Scène V
LISETTE, dans le fond.
Vous ne venez donc pas à l’Opéra, ma chère ?
Non, monsieur, pas ce soir.
Pourquoi pas ?
Pour quoi faire ?
C’est une fête où va tout ce qui touche au roi.
Une fête ? pour qui ?
Pour nous.
Non pas pour moi.
Vos querelles, mon fils, me font mourir de rire.
À Lisette, qui veut sortir.
Lisette, demeurez ; j’ai deux mots à vous dire.
Riez, si vous voulez, madame, à vous permis ;
Vous ne me ferez pas du tout changer d’avis.
Non, je ne conçois pas, sur quoi que l’on se fonde,
Cette obstination à s’exiler du monde,
Cette rage de vivre au fond d’un vieil hôtel,
De bouder le plaisir comme un péché mortel,
Et de rester à coudre une tapisserie,
Quand tout Paris se masque, et quand je vous en prie.
Je ne veux rien qui soit contre votre désir ;
Monsieur, je suis souffrante, et je ne puis sortir.
Bon ! souffrante, c’est là votre excuse ordinaire.
Mais s’il est vrai, mon fils…
Il n’en est rien, ma mère.
Souffrante ! voilà bien le grand mot féminin.
Mais l’étiez-vous hier ? le serez-vous demain ?
Non, vous l’êtes ce soir, et qu’avez-vous, de grâce ?
Un mal qui vous arrive aussi vite qu’il passe,
Des vapeurs, sûrement. La belle invention !
L’exigez-vous, monsieur ? J’obéis.
Mon Dieu, non.
Exiger ! — Obéir ! — Le bon Dieu vous bénisse !
Dirait-on pas vraiment qu’on vous traîne au supplice ?
Ne la chagrinez pas. — Pour l’égayer un peu,
Nous ferons un piquet ce soir au coin du feu.
Permettez-vous, monsieur ?
Certainement.
J’enrage.
Voilà mes projets morts. — Quel ennui ! Quel dommage !
Lisette, j’en suis sûr, en a le cœur navré ;
Mais, avant de sortir, je la retrouverai.
Le diable est donc logé dans la tête des femmes !
Haut.
Allons ! j’irai donc seul. — À votre jeu, mesdames.
Holà ! Jasmin ! Lafleur ! Des cartes, des flambeaux !
Vite ! — Je vous souhaite un millier de capots,
De pics et de repics, et de quintes majeures.
Combien un si beau jeu doit abréger les heures !
Un bon piquet, mon fils, n’est point à dédaigner ;
Le roi l’aime.
Le roi… ferait mieux de régner.
On joue aussi, monsieur, quelquefois chez la reine.
Jouez donc. Mais, morbleu ! ce n’est guère la peine
D’avoir un nom, du bien, de l’esprit et vingt ans,
Et ce visage-là, pour perdre ainsi son temps.
Vraiment la patience en devient malaisée.
Pourquoi donc, s’il vous plaît, vous avoir épousée ?
Pourquoi donc êtes-vous jeune et faite à ravir ?
À quoi bon tout cela, pour ne pas s’en servir ?
Que faites-vous d’avoir cent mille écus de rente,
Et, comme Trissotin, un carrosse amarante,
Et quatre grands chevaux qui se meurent d’ennui,
Pour vivre hier, demain, toujours, comme aujourd’hui ?
À quoi bon, dites-moi, cette taille élégante,
Cet air et ce regard ?… car vous seriez charmante !
Je suis votre mari, mais, quand c’est arrivé,
J’avais sur votre compte étrangement rêvé ;
Oui, ne vous en déplaise, et je vous le confesse.
Le feu roi dans sa cour montrait bien sa maîtresse,
Et de ses courtisans un murmure flatteur
Parfois, n’en doutez pas, lui fit plaisir au cœur.
Moi, duc, et votre époux, n’ai-je donc pu me croire,
En vous montrant aussi, le droit d’en tirer gloire ?
Quand de m’appartenir vous m’avez fait l’honneur,
Ne puis-je donc avoir l’orgueil de mon bonheur ?
Vous étiez belle et noble, et je vous tiens pour telle.
À quoi sert d’être noble, à quoi sert d’être belle,
Si vous ne savez pas marcher avec fierté
Et dans cette noblesse et dans cette beauté ?
Si vous ne savez pas monter dans votre chaise,
Dans un panier doré vous étendre à votre aise,
Et, lorsque devant vous l’huissier crie un grand nom,
Le bonnet sur l’oreille entrer à Trianon ?
Ma foi, je vous croyais d’un autre caractère ;
Je croyais sans déchoir, qu’on pouvait daigner plaire ;
Je vous jugeais moins sage, et ne m’attendais pas
Qu’en me donnant la main vous compteriez vos pas.
Je m’en vais me vêtir ; adieu.
Bonsoir, madame.