Scène VII.
Considérez, madame…
Il le faut.
Songez bien…
Rien ne m’arrêtera.
Prenez garde…
Je n’écoute rien.
Réfléchissez, de grâce, madame, que l’on accusera votre père ; on dira que c’est lui qui l’a délivré.
Qu’importe ! Je ne te demande point de conseil, ne m’en donne pas. Approche, et ouvre cette porte.
J’obéis, malgré mon effroi… Mais j’entends du monde en dedans.
Eh bien, avant que d’ouvrir, écoute pour voir s’il n’y a personne. Peut-être quelqu’un sera-t-il entré par l’autre porte, et il ne faudrait pas faire manquer nous-mêmes notre entreprise. Applique ton oreille contre la serrure de la porte, et tâche d’entendre.
Je ne puis rien entendre, tant on parle à voix basse ; il m’arrive un bruit confus de voix, mais je ne puis distinguer les paroles.
Ôte-toi, et laisse-moi me mettre à ta place… Je n’entends, non plus que loi, rien de ce que l’on dit, mais c’en est assez pour ne pas ouvrir. Il doit y avoir beaucoup de monde.
C’est ce qu’il m’a paru.
Malheureux que je suis !
Qu’avez-vous, seigneur ?
Je ne sais… Mais, hélas ! bien au contraire, je ne le sais que trop ; et auprès de qui pourrai-je me consoler de mes chagrins, si ce n’est auprès de toi ? Ah ! si tu connaissais mes ennuis… Écoute : don Lope n’est point le fils de Blanca… Il est mon fils… il est ton frère ?
Que dites-vous ?… Que le ciel me protège !
Et je viens résolu à perdre et la faveur du roi, et l’honneur et la vie, tout, enfin, pour lui rendre la liberté.
Je ne savais pas ce que vous venez de m’apprendre, et ses malheurs avaient excité en moi la même pitié maintenant que le bruit a cessé dans la chambre voisine, je vais ouvrir.
Marche doucement.
Ah ! malheureux !
Quel douloureux gémissement !
Il m’a troublée à tel point, que je ne puis ouvrir.
Jésus ! Jésus !
Donne la clef. Malgré l’émotion que j’ai ressentie à cette voix, j’ouvrirai.
Prenez ; car pour moi, je suis plus morte que vive.
On a frappé en même temps à ces deux portes.
Qui sera-ce ? Le ciel me soit en aide !
Pendant que j’ouvre de ce côté, ouvrez l’autre porte.
Don Mendo, le roi m’a renvoyé vers vous afin que vous me disiez le jugement rendu sur ma plainte.
Pour moi, doña Violante, je viens me consoler de mes peines auprès de vous.
Et moi, pour savoir ce qui se passe, je vais partout où va la foule.
Le roi, Lope, ne m’a remis aucun jugement.
Il me serait difficile, Blanca, de vous donner les consolations dont j’ai moi-même besoin.
Mais peut-être trouverons-nous le jugement dans cette pièce où est enfermé don Lope. Il ouvre la porte qui est au milieu du théâtre, et l’on voit don Lope dans l’attitude d’un criminel à qui l’on a donné le garrot[17], tenant un papier à la main, et ayant de chaque côté une rangée de flambeaux allumés.) Que vois-je ?
Ô ciel !
Grand Dieu !
Quelle tragédie !
Quel malheur !
Quelle peine !
Hélas ! tout mon ressentiment est devenu douleur et regret.
Si le papier qu’il tient dans sa main est le jugement que le roi veut que je vous lise, lisez-le vous-même, car je n’en aurais pas la force, tant cette horreur m’a bouleversé. (À part.) Ah ! mon fils, serait-ce là le châtiment de ma faute différé jusqu’à ce jour ? Mais que mes plaintes demeurent ensevelies au fond de mon âme.
