Scène VI.
Qui est-ce, grand Dieu, qui, au moment où le jour disparaît a pénétré jusqu’ici ? — Homme, que demandes tu ? m’apportes-tu de nouveaux chagrins ?… Tu vas sans doute me répondre que oui ; car qui pourrait entrer dans la demeure d’une infortunée ? qui même la connaît, sa demeure, si ce n’est celui qui veut ajouter à ses chagrins ?… (À part.) Il se cache le visage, et ne me répond que par le silence. (Appelant.) Béatrix, apporte un flambeau. (À part.) Ciel ! il me semble que je suis changée en une froide statue (Béatrix apporte un flambeau.) Homme, pourquoi es-tu entré ici pour me causer tant de crainte et d’épouvante ?
Quand nous serons seuls vous le saurez.
Entrez, je n’ai pas peur ; bien que l’avenir me prépare autant de douleurs que j’en ai eu dans le passé. — Eh quoi ! vous ne vous découvrez pas encore ?
Il faut auparavant que je ferme cette porte.
Je suis toute troublée. (Appelant.) Holà !
Ne criez pas.
Je me meurs. (Haut.) Eh bien, qui êtes-vous ?
C’est moi !
Le ciel me protège ! Que vois-je ?
Me connaissez-vous ?
Oui, sire, car il est impossible au soleil de se déguiser aux yeux des mortels… Vous, à cette heure dans ma maison ! Vous, vous venez chez moi dans ce modeste équipage ! Qu’ordonnez-vous ? me voilà à vos pieds. Ôtez-moi, au nom de Dieu, ôtez-moi de cette affreuse incertitude. Apprenez-moi si cette visite est châtiment ou faveur.
Ce n’est, Blanca, ni une faveur ni un châtiment ; c’est une des obligations de mon métier ; car c’est aussi un métier que d’être roi.
Et à quoi, sire, ce titre vous oblige-t-il envers moi ?
Reprenez vos couleurs, reprenez haleine, remettez votre cœur ; car j’ai besoin, Blanca, que vous soyez parfaitement rendue à vous-même. — Votre fils, en public, a offensé votre époux ; votre époux a de même en public porté plainte contre votre fils ; et de leur inimitié réciproque il est résulté pour moi, Blanca, je ne sais quel soupçon contre vous… Vous avez raison, mille fois raison de vous troubler ; car il y a là quelque chose de si étrange, que le soleil, dans tous les pays qu’il éclaire, n’a jusqu’ici rien vu de semblable. Il faut donc que je sache s’il est bien vrai que la haine d’un fils contre son père et d’un père contre son fils ait pu arriver là que l’un ait offensé l’autre, et que celui-ci ait porté plainte contre le premier ; et pour mieux m’en instruire, je viens vous interroger comme témoin. Veuillez me parler en vous fiant à ma foi ; je vous garantis que jamais votre renommée n’aura à souffrir la moindre atteinte. Nous sommes seuls ; il n’y a ici que votre voix pour parler, et mon oreille pour entendre. Parlez donc franchement, ou sinon, vive Dieu ! Blanca, je vous jure…
Arrêtez, sire ; ne passez pas en un moment de la douceur à la sévérité, de la bonté à la colère, de la pitié à la fureur… Hélas ! bien qu’il soit vrai qu’un triste secret a été longtemps renfermé dans ce cœur d’où il n’est jamais sorti, et où il s’est consumé jusqu’à ce jour ; bien qu’il soit vrai que j’eusse toujours voulu garder ce secret, cependant, voyant le soupçon que vous avez conçu, j’aurais tort de m’obstiner à vous le cacher davantage. Car mon ambition est si noble, et je tiens à tel point à mon honneur, qui est aussi l’honneur de mon époux, que je ne puis pas vous laisser dans l’idée qui vous est venue ; et en conséquence, afin de la détruire, je donnerai satisfaction à vous, au monde, et au ciel. Écoutez-moi attentivement.
Parlez, j’écoute.
