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Classiquesen Ligne

Scène I.

La campagne. Des rochers. Un torrent.
Entrent DON MENDO et une troupe d’Hommes d’armes.
un homme d’armes.

Par ici, seigneur. C’est de ce côté que l’Èbre se précipite plus furieux en entrainant dans sa course les ruisseaux des montagnes ; et c’est de ce côté que ce jeune homme se dirige pour nous échapper.

don mendo.

Suivez-le tous, en fouillant les rochers et les taillis épais. (Ils sortent.) Quel homme s’est jamais vu dans une situation aussi cruelle ? Mon malheur est tel, que je suis obligé de chercher cela même que je ne voudrais pas trouver… comme un homme inspiré par la jalousie[11]. D’un côté le roi, mû par une sévérité inflexible, qui n’est peut-être, au fond, que de la justice, m’ordonne de ne pas reparaître devant lui qu’on n’ait arrête don Lope ; et d’autre part, la reconnaissance que je lui dois, l’affection que je lui porte me défend de l’arrêter. Situation affreuse ! Si je le prends, je manque à mon amour ; si je ne le prends pas, je manque de fidélité au roi. Comment pourrai-je, ô ciel ! satisfaire en même temps à l’amour et à l’obéissance ?


DON LOPE, tout ensanglanté, entre en se battant contre plusieurs hommes d’armes.
don lope.

Je suis seul contre tous, et il est impossible que je n’y laisse pas la vie ; mais pour le prix auquel je veux la vendre, vous n’êtes pas assez nombreux.

don mendo.

Ne le tuez pas ; il importe que je l’emmène vivant. (À part.) Oh ! si je réussissais à l’arrêter, peut-être trouverais-je plus tard quelque moyen de le sauver. — (Haut.) Don Lope ?

don lope.

Je reconnais votre voix avant d’avoir reconnu votre personne, car trois choses troublent et obscurcissent ma vue, la colère, le sang et la poussière ; et je ne sais même si c’est votre voix que j’ai entendue ou quelque sombre tonnerre dont le son, en me rendant immobile, m’a glacé, atterré… Eh bien ! que me voulez-vous ? car vous seul, don Mendo, vous m’avez inspiré plus de crainte par une seule de vos paroles que n’ont fait tous ceux-là avec leurs armes.

don mendo.

Ce que je veux, c’est que vous rendiez votre épée, et que, renonçant à vous défendre, vous vous rendiez prisonnier.

don lope.

Moi ?

don mendo.

Oui.

don lope.

Cela est difficile.

don mendo.

Je vous promets en récompense…

don lope.

Je vous crois, seigneur, mais je ne puis y consentir, je ne puis céder à la crainte.

don mendo.

Barbare, insensé, que prétends-tu faire ?

don lope.

Mourir en tuant[12]… Mais c’est en vain que j’y suis résolu ; je ne saurais me défendre contre vous ; car à vous entendre je tremble, et à vous regarder je frémis et sens couler mes larmes. Si je veux lever mon épée contre vous, le ciel s’obscurcit à mes yeux, et la terre se dérobe sous moi.

don mendo.

Tel est le propre effet de la justice, à qui Dieu a donné le pouvoir de porter la terreur au cœur du criminel.

don lope.

Ce n’est pas cela, seigneur ; non, ce n’est pas cela ! car, bien que je me reconnaisse coupable, je pourrais cependant, comme un chien enragé qu’on a blessé, mettre en pièces tous vos hommes d’armes. C’est vous, c’est vous seul qui m’inspirez de la crainte et du respect. Et c’est pourquoi, prosterné devant vous, je mets à vos pieds cette épée terrible, qui est rougie de sang depuis la poignée jusqu’à la pointe, et moi même je me prosterne humblement à vos genoux.

don mendo, le relevant.

Lève-toi, don Lope ; le ciel m’est témoin que dans une si cruelle extrémité, toi étant l’accusé et moi étant le juge, il me serait doux de changer avec toi, et que je souffrirais moins de ton péril que de ma douleur. Mais ne crains rien en me voyant aussi sévère à ton égard ; il faut bien que je paraisse partager la colère du roi.

don lope.

Est-ce que le roi sait déjà quelque chose de moi ?

don mendo.

Votre propre père lui a demandé justice contre vous.

don lope.

Laissez-moi reprendre mon épée.

don mendo.

Je la tiens, et vous ne me la reprendrez pas.

don lope.

Ô ciel ! en voyant cette épée dans vos mains, je tremble, et tout mon corps frémit comme en ce jour où je vous donnai mon poignard. D’où vient cette crainte ? d’où vient cet effroi que vous m’inspirez ? comment puis-je éprouver un tel sentiment, moi qui, je l’avoue, frapperais encore mon père s’il me donnait encore un démenti

don mendo, appelant.

Holà !

un homme d’armes.

Seigneur ?

don mendo.

Couvrez don Lope d’un manteau de manière à lui cacher le visage, et conduisez-le ainsi au cachot. (À un autre.) Vous, écoutez.

un homme d’armes.

Qu’ordonnez-vous ?

don mendo.

Afin qu’il y ait moins d’émotion et de tumulte, faites-le entrer par la poterne de ma maison, laquelle donne sur la campagne, sans lui dire où il est, et faites que l’on soigne sa blessure, pendant que j’instruis le roi de son arrestation. — (À part.) Quelle douleur, quelle colère et quelle angoisse se sont emparées de mon âme, et la bouleversent et la déchirent !

Ils sortent.