Scène II.
Je suis impatient de savoir si don Mendo a exécuté mes ordres ; et je n’aurai point de repos qu’il ne soit arrivé… Il ne sera pas dit qu’un fils insolent et cruel ait ainsi offensé son père sans que mon pouvoir le châtie. L’Aragon verra aujourd’hui comment ma justice inflexible punit tant d’orgueil et de malice. Cela importe au bien de mon royaume ; et vive Dieu ! ce jour décidera si je suis don Pèdre ou non. — Mais voici venir don Mendo.
Que votre majesté, sire, me permette de baiser sa main.
Non pas ! je dois embrasser l’homme qui est l’Atlas de mon royaume, et qui veut bien m’aider à porter ce pesant fardeau.
Sire, mon obéissance et mon dévouement pourront seuls vous dire combien je reconnais tant de bonté.
Puisque vous reparaissez à mes yeux, cela signifie que vous avez arrêté don Lope.
Oui, sire, et je l’ai envoyé prisonnier dans ma maison, afin que personne ne puisse lui parler.
Vous ne m’avez jamais rendu de plus grand service. Je prétends conserver le nom de Justicier, et je veux surtout le mériter dans le châtiment d’un délit si étrange et qui n’a pas de précédent.
Il ne faut pas cependant que le juge suprême se laisse influencer par la première information ; car, à ce que j’ai appris, les charges ne sont pas aussi graves qu’elle pourrait le faire croire.
Eh quoi ! Mendo, dans cette information n’y a-t-il pas un fils qui a maltraité son père, et n’y a-t-il pas un père qui a porté plainte contre son fils ? que voulez-vous de plus grave ?
Je confesse que cela ne l’est que trop ; mais enfin, jusqu’ici votre majesté n’a pas entendu ce que l’accusé peut avoir à dire à sa décharge.
Je serais heureux, don Mendo, qu’il pût si bien se justifier, que j’eusse à reconnaître qu’il ne s’est point commis dans mon royaume un crime si nouveau, si extraordinaire, si révoltant.
Croyez bien, sire, que cette faute, si énorme au premier coup d’œil, perd beaucoup de sa gravité quand on examine le fait avec attention. — Don Lope se battait avec don Guillen de Azagra ; pour quel motif ? je l’ignore ; mais don Guillen est également arrêté. Le père de don Lope arriva dans un moment où le combat était suspendu. Dans ce moment don Guillen allait donner un démenti à son adversaire ; mais il n’osa pas, et le vieillard, emporté par la colère, donna le démenti à sa place, en le prononçant toutefois de telle manière, que le jeune homme y fut trompé, et qu’il voulut frapper son adversaire, lorsque le vieux Lope, s’étant mis entre eux deux, reçut le coup. Or, la chose s’étant passée ainsi, il est clair que le jeune homme ne voulait pas frapper son père ; mais don Lope, se voyant maltraité par son fils, accourut à vos pieds, de quoi, je suis sûr, il se repent maintenant… Le bon Lope est fort âgé, et je pense, moi, que sa conduite tient à la faiblesse d’entendement qu’apporte le grand âge. De plus, vous remarquerez, sire, qu’il y a eu dans l’antiquité une loi qui me semble bien conforme à la nature, et qui défend d’entendre dans les causes criminelles, soit le père se plaignant de son fils, soit le fils portant plainte contre son père. Ainsi je serais d’avis de laisser tomber cette affaire.
Cela vous semble juste ?
Oui, sire.
Eh bien, moi, don Mendo, je ne vois pas la chose comme vous. Il y a dans cet acte je ne sais quoi qui me passe ; mais je ne puis admettre qu’une plainte aussi grave ait été portée légèrement, ni qu’un crime de ce genre ait été commis par hasard ; et il faut que je voie s’il est possible qu’il y ait eu, en effet, soit un fils si hardi, soit un père si imprudent. Et ainsi, puisque nous en sommes sur ce point, faites arrêter le père ; il importe qu’il ne passe point cette nuit dans sa maison.
Le ciel me protège ! je ne sais quel trouble s’élève dans mon âme, comme à la veille d’un grand malheur.