Scène III.
D’où vient, madame, votre douleur ?
D’une crainte.
Et cette crainte, d’où vient-elle ?
D’un ennui.
Et cet ennui, d’où vient-il ?
D’un soupçon ; car le ciel a décidé aujourd’hui que j’aurais une grande peine, et que cette crainte, cet ennui et ce soupçon pourraient m’ôter la vie.
Qui s’oppose à votre bonheur ?
Ma disgrâce.
Qui en cause la rigueur ?
Mon amour.
Confiez-moi ce qui vous afflige.
Ma fortune. Et ainsi je ne puis trouver ni pitié ni soulagement dans mon chagrin ; car j’ai contre moi ma disgrâce, mon amour et ma fortune.
Qui entretient votre plainte ?
Mon étoile.
Et pouvez-vous la surmonter ?
Mon étoile est tout le soleil.
Ne pouvez-vous lui faire éprouver une éclipse ?
Non, car ma lune est à mon déclin. De sorte que je ne puis conserver aucune espérance en voyant conjurer à ma perte l’étoile, le soleil et la lune.
Qui vous désole ainsi ?
Le pressentiment de ma mort.
Qui cause votre mort ?
La cruelle destinée !
Ayez plus de confiance.
Non ; le ciel l’ordonne, et ses arrêts sont sans appel, et je me résigne ; car personne ne peut vaincre la mort, la destinée et le ciel. — Mais ne m’interroge pas davantage, Elvire. Puisque don Lope est arrêté (hélas ! j’ai peine à retenir mes larmes), c’est me tuer que de me demander, comme tu fais, d’où viennent mes chagrins. Ne sais-tu pas que la prison qui le renferme, renferme pour moi — la crainte, l’ennui, le soupçon, la disgrâce, l’amour, la fortune, l’étoile, le soleil, la lune, la mort, la destinée et le ciel[13] ?
Il est dans l’appartement de mon maître ; on l’a fait entrer par la porte opposée.
Oh ! que je voudrais, Elvire, lui donner quelque haute marque d’amour !
N’est-ce pas assez pour lui que vous sentiez ainsi son malheur.
Non, ce n’est pas assez. Dans la situation où il est, il faut que je périsse ou que je lui rende la vie. Voilà ce que me commande mon amour. — N’as-tu pas la clef de l’appartement de mon père ?
C’est monseigneur qui a le passe-partout. Voici l’autre clef.
Je veux le voir pour lui donner un avis ; car désormais je n’ai plus de crainte pour moi-même, je n’en ai que pour lui… Toi, Elvire, tiens-toi de l’autre côté ; afin que tu puisses m’avertir s’il entre quelqu’un.