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Classiquesen Ligne

Scène VII.

Une autre chambre.
Entrent ELVIRE et DOÑA VIOLANTE.
elvire.

Considérez, madame…

doña violante.

Il le faut.

elvire.

Songez bien…

doña violante.

Rien ne m’arrêtera.

elvire.

Prenez garde…

doña violante.

Je n’écoute rien.

elvire.

Réfléchissez, de grâce, madame, que l’on accusera votre père ; on dira que c’est lui qui l’a délivré.

doña violante.

Qu’importe ! Je ne te demande point de conseil, ne m’en donne pas. Approche, et ouvre cette porte.

elvire.

J’obéis, malgré mon effroi… Mais j’entends du monde en dedans.

doña violante.

Eh bien, avant que d’ouvrir, écoute pour voir s’il n’y a personne. Peut-être quelqu’un sera-t-il entré par l’autre porte, et il ne faudrait pas faire manquer nous-mêmes notre entreprise. Applique ton oreille contre la serrure de la porte, et tâche d’entendre.

elvire.

Je ne puis rien entendre, tant on parle à voix basse ; il m’arrive un bruit confus de voix, mais je ne puis distinguer les paroles.

doña violante.

Ôte-toi, et laisse-moi me mettre à ta place… Je n’entends, non plus que loi, rien de ce que l’on dit, mais c’en est assez pour ne pas ouvrir. Il doit y avoir beaucoup de monde.

elvire.

C’est ce qu’il m’a paru.


Entre MENDO.
don mendo.

Malheureux que je suis !

doña violante.

Qu’avez-vous, seigneur ?

don mendo.

Je ne sais… Mais, hélas ! bien au contraire, je ne le sais que trop ; et auprès de qui pourrai-je me consoler de mes chagrins, si ce n’est auprès de toi ? Ah ! si tu connaissais mes ennuis… Écoute : don Lope n’est point le fils de Blanca… Il est mon fils… il est ton frère ?

doña violante.

Que dites-vous ?… Que le ciel me protège !

don mendo.

Et je viens résolu à perdre et la faveur du roi, et l’honneur et la vie, tout, enfin, pour lui rendre la liberté.

doña violante.

Je ne savais pas ce que vous venez de m’apprendre, et ses malheurs avaient excité en moi la même pitié maintenant que le bruit a cessé dans la chambre voisine, je vais ouvrir.

don mendo.

Marche doucement.

don lope, du dehors.

Ah ! malheureux !

don mendo.

Quel douloureux gémissement !

doña violante.

Il m’a troublée à tel point, que je ne puis ouvrir.

don lope, du dehors.

Jésus ! Jésus !

don mendo.

Donne la clef. Malgré l’émotion que j’ai ressentie à cette voix, j’ouvrirai.

doña violante.

Prenez ; car pour moi, je suis plus morte que vive.

Au moment où don Mendo prend la clef, on frappe aux deux portes qui sont de chaque côté du théâtre.
don mendo.

On a frappé en même temps à ces deux portes.

doña violante.

Qui sera-ce ? Le ciel me soit en aide !

don mendo.

Pendant que j’ouvre de ce côté, ouvrez l’autre porte.


DON MENDO et DOÑA VIOLANTE ouvrent en même temps les deux portes ; et par la porte que doña Violante a ouverte, entrent BLANCA et BÉATRIX, et de l’autre côté, entrent LOPE DE URRÈA et VICENTE.
urrèa.

Don Mendo, le roi m’a renvoyé vers vous afin que vous me disiez le jugement rendu sur ma plainte.

doña blanca.

Pour moi, doña Violante, je viens me consoler de mes peines auprès de vous.

vicente.

Et moi, pour savoir ce qui se passe, je vais partout où va la foule.

don mendo.

Le roi, Lope, ne m’a remis aucun jugement.

doña violante.

Il me serait difficile, Blanca, de vous donner les consolations dont j’ai moi-même besoin.

don mendo.

Mais peut-être trouverons-nous le jugement dans cette pièce où est enfermé don Lope. Il ouvre la porte qui est au milieu du théâtre, et l’on voit don Lope dans l’attitude d’un criminel à qui l’on a donné le garrot[17], tenant un papier à la main, et ayant de chaque côté une rangée de flambeaux allumés.) Que vois-je ?

doña blanca.

Ô ciel !

doña violante.

Grand Dieu !

vicente.

Quelle tragédie !

béatrix.

Quel malheur !

elvire.

Quelle peine !

urrèa.

Hélas ! tout mon ressentiment est devenu douleur et regret.

don mendo.

