DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.
Descartes.
Né à La Haye, en Touraine, en 1596; mort à Stockholm en 1650.
René Descartes est un de ces hommes qui honorent non seulement un pays, mais toute l'humanité. Il y eut peu de vies aussi occupées et aussi édifiantes que la sienne.
Après d'excellentes études faites sous les Jésuites, il compléta son éducation par les voyages: il visita la Hollande, la Bavière, la Moravie, la Silésie, le Holstein, le Tyrol, l'Italie, s'occupant surtout de mathématiques et de philosophie.
Ayant pour but de s'instruire, il s'était fait une règle d'apprendre la langue de chaque pays qu'il parcourait. Cette précaution lui fut utile de plus d'une manière.
Un jour, qu'il s'était embarqué sur les côtes de la Frise, il entendit les bateliers comploter, en langue du pays, de le jeter à la mer pour se partager ses dépouilles. Il mit résolument l'épée à la main, s'adressa à eux avec une énergie qui les domina, et acheva son trajet sans encombre.
Revenu à Paris, il trouva que le séjour de cette ville l'exposait à trop de dérangements. Il alla chercher la liberté et la tranquillité studieuses en Hollande, et y vécut vingt ans dans la retraite, d'où il donna au monde des écrits qui renouvelèrent la face des sciences.
Le plus considérable est le Discours de la Méthode. C'est le premier chef-d'œuvre de la prose française moderne. La belle langue du XVIIe siècle, dans sa simplicité majestueuse, se trouve là pour la première fois. C'est en même temps un des meilleurs guides pour la recherche de la vérité. Il marque l'heure d'une des évolutions les plus remarquables de la pensée humaine. La philosophie de Descartes (Cartésianisme) y est en principe, et pour lui la philosophie est surtout la science de bien vivre. Elle n'est pas seulement faite pour exercer et développer l'esprit, mais pour former le caractère. Sous ce rapport il prêcha d'exemple: "Quand on me fait une offense, disait-il, je tâche d'élever mon âme si haut, que l'offense ne parvienne pas jusqu'à moi."
La retraite, où Descartes avait cru trouver le recueillement et la paix, ne le mit pas à l'abri des persécutions.
Des professeurs contestèrent la valeur de ses travaux, des théologiens protestants l'attaquèrent sous prétexte d'athéisme. Dans un moment où la malice de ses ennemis l'avait plus que de coutume attristé et découragé, il écouta les propositions de la reine Christine de Suède, qui l'invitait à venir à sa cour. Il y alla; mais il ne tint pas longtemps contre la rigueur du climat et le changement d'habitudes. Il devait dès cinq heures du matin venir au palais et enseigner la philosophie à la reine, en plein hiver. C'était trop; au bout de quatre mois il fut atteint d'une fluxion de poitrine, et mourut dans la cinquante-quatrième année de son âge. La reine voulut faire placer son tombeau parmi ceux des premières familles de Suède, mais l'ambassadeur de France réclama son corps, qui fut transporté à Paris.
Quand Descartes construisit son système de philosophie, il voulut avoir un principe incontestable, une certitude pour point de départ, et l'étude de la nature humaine ne lui fournit rien de plus certain que la pensée même.
"Je pense, donc je suis" (cogito, ergo sum). Voilà l'axiome bien connu du cartésianisme.
Sa prétention à être le premier principe philosophique a provoqué bien des critiques. Qu'elles soient justes ou non, elles n'enlèvent pas à Descartes la gloire d'avoir délivré l'esprit d'une foule d'entraves, d'avoir mis la raison dans sa voie propre et sûre, et d'avoir, en posant au-dessus de tout le principe pensant, relevé la dignité humaine.
Son axiome est une sublime déclaration de la noblesse de notre nature, une protestation formelle contre tout ce qui pourrait amoindrir ou dégrader ce qu'il y a en nous de plus sûr, de plus beau et de plus divin, la pensée.
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Descartes, par le "Discours de la Méthode," a mis du premier coup l'esprit français de pair avec l'esprit ancien.
L'érudition a fait son temps; Descartes est un disciple devenu maître. Le premier de tous les préjugés dont il s'est délivré, c'est la superstition de l'antiquité. Il marche seul, et son pas est si ferme qu'on s'imagine qu'il crée ce que le plus souvent il ne fait que restaurer. Avant lui la raison n'ose guère se séparer de l'autorité, ni le nouveau de l'ancien; tout se prouve par des témoignages discutés et interprétés, par des livres, par des auteurs; toute argumentation est historique. Descartes ne veut pour preuve que des raisons pures, des vérités de sens intime. Jamais les témoignages humains n'interviennent dans son raisonnement; point de citation, point de commentaire....
En même temps que Descartes donnait le premier une image parfaite de l'esprit français, il portait la langue française à son point de perfection.
Une langue est arrivée à sa perfection quand elle est conforme à ce que nous avons de commun, à la raison. Telle est la langue de Descartes.... Il n'y manque que ce qui n'y était pas nécessaire, et ce n'en est pas la moindre beauté que de s'être privée des beautés qui n'appartenaient pas au sujet. Je reconnais là pour la première fois, ce sentiment de la langue de chaque sujet par lequel les écrivains du XVIIe siècle, Descartes en tête, ne sont guère moins étonnants par ce qu'ils rejettent de leur langue que par ce qu'ils y reçoivent. Nisard.
De tous les grands esprits que la France a produits, celui qui me paraît avoir été doué au plus haut degré de la puissance créatrice est incomparablement Descartes. Cet homme n'a fait que créer; il a créé les hautes mathématiques par l'application de l'algèbre à la géométrie; il a montré à Newton le système du monde en réduisant le premier toute la science du ciel à un problème de mécanique; il a créé la philosophie moderne, condamnée à s'abdiquer elle-même, ou à suivre éternellement son esprit et sa méthode; enfin, pour exprimer toutes ces créations il a créé un langage digne d'elles, naïf et mâle, sévère et hardi, cherchant avant tout la clarté, et trouvant par surcroît la grandeur.
Cousin.
