Scène II.
Arrête, Lope. Arrêtez, don Guillen.
Voyez que nous sommes entre vous deux.
Ami perfide.
Vous seul êtes perfide, vous qui…
Comment ! malheureux, tu ne peux pas te modérer en ma présence !
Pensez-vous donc que je me laisse ôter par vous l’honneur que vous ne m’avez pas donné ?
Plût à Dieu que tu eusses conservé la plus faible parcelle de celui que je t’ai transmis !… Mais, seigneur don Guillen, puisque mon fils n’a aucun respect pour mes cheveux blancs, daignez m’écouter, vous, et que je trouve en vous plus d’égards que chez mon fils.
Vous n’avez pas tort d’y compter ; je respecte vos cheveux blancs et je dois des égards à l’intervention de ces cavaliers. Je m’éloigne donc ; je rencontrerai mon adversaire dans un autre moment et dans un autre lieu.
Ce n’est pas mal déguiser votre peur.
Moi, j’ai peur !
Insensé ! barbare ! Comment ! lorsque tu vois qu’un étranger me respecte, tu manques ainsi à ce que tu me dois ! (Levant le bâton sur lui.) Vive Dieu ! il ne tient à rien que je ne l’enseigne ton devoir et ne le montre qui je suis !
Prenez garde, et ne tenez pas plus longtemps votre bâton levé sur moi, car, vive Dieu ! je me porterais envers vous à quelque extrémité.
Ingrat et méchant, ton adversaire ne peut donc pas t’apprendre comme tu dois te conduire ?
Non, car s’il a cédé à vos prières c’est par lâcheté, et la lâcheté n’est pas pour moi une vertu.
Celui qui dit ou pense que je le crains…
En a menti, je le déclare ; ne le dites pas vous-même.
Puisque vous me donnez pour lui un démenti, vous me donnerez pour lui satisfaction. (Repoussant Urrèa, avec force, d’une main.) Tiens, voilà pour toi, vieux radoteur !
Qu’avez-vous fait ?
Que le ciel t’écrase, infâme ! Je le prends à témoin, sa cause est la mienne.
Tous, tous nous sommes pour vous !… qu’il meure ! qu’il meure ! il a frappé son père !
Moi seul ici, je me tiens pacifiquement sans attaquer ni défendre. (À Urrèa.) Seigneur, levez-vous.
Fils ingrat, fils dénaturé, que le ciel l’écrase ! que ces épées, qui se sont levées à ma défense, soient autant de foudres sous lesquelles tu périsses ! et si elles réalisent mes vœux, le monde apprendra en le voyant mourir qu’une épée est aussi redoutable que la foudre, quand c’est la cause de Dieu !… Que cette main qui a profané mes cheveux blancs soit impuissante à soutenir un outrage dont le ciel n’est pas moins indigné que moi !… Que le maître du monde, en voyant mon affreux malheur et cette triste tragédie, te retire enfin et l’air que tu respires, et la terre qui te porte, et le jour qui t’éclaire !
Seigneur, prenez votre chapeau. Je vous mettrai votre manteau. Voici votre bâton.
À quoi me servirait un bâton ? c’est une épée qu’il me faudrait !… Mais non, donne : un outrage fait avec la main doit se venger à coups de bâton. Ce sera avec ce bâton que je me vengerai d’un fils dénaturé… Mais, hélas ! c’est un secours inutile, car si je veux le prendre à la main sans m’y appuyer, mes genoux fléchissent… Ô fortune cruelle ! ô rigoureux destin ! comment me pourrai-je venger, si l’instrument même qui doit me seconder m’avertit de la sorte que j’ai désormais besoin de le tenir sans cesse sur le sol, et d’en frapper la terre, comme pour me faire ouvrir la porte de mon tombeau !
Calmez-vous, et voyez que tout le peuple s’est levé à votre défense.
Eh bien ! qu’ai-je encore à perdre !… Que tout le monde sache à présent que je suis un homme infâme, puisque celui à qui j’ai donné la vie m’a enlevé l’honneur… Oui, hommes, regardez-moi ; je suis cet infortuné que son propre fils a couvert d’ignominie ; et offensé par mon propre sang, c’est en le versant que je veux me venger… J’ai demandé justice au ciel, le juge suprême ; je vous la demande aussi à vous, et, de plus, je la demanderai au roi.
Songez qu’on ne peut pas entrer ainsi dans le palais.
Ah ! si je pouvais, j’entrerais dans le ciel. (Appelant.) Roi don Pèdre d’Aragon, monarque chrétien que l’ignorant nomme cruel mais que le sage nomme le justicier…
Qui m’appelle ?
Un infortuné qui, prosterné à vos pieds, sire, vous demande justice.
Vous m’êtes déjà connu, Lope ; c’est vous qui m’êtes venu implorer pour votre fils déjà condamné et à qui j’ai fait grâce. Que voulez-vous ?
Je viens vous prier de le punir. Je suis, sire, un fidèle vassal ; et la même voix qui naguère vous a demandé grâce, aujourd’hui vous demande justice. Mon fils, si toutefois un monstre est mon fils… (Que doña Blanca me pardonne ces paroles, qui ne sauraient atteindre sa vertu, plus pure que le soleil !) mon fils s’est rendu coupable contre Dieu, contre vous et contre moi. Manquant à ce commandement sacré, qui est le premier après ceux de l’Église, il a osé porter la main sur mon visage, et comme je ne puis moi-même me venger, je viens me plaindre à vous du criminel. Et si quand je vous ai demandé sa grâce vous me l’avez accordée, à cette heure que je vous demande justice, vous ne me la refuserez pas ; car autrement j’en appellerais de vous au ciel… Que le monde sache par là et que les hommes apprennent qu’un fils qui traite son père avec cruauté rend son père cruel.
Mendo ?
Sire ?
Puisque vous êtes mon grand justicier, ceci vous regarde. Disposez de tout mon pouvoir, que je vous confie pour opérer l’arrestation de cet homme, et ne vous présentez devant moi que lorsqu’il sera arrêté.
Je vais, sire, m’en occuper sans retard, et je ferai toutes les diligences possibles.
N’oubliez pas que cela m’importe plus que vous ne pensez.
Pour quel motif, sire ?
Par le motif qu’en réfléchissant sur cet événement, je ne vois pas dans l’histoire qu’il y ait eu un autre roi devant qui l’on ait porté une semblable plainte.
Que ferai-je ? Terrible imagination, que me veux-tu ? — Faudra-t-il donc que je prouve que l’offenseur n’est point le fils de l’offensé ?