Mon père était un gentilhomme sans fortune, mais d’une si haute noblesse, que le soleil même n’aurait pu lutter avec lui de pureté et d’éclat. Or, voyant que son bien était loin d’égaler sa qualité, il traita de mon mariage dès ma plus tendre jeunesse, et ce fut cette jeunesse qu’il donna pour dot à Lope, dans la pensée que l’amour du vieillard la préférerait à toute autre. Pour tout dire, nous fûmes mariés dans les âges les plus inégaux, et ce fut l’alliance du printemps et de l’hiver, de la fleur et de la neige. Le ciel m’est témoin que je l’aimai plus que la vie, bien que la froideur qu’il me montrait n’eût point mérité tant d’affection ; cette froideur venait sans doute de ce que nos goûts, nos manières de voir et de sentir étaient en complet désaccord. J’en vins à penser qu’un fils serait un gage de réconciliation entre nous, car d’ordinaire les enfants rapprochent des parents divisés, et je désirai un fils avec tant de passion, que Dieu, pour me punir sans doute, me le refusa, lui qui sait mieux que nous-mêmes ce qui nous convient, et qui, par conséquent, veut que tout lui soit demandé… Je passe sous silence, sire, les ennuis domestiques dont Lope et moi fûmes affligés, et je viens à vous dire, sans plus de discours, que j’avais une sœur cadette que je fis demeurer dans notre maison afin d’avoir une compagne, une confidente et une consolation dans mes chagrins. Or, de cette sœur s’éprit un cavalier dont vous me permettrez de vous taire le nom si j’ai trouvé grâce devant vous ; car ce point n’est d’aucune importance pour la vérité que je vous dois, et ce pourrait être pour vous un sujet d’ennui… Mais que dis-je ? Mon honneur exige, au contraire, que je ne laisse, dans mon récit, rien d’obscur, rien qui puisse prêter au soupçon… Don Mendo Torrellas est le cavalier qui devint épris de ma sœur, et comme il vit ses hommages repoussés, il chercha et trouva le moyen de s’introduire de nuit auprès d’elle, lui promit de l’épouser, en prenant le ciel à témoin de sa promesse, et l’abusa par ce serment… Depuis il en a épousé une autre, car il n’est point d’homme qui n’écoute plutôt son penchant et son plaisir que la voix du devoir ; et peu de temps après, le roi votre père l’envoya en France en qualité d’ambassadeur ; de sorte qu’ayant été jusqu’ici absent de Saragosse, il ignore complètement ce qu’il me reste à vous exposer. — M’étant aperçue que la santé de ma sœur s’était altérée, et qu’elle était en proie à un continuel chagrin, je fis tant par mes prières, par mes caresses, par mes larmes, qu’à la fin elle m’avoua ce que je vous ai dit, en ajoutant qu’elle portait dans son sein un triste et malheureux fruit de sa faute. En apprenant cela, sire, je fus affligée d’avoir un reproche à adresser à celle en qui je cherchais des consolations ; mais je sentis qu’elle était ma sœur, et d’ailleurs quand le mal est fait le reproche est inutile. « Que le ciel me protège ! » m’écriai-je mille et mille fois. « Comment, hélas ! un motif de même nature nous rend-il l’une et l’autre malheureuse ? Hélas ! ce qui serait pour moi le plus grand des biens n’est pour toi qu’un sujet de douleur ! » Et partant de là et y revenant sans cesse, mon esprit s’exalta, et j’imaginai un moyen de mettre un terme à nos peines mutuelles et de sauver son honneur ; ce fut de cacher de mon mieux son état en déclarant, moi, une grossesse. Le jour arrivé, ma sœur dissimula les douleurs qu’elle éprouvait, et moi je feignis des douleurs que je n’avais pas ; mais peu de jours après, Laura, qui avait supposé une autre indisposition, mourut des suites de l’accouchement, et ce fut là, en quelque sorte, la punition de sa faute… Une sage-femme fut seule notre complice, et personne n’aurait jamais connu cette fraude, dont j’ai toujours gardé le secret dans mon cœur, si la honte et la pudeur ne m’eussent forcée aujourd’hui à vous le révéler. Telle est ma faute, sire, je la confesse humblement à vos pieds ; et puisse votre colère ne tomber que sur moi seule, puisque moi seule suis coupable ! Mais veuillez en même temps, sire, considérer, comme excuse en ma faveur, que j’aimais sincèrement mon mari et ma sœur, et qu’en agissant ainsi, j’espérais reconquérir la tendresse de l’un et sauver l’honneur de l’autre. Et pour finir, ô don Pèdre d’Aragon surnommé le justicier, si vous devez montrer à mon égard que vous l’êtes, vous avez ma vie à vos pieds, je ne vous demande pas de me pardonner, je vous demande seulement que le héraut qui publiera mon jugement dise à haute voix que j’ai trompé mon époux, que j’ai trompé le monde ; mais non pas que j’ai entaché mon honneur, abaissé ma fierté, terni ma pureté ; car, pour une femme de ma sorte c’est bien assez d’un mensonge, sans qu’elle ait commis une autre faute.
Oh ! que je me félicite d’avoir eu la pensée qu’un fils n’avait pas pu offenser son père, et qu’un père n’aurait pas porté plainte contre son fils ! Et cependant en cette circonstance, à peine sorti de cette cruelle inquiétude, je retombe dans une autre semblable à laquelle se joignent encore deux difficultés qui me troublent. Dans l’idée du public, don Lope a outragé son père ; et je ne révélerai pas un secret qui doit demeurer caché. En second lieu, don Mendo s’est traîtreusement joué de l’honneur de l’infortunée Laura. Enfin, Blanca a trompé son époux. Ce sont trois crimes tout à la fois publics et secrets. Donc, bien que je sache que le jeune homme n’est pas le fils du vieillard, je dois néanmoins pour Lope, pour Blanca, pour Mendo, et aussi pour moi qui suis celui que je suis, infliger à ces crimes un châtiment tout à la fois public et secret. Adieu, Blanca.
Que Dieu daigne, sire…
On a frappé ?
Oui, sire.
Eh bien ! ouvrez ; et qui que ce soit, ne dites pas un mot de ma présence en ce lieu.
Qui frappe ?
Moi, Blanca.
Que voulez-vous ? (À part.) Ô ciel ! quel est mon trouble !
Je venais seulement vous dire de ne pas vous inquiéter, quoi que ce soit que vous voyiez ; car cette affaire étant laissée à ma direction, qui pourra dire autre chose que ce que je voudrai ?
Moi !
Quoi ! sire, vous !… Alors…
C’est bien. Donnez-moi la clef de la prison où vous gardez don Lope.
Sire, la voici. Mais apprenez…
Je sais tout. Vous, Blanca, retirez-vous, et vous, don Mendo, demeurez ici. Cette nuit, vive Dieu ! le monde verra ma justice
Qu’y a-t-il, Blanca ?
C’est le ciel qui punit aujourd’hui votre faute et la mienne. Suivez le roi, demandez-lui grâce, sachez que don Lope n’est point mon fils, qu’il est le fils de Laura et de vous.
Que Dieu me soit en aide !… Il vivra, dussé-je mourir.
Je me meurs !
Je sors éperdu.