Sitôt que l'âge me permit de sortir de la sujétion de mes précepteurs, je quittai entièrement l'étude des lettres; et me résolvant de ne chercher plus d'autre science que celle qui se pourrait trouver en moi-même, ou bien dans le grand livre du monde, j'employai le reste de ma jeunesse à voyager, à voir des cours et des armées, à fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions, à recueillir diverses expériences, à m'éprouver moi-même dans les rencontres que la fortune me proposait, et partout à faire telle réflexion sur les choses qui se présentaient que j'en pusse tirer quelque profit. Car il me semblait que je pourrais rencontrer beaucoup plus de vérité dans les raisonnements que chacun fait touchant les affaires qui lui importent, et dont l'évènement le doit punir bientôt après s'il a mal jugé, que dans ceux que fait un homme de lettres dans son cabinet, touchant des spéculations qui ne produisent aucun effet, et qui ne lui sont d'autre conséquence sinon que peut-être il en tirera d'autant plus de vanité qu'elles seront plus éloignées du sens commun, à cause qu'il aura dû employer d'autant plus d'esprit et d'artifice à tâcher de les rendre vraisemblables. Et j'avais toujours un extrême désir d'apprendre à distinguer le vrai d'avec le faux, pour voir clair en mes actions et marcher avec assurance en cette vie.
Comme la multitude des lois fournit souvent des excuses aux vices, en sorte qu'un État est bien mieux réglé lorsque, n'en ayant que fort peu, elles y sont fort étroitement observées; ainsi au lieu de ce grand nombre de préceptes dont la logique est composée, je crus que j'aurais assez des quatre suivants, pourvu que je prisse une ferme et constante résolution de ne manquer pas une seule fois à les observer. Le premier était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle; c'est-à-dire, d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n'eusse aucune occasion de le mettre en doute.
Le second, de diviser chacune des difficultés que j'examinerais en autant de parcelles qu'il se pourrait, et qu'il serait requis pour les mieux résoudre.
Le troisième, de conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu comme par degrés jusques à la connaissance des plus composés, et supposant même de l'ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres.
Et le dernier, de faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre.
Comme ce n'est pas assez, avant de commencer à rebâtir le logis où on demeure, que de l'abattre, et de faire provision de matériaux et d'architectes, ou s'exercer soi-même à l'architecture, et outre cela d'en avoir soigneusement tracé le dessin, mais qu'il faut aussi s'être pourvu de quelque autre, où on puisse être logé commodément pendant le temps qu'on y travaillera; ainsi, afin que je ne demeurasse point irrésolu en mes actions, pendant que la raison m'obligerait de l'être en mes jugements, et que je ne laissasse pas de vivre dès lors le plus heureusement que je pourrais, je me formai une morale par provision, qui ne consistait qu'en trois ou quatre maximes dont je veux bien vous faire part.
La première était d'obéir aux lois et aux coutumes de mon pays, retenant constamment la religion en laquelle Dieu m'a fait la grâce d'être instruit dès mon enfance, et me gouvernant en toute autre chose suivant les opinions, les plus modérées et les plus éloignées de l'excès, qui fussent communément reçues en pratique par les mieux sensés de ceux avec lesquels j'aurais à vivre.
Ma seconde maxime était d'être le plus ferme et le plus résolu en mes actions que je pourrais, et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses, lorsque je m'y serais une fois déterminé, que si elles eussent été très assurées; imitant en ceci les voyageurs, qui, se trouvant égarés en quelque forêt, ne doivent pas errer en tournoyant tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, ni encore moins s'arrêter en une place, mais marcher toujours le plus droit qu'ils peuvent vers un même côté, et ne le changer point pour de faibles raisons, encore que ce n'ait peut-être été au commencement que le hasard seul qui les ait déterminés à le choisir; car, par ce moyen, s'ils ne vont justement où ils désirent, ils arriveront au moins à la fin quelque part, où vraisemblablement ils seront mieux que dans le milieu d'une forêt.
Ma troisième maxime était de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l'ordre du monde, et généralement de m'accoutumer à croire qu'il n'y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir que nos pensées, en sorte qu'après que nous avons fait notre mieux, touchant les choses qui nous sont extérieures, tout ce qui manque de nous réussir est au regard de nous absolument impossible....
Enfin pour conclusion de cette morale, je m'avisai de faire une revue sur les diverses occupations qu'ont les hommes en cette vie, pour tâcher à faire choix de la meilleure, et, sans que je veuille rien dire de celles des autres, je pensais que je ne pouvais faire mieux que de continuer en celle-là même où je me trouvais, c'est-à-dire que d'employer toute ma vie à cultiver ma raison, et m'avancer autant que je pourrais en la connaissance de la vérité, suivant la méthode que je m'étais prescrite.
Si j'écris en français, qui est la langue de mon pays, plutôt qu'en latin qui est celle de mes précepteurs, c'est à cause que j'espère que ceux qui ne se servent que de leur raison naturelle toute pure jugeront mieux de mes opinions que ceux qui ne croient qu'aux livres anciens, et pour ceux qui joignent le bon sens avec l'étude, lesquels seuls je souhaite pour mes juges, ils ne seront point, je m'assure, si partiaux pour le latin, qu'ils refusent d'entendre mes raisons pour ce que je les explique en langue vulgaire.
Au reste, je ne veux point parler ici en particulier des progrès que j'ai espérance de faire à l'avenir dans les sciences, ni m'engager envers le public d'aucune promesse que je ne sois pas assuré d'accomplir; mais je dirai seulement que j'ai résolu de n'employer le temps qui me reste à vivre à autre chose qu'à tâcher d'acquérir quelque connaissance de la nature, qui soit telle qu'on en puisse tirer des règles pour la médecine, plus assurées que celles qu'on a eues jusques à présent, et que mon inclination m'éloigne si fort de toute sorte d'autres desseins, principalement de ceux qui ne sauraient être utiles aux uns qu'en nuisant aux autres, que, si quelques occasions me contraignaient de m'y employer, je ne crois point que je fusse capable d'y réussir. De quoi je fais ici une déclaration que je sais bien ne pouvoir servir à me rendre considérable dans le monde, mais aussi n'ai-je aucunement envie de l'être; et je me tiendrai toujours plus obligé à ceux par la faveur desquels je jouirai sans empêchement de mon loisir, que je ne serais à ceux qui m'offriraient les plus honorables emplois de la terre.
Corneille.
Né à Rouen en 1606; mort en 1684.
