dommage que vous n’ayez pas entendu ce qu’elle a dit avant cela ; vous auriez entendu votre disgrâce.
Comment ?
Je vois que vous n’avez entendu que la moitié de la conversation, et que vous n’étiez pas là lorsqu’il a été question de vous.
Qu’est-ce que cela signifie ?
La réponse de doña Violante est que votre amour l’ennuie.
Alors à qui donc disait-elle, en vous parlant de moi, qu’elle n’est plus maintenant si insensible ?
À moi.
Attrape !
À vous ?
À moi.
Songez, don Lope, que vous mettez mon amitié dans la nécessité de révoquer en doute la vérité de vos paroles.
Celui qui s’aviserait de douter de ma véracité apprendrait bientôt à me connaître.
Allons, don Lope, ne me faites point payer par une querelle avec vous le bonheur qui m’est venu, et donnez-moi cette fleur.
Elle est à moi, et par conséquent je ne dois la donner à personne
Elle n’est pas à vous, elle est à moi, et je l’aurai.
Et comment vous y prendrez-vous ?
Sortez de votre maison en l’emportant avec vous, et l’épée à la main, je vous montrerai comment je châtie un ami perfide, comment je me venge d’un rival indigne.
Marchez devant, je vous suis.
Qu’est ceci, don Lope ?
Ce n’est rien.
Il y a longtemps que nous ne nous sommes battus.
J’ai entendu ta voix et je suis sortie de cette pièce.
Et moi de celle-ci ?
Où vas-tu ?
Je ne sais, il faut que je sorte.
Attendez.
Dans un moment, madame, je reviens me mettre à vos ordres.
Qu’est-ce à dire, don Lope ? te voilà déjà dans quelque mauvaise affaire.
Il y a longtemps que nous ne nous sommes battus.
D’où vous est venu cet ennui, don Lope ? (À part.) Je me meurs.
Vous êtes dans l’erreur, je n’ai aucun ennui.
Nous n’aurons donc jamais, dans cette maison, une heure de paix avec toi ?
Eh ! mon Dieu ! quel bouleversement y ai-je donc causé ?
Qu’avez-vous ?
À quoi songes-tu ?
Il y a longtemps que nous ne nous sommes battus.
Eh bien ! qu’y a-t-il ? (À don Lope.) D’où vient que tu es ainsi ému en parlant à doña Violante et à ta mère ? Que s’est-il donc passé ?
Lope… seigneur. (À part.) Ô ciel ! inspire-moi un détour afin que son père ne soupçonne rien. (Haut.) Mon fils a eu à se plaindre de Vicente… il voulait le châtier… et nous nous sommes mises entre eux deux.
Bon ! me voilà en jeu à présent.
Oui, nous tâchions de le contenir.
Il faut avouer, Lope, que vous avez un singulier caractère !
Seigneur, ce n’était rien, je vous assure.
Mon maître, à qui il manque de l’argent, me demandait des comptes, et là-dessus…
Il suffit ; sors d’ici, malheureux !
Il n’y a pas moyen de s’expliquer avec vous.
Et c’est pour un pareil sujet que vous ne craignez pas de vous emporter devant doña Violante !
Je n’ai rien à répondre à une pareille observation, et je dois me taire. (À part.) Oh ! pourvu que je rencontre don Guillen !
Ne le laissez point aller, seigneur.
Ne vaut-il pas mieux le laisser partir ? (À doña Viotante.) Excusez-le, madame, je vous prie. Quand il a la tête montée, il ne garde respect ni à moi ni à personne.
Il est tout excusé auprès de moi. (À part.) Et cela par la raison que moi seule suis coupable.
Ah ! malheureux ! je croyais avoir trouvé le moyen de l’empêcher de sortir, et, tout au contraire, je lui ouvre la porte. Que faire ?
Je tremble qu’il n’arrive un malheur.
Voilà, traître, comment on châtie un ami perfide.
Vous pouvez être jaloux, mais vous n’avez pas été trahi.
Que veut dire ce bruit ?
On se bat dans la rue.
C’est mon maître. (À Lope.) C’est votre fils, seigneur, qu’attendez-vous ?
En effet, Blanca, je m’étonnais qu’il fût resté un jour tranquille. La tendresse paternelle me dit d’aller voir, bien que je ne me mêle jamais de ses affaires qu’à contre-cœur.