Memnon ou la Sagesse humaine (1749) raconte comment un philosophe babylonien nommé Memnon, décidé un beau matin à devenir parfaitement sage en renonçant définitivement aux femmes, au vin, au jeu et à toute passion susceptible de troubler sa raison, voit son projet de sagesse absolue s'effondrer méthodiquement en une seule journée à travers une succession de mésaventures aussi comiques que cruelles : séduit et dépouillé par une belle inconnue, il perd un œil dans une rixe provoquée par le mari jaloux de celle-ci, se fait voler le reste de sa fortune par de faux amis profitant de son ivresse accidentelle, et se retrouve finalement emprisonné par erreur judiciaire. Au comble du désespoir après cette journée calamiteuse, Memnon reçoit la visite d'un esprit céleste venu lui expliquer que la sagesse absolue et l'invulnérabilité totale au malheur n'existent nulle part dans l'univers, pas même chez les êtres les plus évolués des autres planètes, et que l'homme doit se contenter d'une sagesse modeste et relative plutôt que de rêver à une perfection impossible. Ce conte bref et efficace, antérieur à Candide dont il annonce déjà la démarche et certaines conclusions, illustre avec une économie de moyens remarquable la conviction voltairienne selon laquelle les systèmes philosophiques prétendant à la perfection absolue se heurtent toujours, tôt ou tard, à la réalité imparfaite et cocasse du monde réel. Composé à la fin de l'année 1748, quelques mois seulement après Zadig dont il partage la structure et certaines interrogations philosophiques, ce conte paraît fin 1749 au sein d'un recueil de pièces en vers et en prose ; contrairement au dénouement de Zadig, celui de Memnon reste délibérément moins artificiellement optimiste, le héros restant borgne et non convaincu par les explications de l'esprit céleste venu le consoler. Ce conte bref, souvent lu en contrepoint direct de Zadig pour son pessimisme comparatif plus marqué, illustre la diversité des tons que Voltaire savait déployer au sein même du genre du conte philosophique.