Pierre Corneille fut pour la poésie dramatique en France ce que Descartes avait été pour la philosophie. Il l'éleva à la hauteur à laquelle ses devanciers et contemporains, Mairet[18] et Rotrou,[19] n'avaient pu atteindre. La tragédie du Cid, son premier chef-d'œuvre, constitua le drame de caractère dans toute sa beauté, dans sa vérité et sa moralité. À partir de 1637, l'année de son apparition, il y eut un théâtre classique. Corneille y avait préludé par plusieurs essais, plus ou moins heureux, tels que la comédie de Mélite et la tragédie de Médée. Il le consolida et l'enrichit par une quantité de pièces, dont trois avec le Cid, "Horace, Cinna et Polyeucte," placent leur auteur au rang des premiers poëtes tragiques du monde.
Il se distingua également comme poëte comique. Sa comédie le Menteur ouvrit la voie dans laquelle Molière devait s'immortaliser.
Un incident curieux se rattache à la glorieuse histoire du Cid. Le cardinal de Richelieu, qui n'avait pas pour Corneille les sentiments les plus bienveillants, ordonna à l'Académie française de critiquer la pièce. L'Académie dut obéir, mais sa critique ne servit qu'à mieux faire apprécier le génie du poëte. En vain ses détracteurs le dénigraient et l'accusaient de n'être que le plagiaire du poëte espagnol,[20] dont il avait emprunté le sujet du Cid. Il leur imposa silence par la tragédie d'Horace, œuvre sublime toute faite de génie, et pour laquelle l'histoire de Rome ne lui fournissait qu'un récit, en lui laissant tout à inventer, incidents, situations, caractères et passions: Cinna et Polyeucte qui suivirent coup sur coup (1639-1640) mirent le comble à sa gloire. Les trois années qui séparent cette dernière pièce du Cid sont, peut-être, les plus merveilleusement fécondes de la vie d'un grand poëte. Mais la pauvreté et une ambition peu judicieuse firent travailler Corneille trop longtemps pour le théâtre. Il épuisa ses forces de bonne heure, et, en s'obstinant à rester dans la carrière, il se survécut en quelque sorte à lui-même.
Avec quelque honneur que l'on puisse encore nommer la Mort de Pompée, Rodogune, Héraclius, Don Sanche d'Aragon et Nicomède, il n'y a plus d'ensemble parfait, plus de progrès. C'est le commencement du déclin, et ce qu'il composa à partir de 1659 n'est plus digne de l'auteur de Cinna.
Ses œuvres frappent surtout par leur caractère moral. L'idée du beau, dans sa théorie sur l'art, ne se séparait pas de l'idée du bien. Il fit de son théâtre une véritable école d'héroïsme: on n'y va point, on ne le lit pas sans être pénétré d'admiration. L'influence en est salutaire. Ses héros sont de braves gens auxquels on voudrait ressembler. Corneille était d'ailleurs de leur famille autant que le comportaient la simplicité de sa vie et la modestie de son caractère. Il avait l'âme fière, indépendante, profondément religieuse. Pendant quelques années qu'il avait renoncé au théâtre, il consacra son talent à traduire en vers l'Imitation de Jésus-Christ. Son style est vigoureux, noble, plein de chaleur, quelquefois négligé, mais il s'en sert ordinairement pour exprimer de belles pensées et des sentiments généreux. Il mourut pauvre, comme il avait vécu, et grand dans sa pauvreté.
Si Corneille n'a pas connu les douceurs de la fortune, il a éprouvé les émotions enivrantes que donnent le succès et la célébrité. Ses contemporains l'ont apprécié et admiré. Mme. de Sévigné fait le plus grand cas de celui
"Dont la main crayonna
L'âme du grand Pompée et l'esprit de Cinna."
Elle écrivait à sa fille: "Croyez que jamais rien n'approchera, je ne dis pas surpassera, je dis que rien n'approchera des divins endroits de Corneille; il faut que tout cède à son génie." Et encore: "Vive notre vieil ami Corneille! Pardonnons lui de méchants vers en faveur des divines et sublimes beautés qui nous transportent."
Ces beautés sont multiples, beautés de caractères, beautés de pensées, beautés de style. Elles se relèvent souvent par le contraste des parties avoisinantes, comme la lumière ressort par l'effet des ombres. Corneille est un poëte très inégal. Il tombe fréquemment et de haut. Il ne soigne pas les détails. Le travail qui a pour but de polir, d'égaliser, de se soutenir ne lui était pas naturel. Il ménageait peu ses forces; il les concentrait dans certains endroits au point de s'affaiblir dans d'autres. Quand l'inspiration lui manquait, il ne savait pas y suppléer par l'art ou par l'esprit. Un de ses amis, sensible à ce défaut, disait: "Corneille a un lutin qui vient lui souffler les belles idées et les beaux vers; il ne peut rien faire de bon quand le lutin le délaisse."
Ses caractères les mieux réussis sont les caractères d'hommes, le Cid, Auguste, Polyeucte, Don Sanche, le vieil Horace; il n'a pas connu ni su peindre les femmes.
Il en fait des héroïnes, produits de son imagination plutôt que de la nature. Chimène et Pauline seules ont les qualités de leur sexe. Les autres, Émilie, Cornélie, Cléopâtre, sont viriles, outrées, en dehors de la nature; aussi les appelait-on "d'adorables furies."
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Osons dire ce que nous pensons; à nos yeux, Eschyle, Sophocle, et Euripide ne balancent point le seul Corneille; car aucun d'eux n'a connu et exprimé comme lui ce qu'il y a au monde de plus véritablement touchant, une grande âme aux prises avec elle-même, entre une passion généreuse et le devoir. Corneille est le créateur d'un pathétique nouveau, inconnu à l'antiquité et à tous les modernes avant lui; il dédaigne de parler aux passions naturelles et subalternes; il ne cherche pas à exciter la terreur et la pitié, comme le demande Aristote qui se borne à ériger en maximes la pratique des Grecs. Il semble que Corneille ait lu Platon et voulu suivre ses préceptes; il s'adresse à une partie tout autrement élevée de la nature humaine, à la passion la plus noble, la plus voisine de la vertu, l'admiration, et de l'admiration portée à son comble il tire les effets les plus puissants. Shakspere, nous en convenons, est supérieur à Corneille par l'étendue et la richesse du génie dramatique. La nature humaine tout entière semble à sa disposition, et il reproduit les scènes les plus diverses de la vie dans leur beauté et dans leur difformité, dans leur grandeur et dans leur bassesse. Il excelle dans la peinture des passions terribles ou gracieuses. Othello, Lady Macbeth, c'est la jalousie, c'est l'ambition, comme Juliette et Desdémone sont des noms immortels de l'amour jeune et malheureux. Mais, si Corneille a moins d'imagination, il a plus d'âme. Moins varié, il est plus profond. S'il ne met pas sur la scène autant de caractères différents, ceux qu'il y met sont les plus grands qui puissent être offerts à l'humanité. Les spectacles qu'il donne sont moins déchirants, mais à la fois plus délicats et plus sublimes. Qu'est-ce que la mélancolie d'Hamlet, la douleur du roi Lear, et même la dédaigneuse intrépidité de César, devant la magnanimité d'Auguste s'efforçant d'être maître de lui-même comme de l'univers, devant Chimène sacrifiant l'amour à l'honneur, surtout devant cette Pauline ne souffrant pas même dans le fond de son cœur un soupir involontaire pour celui qu'elle ne doit plus aimer?
