Aller au contenu principal
Classiquesen Ligne

V.

Poëtes.

Pendant la Renaissance, ainsi qu'au Moyen-Âge, les prosateurs tiennent le premier rang. Les plus renommés d'entre les poëtes furent Marot, Ronsard et Regnier. Après eux on arrive à l'entrée de la littérature moderne.

Marot (1495-1544) composa des épîtres, des élégies et des épigrammes. Il a de l'originalité, de la verve, beaucoup de naturel et infiniment d'esprit. Le sévère Boileau rend hommage à son talent quand il dit de lui:

"Imitons de Marot l'élégant badinage."

Il n'a pas été aussi bien disposé en faveur de Ronsard (1524-1585), qui, parmi ses contemporains, avait eu un moment de vogue extraordinaire, mais

"Dont la Muse, en français parlant grec et latin,
Vit dans l'âge suivant, par un retour grotesque,
Tomber de ses grands mots le faste pédantesque."

Autant Marot était simple et naturel, autant Ronsard l'était peu. Chef d'une coterie de poëtes qu'on appelait la pléiade il voulut ennoblir la langue vulgaire. Il y introduisit quantité de longs mots, d'origine grecque, par un procédé que ne comportait pas le génie de la langue française. Après l'avoir applaudi on se moqua de lui. Il ne manquait pourtant pas d'un certain talent, et le premier il composa des odes en français.

Un poëte dont le succès fut plus durable est Regnier (1573-1613).

Il le dut à d'incontestables qualités. Il a l'inspiration franche et naturelle, de la vigueur de style, et sait faire servir la rime à la pensée. Il a écrit d'éloquentes satires, pleines de choses viriles et belles, heureux s'il n'avait pas démenti ses œuvres par le mauvais exemple de sa vie.

ODE.

Mignonne, allons voir si la Rose,
Qui ce matin avoit desclose[15]
Sa robe de pourpre au soleil,
À point perdu ceste vesprée[16]
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vostre pareil.

La voyez comme en peu d'espace,
Mignonne, elle a dessus la place,
Las! Las! ses beautez laissé cheoir!
Ô vrayment marastre Nature,
Puisqu'une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir.

Donc, si vous me croyez, Mignonne,
Tandis que vostre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez vostre jeunesse.
Comme à ceste fleur, la vieillesse
Fera ternir vostre beauté.

SONNET.

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
Assise auprès du feu devisant et filant,
Direz, chantant mes vers et vous émerveillant:
Ronsard me célébrait du temps que j'étais belle.

Lors vous n'aurez servante oyant[17] telle nouvelle,
Desjà sous le labeur à demi sommeillant,
Qui au bruit de mon nom ne s'aille resveillant,
Bénissant vostre nom de louange immortelle.

Je serai sous la terre, et fantosme sans os
Par les ombres myrteux je prendray mon repos:
Vous serez au fouyer une vieille accroupie.

Regrettant mon amour et vostre fier dédain.
Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain,
Cueillez des aujourd'hui les rosés de la vie.

Ronsard.

Philosophes resveurs, discourez hautement,
Sans bouger de la terre allez au firmament,
Faites que tout le ciel branle à votre cadence
Et pesez vos discours mesme dans sa balance;
Cognoissez les humeurs qu'il verse dessus nous,
Ce qui se fait dessus, ce qui se fait dessous,
Portez une lanterne aux cachots de nature,
Sçachez qui donne aux fleurs ceste aimable peinture;
Quelle main sur la terre en broye la couleur,
Leurs secrettes vertus, leurs degrés de chaleur;
Voyez germer à l'œil les semences du monde,
Allez mettre couver les poissons dedans l'onde,
Deschiffrez les secrets de nature et des cieux:
Vostre raison vous trompe aussi bien que vos yeux.

Pensées Détachées.

L'honneur est un vieux saint que l'on ne chôme plus.

Et quand la servitude a pris l'homme au collet,
J'estime que le prince est moins que le valet.

Il n'est rien qui punisse
Un homme vicieux comme son propre vice.

Estant homme, on ne peut
Ni vivre comme on doit, ni vivre comme on veut.

Rien n'est libre en ce monde et chaque homme dépend,
Comtes, princes, sultans, de quelque autre plus grand.
Tous les hommes vivants sont ici-bas esclaves,
Mais suivant ce qu'ils sont ils diffèrent d'entraves:
Les uns les portent d'or et les autres de fer.

Regnier.

Malherbe.
Né à Caen en 1555; mort en 1628.

Avec Malherbe une nouvelle ère s'ouvre dans l'histoire littéraire: par la langue et par la méthode il appartient à la poésie moderne.

C'est lui qui, comme dit Boileau,

..."Le premier en France
Fit sentir dans les vers une juste cadence,
D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir,
Et réduisit la muse aux règles du devoir."

Avant lui le bon goût, la correction du style, le vrai sentiment poétique avaient pour ainsi dire été l'exception; avec lui c'est la règle.

Son talent se développa tard et eut les qualités mûres et patientes d'un réformateur. Il travaillait lentement; il aimait à être appelé le tyran des mots et des phrases. Il expulsa les mots étrangers que Ronsard avait introduits, biffa la moitié de ses vers, et, quand on lui demanda s'il approuvait les autres, il répondit: "Pas plus que le reste," et il effaça tout.