Hélas ! celui-là même qui m’a servi à consommer ma fraude, devient l’instrument de mon châtiment. (À part.) Mais que mon âme souffre en silence cette douleur.
« Que celui qui a outragé l’homme qui lui servait de père, meure ; et soient témoins de sa mort pour la pleurer, et celui qui a souillé un honneur sans tache, et celle qui a usé de fourberie. Et que l’on voie ainsi pour un triple crime un triple châtiment. »
Et que les nombreux défauts de cet ouvrage soient pardonnes à l’auteur.
- ↑ La même situation avait été précédemment traitée par Lope de Vega dans une pièce fort curieuse, intitulée le Prince parfait (el Principe perfecto), seconde partie. — L’histoire l’avait indiqué aux deux poëtes.
- ↑ Le Sage, dans le Diable boiteux (ch. vii), a raconté sommairement cette aventure et il a eu soin de mettre la scène en Portugal. On sait d’ailleurs que le Diable boiteux n’est en quelque sorte qu’une traduction espagnole.
- ↑ Parce que don Lope a complètement ruiné sa famille.
- ↑
.....Si pisara
Las gradas de un monumento,
Aun no ajára los relillos.On appelle en Espagne le monument (el monumento) la chapelle décorée en forme de tombeau, où l’en dépose le corps de Jésus-Christ, le jeudi saint.
- ↑
No te sacáran los dientes
Por el falso juramento. - ↑
....Soy
Criado adquirido ad perpetuam
Rei memoriam.Il est impossible de rendre en français ces plaisanteries mêlées d’espagnol et de latin.
- ↑ Allusion à certaines formules de l’Église.
- ↑ Il y a ici un jeu de mots intraduisible :
....Que no es
Novela, sino si-vela. - ↑ Encore une grâce qu’il nous a été impossible de reproduire. Elle porte sur le double sens du mot tercero, qui signifie en même temps troisième et entremetteur. Violante dit à Lope : « Tantôt vous faisiez le troisième rôle (ou l’entremetteur), et maintenant, etc. »
- ↑ On sait que la couleur verte est le symbole de l’espérance.
- ↑ Littéralement : action, fille de la seule jalousie.
..... Accion
Hija de los zelos solos. - ↑
Que intentas ?
Que intentas ?Morir matando, - ↑ Toute cette scène est composée de strophes qui sont particulières à la poésie espagnole et consistent dans l’arrangement ingénieux des mots. Voici la première, que nous donnons au lecteur comme échantillon :
— De que nace tu dolor ?
— De un temor.
— Y el temor, señora, injusto ?
— De un disgusto.
— Que es, enfin, tu desconsuelo ?
— Un rezelo ;
Porque oy ha dispuesto et cielo,
Que à una tristeza rendida,
Puedan quitarme la vida,
Temor, disgusto, y rezelo.On trouve de ces strophes en écho dans les plus anciens poëtes espagnols. Il y en a également plusieurs exemples dans les poésies de Lope. Cervantes en a placé également dans Don Quichotte (ch. xxvii), et dans une de ses plus jolies nouvelles, intitulée l’Illustre Écureuse (la Illustre Fregona).
- ↑ Il y a en Espagne plusieurs villages du nom de Velilla. Il s’agit ici de Velilla de Ebro, situé dans la province d’Aragon, près de Saragosse. Cet endroit est fort renommé pour sa cloche, qui, disait-on, sonnait d’elle-même lorsqu’elle voulait annoncer quelque évènement malheureux pour l’Espagne.
V. Miñano, Diccionario geografico. T. IX, pag. 279.
- ↑ Ce corsaire Pied-de-bois était probablement un corsaire d’Alger ou de Tunis, du seizième ou du dix-septième siècle.
- ↑
No es mejor, al diablo, al diablo,
Que os lleve, puercas - ↑ Nous avons déjà dit ce que c’était que le supplice du garrot. Voyez l’Alcade de Zalaméa, t. I de notre traduction de Calderon, vers la fin.