Corneille se tient toujours dans les régions les plus hautes. Il est tour-à-tour Romain ou chrétien, il est l'interprète des héros, le chantre de la vertu, le poëte des guerriers et des politiques. Et il ne faut pas oublier que Shakspere est à peu près seul dans son temps, tandis qu'après Corneille vient Racine, qui pourrait suffire à la gloire poétique d'une nation.
Victor Cousin.
Horace.
Tragédie en cinq Actes.
Personnages.
- Tulle, Roi de Rome.
- Le vieil Horace, chevalier romain.
- Horace, son fils.
- Curiace, gentilhomme d'Albe, amant de Camille.
- Valère, chevalier romain, amoureux de Camille.
- Sabine, femme d'Horace et sœur de Curiace.
- Camille, amante de Curiace et sœur d'Horace.
- Julie, dame romaine, confidente de Sabine et de Camille.
- Flavian, soldat de l'armée d'Albe.
- Procule, soldat de l'armée de Rome.
ACTE PREMIER.
[La scène est à Rome, dans une salle de la maison d'Horace.
Sabine, Julie et Camille s'entretiennent des malheurs qui les menacent. La guerre a éclaté entre Rome et Albe. De quelque manière qu'elle se termine, leurs familles en souffriront. Ce qui sera la joie de l'une sera le deuil de l'autre. Camille voit déjà son mariage avec Curiace brisé.
Curiace arrive. Il apporte des nouvelles rassurantes. On est convenu que trois guerriers des deux partis combattront pour tous, et la victoire appartiendra au parti dont les champions seront vainqueurs.
Dans deux heures on saura qui les dieux auront désigné.]
ACTE SECOND.
[Le choix de Rome est connu: les trois frères Horace combattront pour elle.
Curiace en félicite son beau-frère Horace.
Arrive Flavian, porteur d'une importante nouvelle.]
Scène II.—Horace, Curiace, Flavian.
Curiace. Albe de trois guerriers a-t-elle fait le choix?
Flavian. Je viens pour vous l'apprendre.
Curiace. Eh bien, qui sont les trois?
Flavian. Vos deux frères et vous.
Curiace. Qui?
Flavian. Vous et vos deux frères.
Mais pourquoi ce front triste et ces regards sévères?
Ce choix vous déplaît-il?
Curiace. Non, mais il me surprend:
Je m'estimais trop peu pour un honneur si grand.
F. Dirai-je au dictateur dont l'ordre ici m'envoie,
Que vous le recevez avec si peu de joie?
Ce morne et froid accueil me surprend à mon tour.
C. Dis lui que l'amitié, l'alliance et l'amour
Ne pourront empêcher que les trois Curiaces
Ne servent leur pays contre les trois Horaces.
F. Contre eux! Ah, c'est beaucoup me dire en peu de mots!
C. Porte lui ma réponse et nous laisse en repos.
Scène III.
C. Que désormais le ciel, les enfers et la terre
Unissent leurs fureurs à nous faire la guerre,
Que les hommes, les dieux, les démons et le sort
Préparent contre nous un général effort:
Je mets à faire pis, en l'état où nous sommes,
Le sort et les démons et les dieux et les hommes;
Ce qu'ils ont de cruel et d'horrible et d'affreux
L'est bien moins que l'honneur qu'on nous fait à tous deux.
H. Le sort, qui de l'honneur nous ouvre la barrière,
Offre à notre constance une illustre matière;
Il épuise sa force à former un malheur,
Pour mieux se mesurer avec notre valeur,
Et, comme il voit en nous des âmes peu communes,
Hors de l'ordre commun il nous fait des fortunes.
Combattre un ennemi pour le salut de tous
Et contre un inconnu s'exposer seul aux coups,
D'une simple vertu c'est l'effet ordinaire;
Mille déjà l'ont fait, mille pourraient le faire.
Mourir pour le pays est un si digne sort,
Qu'on briguerait en foule une si belle mort.
Mais vouloir au public immoler ce qu'on aime,
S'attacher au combat contre un autre soi-même,
Attaquer un parti qui prend pour défenseur
Le frère d'une femme et l'amant d'une sœur,
Et, rompant tous ces nœuds, s'armer pour la patrie
Contre un sang qu'on voudrait racheter de sa vie,
Une telle vertu n'appartenait qu'à nous.
L'éclat de son grand nom lui fait peu de jaloux,
Et peu d'hommes au cœur l'ont assez imprimée
Pour oser aspirer à tant de renommée.
C. Il est vrai que nos noms ne sauraient plus périr,
L'occasion est belle, il nous la faut chérir;
Nous serons les miroirs d'une vertu bien rare.
Mais votre fermeté tient un peu du barbare;
Peu, même des grands cœurs, tireraient vanité
D'aller par ce chemin à l'immortalité.
À quelque prix qu'on mette une telle fumée,
L'obscurité vaut mieux que tant de renommée.
Pour moi, je l'ose dire, et vous l'avez pu voir.
Je n'ai point consulté pour suivre mon devoir;
Notre longue amitié, l'amour ni l'alliance
N'ont pu mettre un instant mon esprit en balance,
Et puisque, par ce choix, Albe montre en effet
Qu'elle m'estime autant que Rome vous a fait,
Je crois faire pour elle autant que vous pour Rome;
J'ai le cœur aussi bon, mais enfin je suis homme.
Je vois que votre honneur demande tout mon sang,
Que tout le mien consiste à vous percer le flanc;
Près d'épouser la sœur, qu'il faut tuer le frère,
Et que pour mon pays j'ai le sort si contraire.