Si le papier qu’il tient dans sa main est le jugement que le roi veut que je vous lise, lisez-le vous-même, car je n’en aurais pas la force, tant cette horreur m’a bouleversé. (À part.) Ah ! mon fils, serait-ce là le châtiment de ma faute différé jusqu’à ce jour ? Mais que mes plaintes demeurent ensevelies au fond de mon âme.

doña blanca.

Hélas ! celui-là même qui m’a servi à consommer ma fraude, devient l’instrument de mon châtiment. (À part.) Mais que mon âme souffre en silence cette douleur.

urrèa, lisant.

« Que celui qui a outragé l’homme qui lui servait de père, meure ; et soient témoins de sa mort pour la pleurer, et celui qui a souillé un honneur sans tache, et celle qui a usé de fourberie. Et que l’on voie ainsi pour un triple crime un triple châtiment. »

tous les personnages.

Et que les nombreux défauts de cet ouvrage soient pardonnes à l’auteur.


FIN DES TROIS CHÂTIMENTS EN UN SEUL.
  1. La même situation avait été précédemment traitée par Lope de Vega dans une pièce fort curieuse, intitulée le Prince parfait (el Principe perfecto), seconde partie. — L’histoire l’avait indiqué aux deux poëtes.
  2. Le Sage, dans le Diable boiteux (ch. vii), a raconté sommairement cette aventure et il a eu soin de mettre la scène en Portugal. On sait d’ailleurs que le Diable boiteux n’est en quelque sorte qu’une traduction espagnole.
  3. Parce que don Lope a complètement ruiné sa famille.
  4. .....Si pisara
    Las gradas de un monumento,
    Aun no ajára los relillos.

    On appelle en Espagne le monument (el monumento) la chapelle décorée en forme de tombeau, où l’en dépose le corps de Jésus-Christ, le jeudi saint.

  5. No te sacáran los dientes
    Por el falso juramento.

  6. ....Soy
    Criado adquirido ad perpetuam
    Rei memoriam.

    Il est impossible de rendre en français ces plaisanteries mêlées d’espagnol et de latin.

  7. Allusion à certaines formules de l’Église.
  8. Il y a ici un jeu de mots intraduisible :

    ....Que no es
    Novela, sino si-vela.

  9. Encore une grâce qu’il nous a été impossible de reproduire. Elle porte sur le double sens du mot tercero, qui signifie en même temps troisième et entremetteur. Violante dit à Lope : « Tantôt vous faisiez le troisième rôle (ou l’entremetteur), et maintenant, etc. »
  10. On sait que la couleur verte est le symbole de l’espérance.
  11. Littéralement : action, fille de la seule jalousie.

    ..... Accion
    Hija de los zelos solos.

  12. Que intentas ?
    Que intentas ?Morir matando,

  13. Toute cette scène est composée de strophes qui sont particulières à la poésie espagnole et consistent dans l’arrangement ingénieux des mots. Voici la première, que nous donnons au lecteur comme échantillon :

    — De que nace tu dolor ?
    — De un temor.
    — Y el temor, señora, injusto ?
    — De un disgusto.
    — Que es, enfin, tu desconsuelo ?
    — Un rezelo ;
    Porque oy ha dispuesto et cielo,
    Que à una tristeza rendida,
    Puedan quitarme la vida,
    Temor, disgusto, y rezelo.

    On trouve de ces strophes en écho dans les plus anciens poëtes espagnols. Il y en a également plusieurs exemples dans les poésies de Lope. Cervantes en a placé également dans Don Quichotte (ch. xxvii), et dans une de ses plus jolies nouvelles, intitulée l’Illustre Écureuse (la Illustre Fregona).

  14. Il y a en Espagne plusieurs villages du nom de Velilla. Il s’agit ici de Velilla de Ebro, situé dans la province d’Aragon, près de Saragosse. Cet endroit est fort renommé pour sa cloche, qui, disait-on, sonnait d’elle-même lorsqu’elle voulait annoncer quelque évènement malheureux pour l’Espagne.

    V. Miñano, Diccionario geografico. T. IX, pag. 279.

  15. Ce corsaire Pied-de-bois était probablement un corsaire d’Alger ou de Tunis, du seizième ou du dix-septième siècle.
  16. No es mejor, al diablo, al diablo,
    Que os lleve, puercas

  17. Nous avons déjà dit ce que c’était que le supplice du garrot. Voyez l’Alcade de Zalaméa, t. I de notre traduction de Calderon, vers la fin.
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