Scène V.
Le ciel nous protège ! voyez donc le beau tapage qu’il y a ici ; et tout cela pour un soufflet, pour un coup de poing, pour un coup de pied, pour je ne sais quel coup de je ne sais de quoi. En vérité, il n’y aurait pas plus de bruit si l’on sonnait la cloche de Velilla[14].
À quoi pensez-vous là, Vicente ?
S’il faut vous dire la vérité, Elvire, je suis furieux, j’enrage.
Contre qui ?
Ce n’est rien. D’abord contre toute l’espèce humaine en général, et puis, en particulier, contre mes maîtres, le jeune et le vieux.
Pour quoi cela ?
D’abord, en premier lieu, parce qu’ils sont mes maîtres ; et ensuite parce qu’ils sont tous deux si fous, que l’un donne sans qu’on lui ait demandé, et que l’autre qui a reçu ne peut pas se taire ; tandis que celui qui a reçu ne devrait pas desserrer les dents, et que celui qui donne, — n’importe quoi, — est le seul qui ait le droit de parler haut… Je suis également en colère contre ma maîtresse parce que, depuis qu’on lui a conté l’aventure, au lieu de réciter le Salve elle ne fait que pleurer et gémir. Je ne suis pas moins fâché contre votre maître don Mendo, parce qu’il est tellement pris maintenant de la manie d’arrêter les gens, qu’après avoir fait arrêter mon maître et don Guillen, voilà qu’il fait arrêter le vieux don Lope. Je le suis aussi contre le roi…
Tu es ivre, je crois ?
Plût à Dieu !
Contre le roi ?
Certainement. J’ai reçu dans ma vie plus de deux mille soufflets, et il n’y a pas fait la moindre attention ; et pour un seul qu’on a donné à un autre, il est furieux comme un lion. — Enfin, je me plains aussi de vous.
Je serais curieuse de savoir pourquoi.
Parce que tout en m’adorant de toutes les forces de ce cœur amoureux, vous ne m’avez pas encore donné de sérénade, vous ne m’avez pas écrit de lettre, vous ne m’avez pas baisé la main.
Je vous ai déjà dit que c’était Béatrix qui m’en avait empêchée.
Mais je vous ai dit de mon côté qu’il ne faut la compter pour rien.
Ah ! Vicente, si vous disiez vrai, je vous donnerais un baiser.
Donnez-le-moi toujours, en vous réservant de me le retirer si vous soupçonnez que je vous ai menti.
Il est certain qu’avec vous il faut n’agir qu’avec défiance.
Grâce à Dieu, je vous trouve bons amis.
Ciel ! voilà Béatrix.
Eh bien ! qu’importe ?
Qu’importe ?… vous ne tarderez pas à le savoir,
Tout beau ! s’il vous plaît. Que je ne vous dérange pas. Oh ! vous ne m’abuserez pas avec votre air hypocrite. Je vous ai vu, vu de mes yeux ; et c’est le cas d’appliquer le proverbe : « Qu’un autre mette mon soulier, j’irai nu-pieds. »
Je suis une suivante de bonne maison, et je ne me chausse pas de vieux, et surtout chez vous, ma belle, qui avez une jambe et un pied de bois.
Je suis perdu.
Que voulez-vous dire ? Est-ce que, par hasard, je serais la fille du corsaire Pied-de-bois[15] ?
Il y a quelque chose comme cela.
Voilà qui va mal.
J’aurais déjà puni cette injure, si je ne savais bien qu’alors même que j’arracherais votre chignon vous n’en souffririez pas davantage.
Bon ! voilà l’autre.
Est-ce que par aventure j’ai des cheveux postiches comme votre œil gauche, qui est de verre ?
Plaît-il ?
Je suis perdu. (Haut.) Allons, voyons, ne vous disputez pas ainsi.
Comment donc ? Dans tous les cas je puis, moi, lui montrer les dents.
Je le sais bien, et en nombre ; car, bien que vous ne soyez plus un enfant, vous en avez de rechange.
Quoi ! ces dents sont de fausses dents ?
Quoi ! cet œil est un œil de verre ?
Quoi ! ces cheveux sont des cheveux d’emprunt ?
Quoi ! cette jambe est une jambe de bois ?
Prenez garde, ne relevez pas trop votre robe ; songez où nous sommes.
Ce drôle…
Ce polisson…
Ce misérable…
Cet infâme…
Nous a calomniées.
Eh bien ! vengeons-nous de lui.
Arrière ! mesdames, s’il vous plaît,
Voici du monde.
Nous aurons toujours commencé.
On dirait qu’elles comptent finir !
Et nous deux, comment restons-nous ?
Nous restons amies.
Adieu.
Adieu.
Au lieu de vous dire l’une à l’autre : adieu, adieu, vous feriez mieux de vous dire : au diable ! au diable ! et puisse-t-il vous emporter, coquines[16]… Quel déluge de bourrades elles ont fait pleuvoir sur moi ! Et le plus fâcheux de l’affaire, c’est que le roi n’y fera pas la moindre attention.