Encor qu'à mon devoir je coure sans terreur,
Mon cœur s'en effarouche et j'en frémis d'horreur;
J'ai pitié de moi-même, et jette un œil d'envie
Sur ceux dont notre guerre a consumé la vie,
Sans souhait toutefois de pouvoir reculer.
Ce triste et fier honneur m'émeut sans m'ébranler:
J'aime ce qu'il me donne, et je plains ce qu'il m'ôte;
Et, si Rome demande une vertu plus haute,
Je rends grâces au ciel de n'être pas Romain
Pour conserver encore quelque chose d'humain.
H. Si vous n'êtes Romain, soyez digne de l'être,
Et si vous m'égalez, faites le mieux paraître.
La solide vertu dont je fais vanité
N'admet point de faiblesse avec sa fermeté,
Et c'est mal de l'honneur entrer dans la carrière,
Que dès le premier pas regarder en arrière.
Notre malheur est grand, il est au plus haut point.
Je l'envisage entier; mais je n'en frémis point.
Contre qui que ce soit que mon pays m'emploie,
J'accepte aveuglément cette gloire avec joie,
Celle de recevoir de tels commandements
Doit étouffer en nous tous autres sentiments.
Qui, près de le servir, considère autre chose
À faire ce qu'il doit lâchement se dispose.
Ce droit saint et sacré rompt tout autre lien.
Rome a choisi mon bras, je n'examine rien.
Avec une allégresse aussi pleine et sincère
Que j'épousai la sœur, je combattrai le frère;
Et, pour trancher enfin ces discours superflus,
Albe vous a nommé, je ne vous connais plus.
C. Je vous connais encor, et c'est ce qui me tue;
Mais cette âpre vertu ne m'était pas connue,
Comme notre malheur elle est au plus haut point,
Souffrez que je l'admire et ne l'imite point.
H. Non, non, n'embrassez pas de vertu par contrainte,
Et, puisque vous trouvez plus de charme à la plainte,
En toute liberté goûtez un bien si doux:
Voici venir ma sœur pour se plaindre avec vous.
Je vais revoir la vôtre et résoudre son âme
À se bien souvenir qu'elle est toujours ma femme,
À vous aimer encor si je meurs par vos mains,
Et prendre en son malheur des sentiments romains.
[Camille supplie Curiace de ne pas accepter l'honneur d'un combat fratricide. Le brave Albain croirait manquer au plus sacré des devoirs. Avant d'appartenir à Camille il appartient à son pays, et il fera ce qu'Albe attend de lui.
Tout aussi vaines que les prières de Camille sont celles de Sabine qui arrive avec Horace son époux.
Les deux guerriers ont peine à se défendre contre la vivacité de leur langage et contre leurs larmes, quand le vieil Horace arrive et dit:]
Scène VII.
Qu'est-ce ci, mes enfants? écoutez-vous vos flammes?
Et perdez-vous encor le temps avec des femmes?
Prêts à verser du sang, regardez-vous des pleurs?
Fuyez, et laissez les déplorer leurs malheurs.
Leurs plaintes ont pour vous trop d'art et de tendresse,
Elles vous feraient part enfin de leur faiblesse:
Et ce n'est qu'en fuyant qu'on pare de tels coups.
[Sabine et Camille se retirent en pleurant. Horace recommande à son père de les retenir, de les surveiller. Il le promet, et, en prenant congé de son fils et du fiancé de sa fille, il leur dit:]
Pour vous encourager ma voix manque de termes,
Mon cœur ne forme point de pensers assez fermes;
Moi-même en cet adieu j'ai les larmes aux yeux;
Faites votre devoir et laissez faire aux dieux.
ACTE TROISIÈME.
[Tous les cœurs sont partagés entre l'espérance et la crainte. Il a été convenu qu'avant d'engager les champions de Rome et d'Albe dans un combat odieux, on consultera encore la volonté des Dieux par un sacrifice. Pourront-ils permettre tant d'atrocité? Le vieil Horace arrive et dit en s'adressant à Sabine et à Camille.]
Scène V.
Je viens vous apporter de fâcheuses nouvelles,
Mes filles; mais en vain je voudrais vous celer
Ce qu'on ne vous saurait longtemps dissimuler;
Vos frères sont aux mains, les Dieux ainsi l'ordonnent.
Le vieil Horace. Loin de blâmer les pleurs que je vous vois répandre
Je crois faire beaucoup de m'en pouvoir défendre,
Et céderais peut-être à de si rudes coups
Si je prenais ici même intérêt que vous.
Non, qu'Albe par son choix m'ait fait haïr vos frères.
Tous trois me sont encor des personnes bien chères;
Mais enfin l'amitié n'est pas de même rang,
Et n'a point les effets de l'amour ni du sang.
Je ne sens point pour eux la douleur qui tourmente
Sabine comme sœur, Camille comme amante!
Je puis les regarder comme nos ennemis,
Et donne sans regret mes souhaits à mes fils.
Ils sont, grâces aux dieux, dignes de leur patrie.
Si le ciel pitoyable eût écouté ma voix,
Albe serait réduite à faire un autre choix;
Nous pourrions voir tantôt triompher les Horaces
Sans voir leurs bras souillés du sang des Coriaces,
Et de l'évènement d'un combat plus humain
Dépendrait maintenant l'honneur du nom romain.
La prudence des Dieux autrement en dispose;
Sur leur ordre éternel mon esprit se repose;
Il s'arme en ce besoin de générosité
Et du bonheur public fait sa félicité.
Tâchez d'en faire autant pour soulager vos peines
Et songez toutes deux que vous êtes Romaines.
Scène VI.—Le vieil Horace, Sabine, Camille, Julie.
Le vieil H. Nous venez-vous, Julie, apprendre la victoire?
Julie. Mais plutôt du combat les funestes effets.
Rome est sujette d'Albe, et vos fils sont défaits;
Des trois les deux sont morts, son époux seul vous reste.
Le vieil H. Ô d'un triste combat effet vraiment funeste!
Rome est sujette d'Albe! et pour l'en garantir
Il n'a pas employé jusqu'au dernier soupir!
Non, non, cela n'est point; on vous trompe, Julie,
Rome n'est point sujette, ou mon fils est sans vie;
Je connais mieux mon sang, il sait mieux son devoir.
Julie. Mille de nos remparts comme moi l'ont pu voir.