Les hommes il les traitait avec aussi peu d'aménité que les syllabes. Les femmes seules trouvaient grâce à ses yeux. "Dieu, disait-il, se repentit d'avoir fait l'homme, et il ne s'est jamais repenti d'avoir fait la femme."

Il avait aussi une très-bonne opinion de lui-même, quoique homme, comme l'atteste cette fin d'un sonnet adressé par lui à Louis XIII:

"Tous vous savent louer, mais non également.
Les ouvrages communs vivent quelques années,
Ce que Malherbe écrit dure éternellement."

Quelques unes de ses pièces lyriques sont des chefs-d'œuvre, et peuvent, sans désavantage, être comparées aux belles productions des grands poëtes qui vinrent après lui: telles sont l'ode à Louis XIII, l'élégie à du Périer et la paraphrase d'une partie du psaume CXLV.

Malherbe fit pour la langue française ce que son maître Henri IV fit pour la France. L'un établit et maintint l'indépendance du pays, l'autre celle du langage. Lorsque le Béarnais maître de Paris vit défiler devant lui les soldats de l'Espagne, il leur dit: "Bon voyage, messieurs, mais n'y revenez pas."

Malherbe adressa le même compliment aux mots étrangers qui avaient fait invasion sous les auspices de Ronsard.

 

Malherbe ne s'est pas borné à épurer, à assainir la langue, il en a su faire un emploi poétique. Certes, ce ne serait pas une gloire médiocre que d'avoir connu et déterminé le génie de notre idiome, introduit dans les vers une harmonie régulière, une dignité soutenue, et modifié le rhythme et la prosodie, mais Malherbe a fait plus en revêtant de ce langage plein et sonore des idées élevées et quelquefois des sentiments touchants.

Géruzez.

Élégie.
À Du Périer sur la mort de sa fille.

Ta douleur, Du Périer, sera donc éternelle,
Et les tristes discours
Que te met en l'esprit l'amitié paternelle
L'augmenteront toujours?

Le malheur de ta fille, au tombeau descendue
Par un commun trépas,
Est-ce quelque dédale où ta raison perdue
Ne se retrouve pas?

Je sais de quels appas son enfance était pleine,
Et n'ai pas entrepris,
Injurieux ami, de soulager ta peine
Avecque son mépris.

Mais elle était du monde où les plus belles choses
Ont le pire destin,
Et, rose, elle a vécu ce que vivent les roses
L'espace d'un matin.

 

La Mort a des rigueurs à nulle autre pareilles,
On a beau la prier,
La cruelle qu'elle est se bouche les oreilles
Et nous laisse crier.

Le pauvre en sa cabane où le chaume le couvre
Est sujet à ses lois,
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
N'en défend point nos rois.

De murmurer contre elle et perdre patience
Il est mal à propos,
Vouloir ce que Dieu veut est la seule science
Qui nous met en repos.

Paraphrase du Psaume CXLV.

N'espérons plus, mon âme, aux promesses du monde;
Sa lumière est un verre, et sa faveur une onde
Que toujours quelque vent empêche de calmer.
Quittons ces vanités, lassons-nous de les suivre;
C'est Dieu qui nous fait vivre,
C'est Dieu qu'il faut aimer.

En vain, pour satisfaire à nos lâches envies,
Nous passons près des rois tout le temps de nos vies
À souffrir des mépris et ployer les genoux.
Ce qu'ils peuvent n'est rien; ils sont comme nous sommes,
Véritablement hommes,
Et meurent comme nous.

Ont-ils rendu l'esprit, ce n'est plus que poussière
Que cette majesté si pompeuse et si fière
Dont l'éclat orgueilleux étonne l'univers,
Et dans ces grands tombeaux, où leurs âmes hautaines
Font encore les vaines,
Ils sont mangés des vers.

Là se perdent ces noms de maîtres de la terre,
D'arbitres de la paix, de foudres de la guerre.
Comme ils n'ont plus de sceptre, ils n'ont plus de flatteurs,
Et tombent avec eux d'une chute commune
Tous ceux que leur fortune
Faisait leurs serviteurs.

On trouve d'ailleurs dans des morceaux moins célèbres quantité de vers qui frappent et qu'on se rappelle. En voici quelques uns des plus connus:

Ces Français qui n'ont de la France
Que la langue et l'habillement.
(Ode à la reine Marie de Médicis.)

Comme au printemps naissent les roses
En la paix naissent les plaisirs.
(Ode à la reine.)

S'il ne vous en souvient, vous manquez de mémoire,
Et, s'il vous en souvient, vous n'avez point de foi.
(Stances.)

... de toutes les douleurs la douleur la plus grande
C'est qu'il faut quitter nos amours.
(Aux ombres de Damon.)

La femme est une mer en naufrages fatale.
(Id.)

La moisson de nos champs lassera les faucilles
Et les fruits passeront la promesse des fleurs.
(Stances pour Henri IV.)

Tout le plaisir des jours est en leurs matinées;
La nuit est déjà proche à qui passe midi.
(Stances.)

Un homme dans la tombe est un navire au port.
(Stances à M. de Verdun.)

Passant, vois-tu couler cette onde
Et s'écouler incontinent?
Ainsi fait la gloire du monde,
Et rien que Dieu n'est permanent.
(Inscription sur une fontaine.)(Back to Content)