Il s'est fait admirer tant qu'ont duré ses frères:
Mais quand il s'est vu seul contre trois adversaires,
Près d'être enfermé d'eux, sa fuite l'a sauvé.
Le vieil H. Et nos soldats trahis ne l'ont point achevé!
Dans leurs rangs à ce lâche ils ont donné retraite!
Julie. Je n'ai rien voulu voir après cette défaite.
Camille. Ô mes frères!
Le vieil H. Tout beau, ne les pleurez pas tous;
Deux jouissent d'un sort dont leur père est jaloux.
Que des plus nobles fleurs leur tombe soit couverte;
La gloire de leur mort m'a payé de leur perte.
Ce bonheur a suivi leur courage invaincu,
Qu'ils ont vu Rome libre autant qu'ils ont vécu,
Et ne l'auront point vue obéir qu'à son prince,
Ni d'un État voisin devenir la province.
Pleurez l'autre, pleurez l'irréparable affront
Que sa fuite honteuse imprime à notre front;
Pleurez le déshonneur de toute notre race
Et l'opprobre éternel qu'il laisse au nom d'Horace.
Julie. Que vouliez-vous qu'il fît contre trois?
Le vieil H. Qu'il mourût
Ou qu'un beau désespoir alors le secourût.
N'eût-il que d'un moment reculé sa défaite,
Rome eût été du moins un peu plus tard sujette;
Il eût avec honneur laissé mes cheveux gris,
Et c'était de sa vie un assez digne prix.
Il est de tout son sang comptable à sa patrie;
Chaque goutte épargnée a sa gloire flétrie;
Chaque instant de sa vie, après ce lâche tour,
Met d'autant plus ma honte avec la sienne au jour.
J'en romprai bien le cours: et ma juste colère,
Contre un indigne fils usant des droits d'un père,
Saura bien faire voir dans sa punition
L'éclatant désaveu d'une telle action.
Sabine. Écoutez un peu moins ces ardeurs généreuses,
Et ne nous rendez point tout-à-fait malheureuses.
Le vieil Horace. Sabine, votre cœur se console aisément;
Nos malheurs jusqu'ici vous touchent faiblement.
Vous n'avez point encor de part à nos misères;
Le ciel vous a sauvé votre époux et vos frères;
Si nous sommes sujets, c'est de votre pays,
Vos frères sont vainqueurs quand nous sommes trahis,
Et, voyant le haut point où leur gloire se monte,
Vous regardez fort peu ce qui nous vient de honte.
Mais votre trop d'amour pour cet infâme époux
Vous donnera bientôt à plaindre comme à nous.
Vos pleurs en sa faveur sont de faibles défenses.
J'atteste des grands dieux les suprêmes puissances
Qu'avant ce jour fini, ces mains, ces propres mains
Laveront dans son sang la honte des Romains.
[Camille intercède pour son frère. Le vieil Horace lui ordonne de ne plus lui parler d'un infâme. Valère cependant vient lui raconter comment les choses se sont réellement passées, comment ce fils par une fuite feinte s'est rendu maître de la situation, et a assuré le triomphe de Rome. Ce récit change sa fureur en allégresse, et jette Camille dans une profonde douleur.]
Scène III.
Le vieil H. Ma fille, il n'est plus temps de répandre des pleurs;
Il sied mal d'en verser où l'on voit tant d'honneurs.
On pleure injustement des pertes domestiques
Quand on en voit sortir des victoires publiques;
Rome triomphe d'Albe, et c'est assez pour nous.
[Il va porter la nouvelle à Sabine, qui est le plus à plaindre, et il espère que, pour supporter ce rude coup, elle se rappellera]
Le généreux amour qu'elle doit au vainqueur.
Cependant étouffez cette lâche tristesse,
Recevez le, s'il vient, avec moins de faiblesse,
Faites-vous voir sa sœur....
[Oui, elle le recevra comme il mérite d'être reçu, elle se mettra à la hauteur de sa brutalité.]...
Il vient: préparons-nous à montrer constamment
Ce que doit une amante à la mort d'un amant.
Scène V.—Horace, Camille, Procule portant en sa main les trois épées des Curiaces.
Horace. Ma sœur, voici le bras qui venge nos deux frères,
Le bras qui rompt le cours de nos destins contraires,
Qui nous rend maîtres d'Albe, enfin voici le bras
Qui seul fait aujourd'hui le sort des deux États.
Vois ces marques d'honneur, ces témoins de ma gloire,
Et rends ce que tu dois à l'heur de ma victoire.
Camille. Recevez donc mes pleurs; c'est ce que je lui dois.
Horace. Rome n'en veut point voir après de tels exploits,
Et nos deux frères morts dans le malheur des armes
Sont trop payés de sang pour exiger des larmes;
Quand la perte est vengée, on n'a plus rien perdu.
Camille. Puisqu'ils sont satisfaits par le sang épandu,
Je cesserai pour eux de paraître affligée,
Et j'oublîrai leur mort que vous avez vengée.
Mais qui me vengera de celle d'un amant
Pour me faire oublier sa perte en un moment?
Horace. Que dis-tu, malheureuse?
Camille. Ô mon cher Curiace!
Horace. Ô d'une indigne sœur insupportable audace!
D'un ennemi public, dont je reviens vainqueur,
Le nom est dans ta bouche et l'amour dans ton cœur!
Ton ardeur criminelle à la vengeance aspire,
Ta bouche la demande, et ton cœur la respire!
Suis moins ta passion, règle mieux tes désirs,
Ne me fais plus rougir d'entendre tes soupirs.
Tes flammes désormais doivent être étouffées;
Bannis les de ton âme et songe à mes trophées,
Qu'ils soient dorénavant ton unique entretien.
Camille. Donne moi donc, barbare, un cœur comme le tien,
Et, si tu veux enfin que je t'ouvre mon âme,
Rends moi mon Curiace, ou laisse agir ma flamme.
Ma joie et mes douleurs dépendaient de son sort.
Je l'adorais vivant, et je le pleure mort.
Ne cherche plus ta sœur, où tu l'avais laissée;
Tu ne revois en moi qu'une amante offensée,
Qui, comme une furie attachée à tes pas,
Te veut incessamment reprocher son trépas.
Tigre altéré de sang, qui me défends les larmes,
Qui veux que dans sa mort je trouve encor des charmes,
Et que, jusques au ciel élevant tes exploits,
Moi-même je le tue une seconde fois!
Puissent tant de malheurs accompagner ta vie
Que tu tombes au point de me porter envie,
Et toi bientôt souiller par quelque lâcheté
Cette gloire si chère à ta brutalité!
Horace. Ô ciel! qui vit jamais une pareille rage?
Crois-tu donc que je sois insensible à l'outrage,
Que je souffre en mon sang ce mortel déshonneur?
Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur,
Et préfère du moins au souvenir d'un homme
Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome.
Camille. Rome, l'unique objet de mon ressentiment!
Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant,
Rome, qui t'a vu naître et que ton cœur adore,
Rome enfin que je hais parce qu'elle t'honore!
Puissent tous ses voisins, ensemble conjurés,
Saper ses fondements encor mal assurés,
Et, si ce n'est assez de toute l'Italie,
Que l'Orient contre elle à l'Occident s'allie;
Que cent peuples unis des bouts de l'univers
Passent pour la détruire et les monts et les mers;
Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles,
Et de ses propres mains déchire ses entrailles!
Que le courroux du ciel allumé par mes vœux
Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux!
Puissé-je de mes yeux y voir tomber la foudre,
Voir ses maisons en cendre et tes lauriers en poudre,
Voir le dernier Romain à son dernier soupir,
Moi seule en être cause et mourir de plaisir!
Horace (mettant l'épée à la main et poursuivant
sa sœur qui s'enfuit) C'est trop! ma passion à la raison fait place.
Va dedans les enfers plaindre ton Curiace!
Camille (blessée derrière le théâtre). Ah! traître!
Horace (revenant sur le théâtre). Ainsi reçoive un châtiment soudain
Quiconque ose pleurer un ennemi romain!
ACTE CINQUIÈME.
[Le vieil Horace déplore l'action trop prompte de son fils et s'humilie sous le jugement des dieux.]
Quand la gloire nous enfle il sait bien comme il faut
Confondre notre orgueil qui s'élève trop haut!
Nos plaisirs les plus doux ne vont pas sans tristesse.
[Son fils demande d'ailleurs à subir le châtiment mérité. Le crime qu'il a commis ne peut s'expier que par sa mort: il la désire; il est prêt à se la donner. Sur les entrefaites le roi arrive pour exprimer au vieil Horace sa reconnaissance pour le service national que ses fils ont rendu, sa sympathie pour le malheur de sa fille si prématurément et si cruellement mise au tombeau.
Valère demande que le roi punisse le meurtrier de Camille.
Horace ne cherche pas à se défendre. Il accepte la peine qu'il a méritée. Que le roi prononce!
Le vieil Horace prend alors la parole pour défendre son fils. Il prie le roi de tenir compte des circonstances:]
Un premier mouvement ne fut jamais un crime,
Et la louange est due au lieu du châtiment
Quand la vertu produit ce premier mouvement.
Le seul amour de Rome a sa main animée;
Il serait innocent s'il l'avait moins aimée.
Qu'ai-je dit, Sire? il l'est, et ce bras paternel
L'aurait déjà puni s'il était criminel.
(S'adressant à Valère.)
Dis, Valère, dis nous, si tu veux qu'il périsse,
Où tu penses choisir un lieu pour son supplice?
Sera-ce entre ces murs que mille et mille voix
Font résonner encor du bruit de ses exploits?
Sera-ce hors des murs, au milieu de ces places
Qu'on voit fumer encor du sang des Curiaces;br>
Entre leurs trois tombeaux et dans ce champ d'honneur,
Témoin de sa vaillance et de notre bonheur?
[Non, Rome ne peut pas consentir à la mort du vainqueur d'Albe. Le roi lui pardonne; un sacrifice sera offert aux dieux, et quant à Camille, dit le roi:]
Je la plains; et pour rendre à son sort rigoureux
Ce que peut souhaiter son esprit amoureux,
Puisqu'en un même jour l'ardeur d'un même zèle
Achève le destin de son amant et d'elle,
Je veux qu'un même jour, témoin de leurs deux morts,
Dans un même tombeau voie enfermer leurs corps.
Vers Détachés,
Sentencieux et populaires de Pierre Corneille.
Dans un si grand revers que vous reste-t-il?
Moi.
Moi, dis-je, et c'est assez.
(Médée.)
Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée.
(Épître à Ariste.)
Et les rides du front passent jusqu'à l'esprit.
(Épître à Louis XIV.)
L'amour est un tyran qui n'épargne personne.
Je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées
La valeur n'attend pas le nombre des années.
À vaincre sans péril on triomphe sans gloire.
Mourant sans déshonneur je mourrai sans regret.
L'amour n'est qu'un plaisir, l'honneur est un devoir.
On est toujours tout prêt quand on a du courage.
(Le Cid.)
Qui veut mourir ou vaincre est vaincu rarement.
On perd tout, quand on perd un ami si fidèle.
Je vivrai sans reproche ou périrai sans honte.
Faites votre devoir et laissez faire aux dieux.
La nature en tout temps garde ses premiers droits.
Quand la perte est vengée on n'a plus rien perdu.
Nos plaisirs les plus doux ne vont pas sans tristesse.
(Horace.)
Qui vit haï de tous ne saurait longtemps vivre.
L'ambition déplaît quand elle est assouvie.
... Monté sur le faîte il aspire à descendre.
On garde sans remords ce qu'on acquiert sans crime.
Qui peut tout doit tout craindre.
Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé.
Que la vengeance est douce à l'esprit d'une femme!
(Cinna.)
L'on doute d'un cœur qui n'a point combattu.
Mais que sert le mérite où manque la fortune?
Dieu même a craint la mort.
Qui chérit son erreur ne la veut pas connaître.
... Plus l'exemple est grand, plus il est dangereux.
(Polyeucte.)
La justice n'est pas une vertu d'état.
Ces âmes que le ciel ne forma que de boue.
Un cœur né pour servir sait mal comme on commande.
Qui la sait et la souffre a part à l'infamie.
Oh! qu'il est doux de plaindre
Le sort d'un ennemi quand il n'est plus à craindre.
(Pompée.)
Le ciel par les travaux veut qu'on monte à la gloire,
Pour gagner un triomphe il faut une victoire.
(Rodogune.)
Qui se laisse outrager mérite qu'on l'outrage.
La mort n'a rien d'affreux pour une âme bien née.
(Héraclius.)
La bassesse du sang ne va point jusqu'à l'âme.
(Don Sanche.)
On n'aime point à voir ceux à qui l'on doit tant.
La plus mauvaise excuse est assez pour un père.
Le temps et la raison pourront le rendre sage.
(Nicomède.)
Le temps est un grand maître, il règle bien des choses.
C'est gloire de se perdre en servant ce qu'on aime.
(Sertorius.)
Pascal.
Né à Clermont, en Auvergne, en 1623; mort en 1662.
Blaise Pascal fit faire à la prose française sa dernière évolution. Il la fixa définitivement. Il y eut après lui des écrivains de génie, il n'y en eut point qui écrivit mieux que lui, avec plus de goût, de force et de correction.
La nature l'avait doué d'un esprit supérieur: son père eut le mérite d'en préparer le développement d'une façon merveilleuse. Ce développement fut même trop précoce; la santé de Pascal en pâtit. Il passa peu de jours de sa jeunesse et de son âge mûr sans souffrir.
Comme Descartes, Pascal appartient à l'histoire des sciences. Il en avait le génie, et il le manifesta dès son enfance; il entend par hasard le son d'un couteau sur un plat de faïence, et cela devient le point de départ d'un traité sur l'acoustique; il entend une définition de la géométrie, et, sans livres, sans assistance, pousse, par la seule réflexion, jusqu'à la 32e proposition du livre d'Euclide, et il n'avait que douze ans! Ces exploits intellectuels, rapportés par sa sœur Madame Périer, peuvent être exagérés, mais toujours est-il certain que Pascal était mathématicien, géomètre, et géomètre profond à un âge où ordinairement les bons esprits savent à peine ce que c'est que la géométrie.
À l'âge de seize ans, il composa le meilleur traité des coniques qu'il y eût, et, trois ans plus tard, il inventa une fameuse machine d'arithmétique par laquelle on peut faire toutes sortes de calculs sans savoir aucune règle. Puis il fit de belles expériences sur la pesanteur de l'air, et confirma la doctrine de Torricelli.
Il avait à peu près 23 ans. Un accident, qui faillit lui coûter la vie, le décida à renoncer au monde. Il se promenait en carrosse, lorsqu'au pont de Neuilly ses chevaux s'emportèrent et se précipitèrent vers un endroit du pont, où il n'y avait pas de garde-fou.
Il était perdu si, par la rupture des rênes, les chevaux n'avaient pas été détachés de la voiture; ils tombèrent dans la rivière, et Pascal, sans autre mal que la peur, demeura sur le bord. Son âme, vivement impressionnée, crut entendre la voix de Dieu qui l'appelait, et il se retira à Port Royal des Champs près de Paris, où quelques hommes pieux et studieux, et appelés les solitaires de Port Royal, vivaient sous une règle religieuse commune. Il devint le plus illustre d'entre eux.
Quelques propositions déclarées hérétiques de l'évêque d'Ypres, Jansénius, sur la grâce divine faisaient alors grand bruit parmi les théologiens. Antoine Arnaud, celui qu'on appelle le grand Arnaud, fut condamné par la Sorbonne, comme coupable de Jansénisme. Pascal prend la plume pour défendre son ami. Du fond de sa retraite il lance ces lettres d'ardente polémique, connues sous le nom de Lettres Provinciales. Elles sont des chefs-d'œuvre d'éloquence, de dialectique et de style, et le plus terrible réquisitoire contre les Jésuites, mais, œuvres d'actualité et de passion, elles ont beaucoup perdu de leur intérêt.
L'autre livre de Pascal—Les Pensées—ne perdra jamais le sien, tant qu'il y aura une humanité souffrante, affamée de vérité et exposée au doute et à l'erreur. Ce livre ne contient que des fragments d'une apologie du christianisme que Pascal méditait, et que la mort l'empêcha de mener à bonne fin. On les a recueillis avec une sollicitude légitime, et l'on peut dire qu'il s'y rencontre quelques uns des plus beaux passages qui aient été exprimés dans aucune langue humaine.
On a appelé Pascal un génie effrayant. Il l'est en effet par la précocité et la grandeur de ses travaux.... Son esprit chercha de bonne heure la raison de tout. Il dut être embarrassé par bien des problèmes difficiles à résoudre.
Il expliqua ce qui était susceptible d'explication; l'inexplicable l'arrêta sans le faire reculer. Il hésita un moment, le doute entra dans son âme et la déchira. Il s'en guérit par une croyance résolument et volontairement acceptée. Les subtilités et l'esprit l'assaillirent quelquefois, mais ne la lui ôtèrent plus. Le mystère lui semblait un abîme préférable à celui de la négation: il s'y plongea, sûr d'y trouver Dieu, et en sortit, éclatant de foi et de lumière. L'amour de la religion fut le dernier, le suprême amour de sa vie. Il y concentra toutes les forces de son intelligence, toute l'activité de son cœur. Il entrevoyait ce que serait l'humanité sans elle, et nul homme n'a parlé avec plus de vérité de sons caractère, avec plus de science de ses mystères, avec plus d'éloquence de sa sainteté que lui.
Son esprit, qui recula les limites de la science, vit aussi plus loin que nul autre dans le cœur de l'homme. Les études qu'il fit ajoutèrent de nouvelles vérités à notre connaissance de nous-mêmes. Sa puissante imagination mit admirablement en relief tout un côté de la nature humaine, et le livre, dans lequel on a réuni ses pensées sur ce sujet, abonde en observations admirables de clarté, de justesse et de force.
Doué d'une exquise sensibilité, il n'apporta pas dans la philosophie la froideur d'un esprit systématique. Le raisonnement n'y étouffa jamais l'émotion. Il reste homme même sous la cuirasse du stoïcisme, même sous la haire du pénitent. Il ne jugea pas seulement les passions, il les éprouva, ... L'amour du vrai dévorait Pascal: l'ardeur du bien le brûlait. Ce feu intérieur consuma son corps. Il l'attisa sans chercher à le modérer, à le régler. Ce fut une erreur, et une erreur dont la gravité a été fatale puisqu'elle abrégea ses jours.
Pascal qui possédait tout, vivacité et profondeur d'esprit, exquise sensibilité, réflexion et spontanéité, raisonnement et observation, aptitude à saisir l'idée en métaphysicien et l'image en artiste, n'avait pas ce sage tempérament qui maintient l'équilibre en soi, ce sentiment de sollicitude prudemment égoïste qui eût rendu sa vie moins douloureuse, plus longue, et par conséquent plus utile.
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