AVANT-PHOTOS

Je me suis proposé de grands desseins dans ce petit ouvrage. J’ai tâché d’y peindre un sol et des végétaux différents de ceux de l’Europe. Nos poëtes ont assez reposé leurs amants sur le bord des ruisseaux, dans les prairies et sous le feuillage des hêtres. J’en ai voulu asseoir sur le rivage de la mer, au pied des rochers, à l’ombre des cocotiers, des bananiers et des citronniers en fleurs. Il ne manque à l’autre partie du monde que des Théocrites et des Virgiles, pour que nous en ayons des tableaux au moins aussi intéressants que ceux de notre pays. Je sais que des voyageurs pleins de goût nous ont donné des descriptions enchantées de plusieurs îles de la mer du Sud; mais les mœurs de leurs habitants, et encore plus celles des Européens qui y abordent, en gâtent souvent le paysage. J’ai désiré réunir à la beauté de la nature entre les tropiques, la beauté morale d’une petite société. Je me suis proposé aussi d’y mettre en évidence plusieurs grandes vérités, entre autres celle-ci, que notre bonheur consiste à vivre suivant la nature et la vertu. Cependant il ne m’a point fallu imaginer de roman pour peindre des familles heureuses. Je puis assurer que celles dont je vais parler ont vraiment existé, et que leur histoire est vraie dans ses principaux événements. Ils m’ont été certifiés par plusieurs habitants que j’ai connus à l’Ile-de-France. Je n’y ai ajouté que quelques circonstances indifférentes, mais qui, m’étant personnelles, ont encore en cela même de la réalité. Lorsque j’eus formé, il y a quelques années, une esquisse fort imparfaite de cette espèce de pastorale, je priai une belle dame qui fréquentait le grand monde, et des hommes graves qui en vivaient loin, d’en entendre la lecture, afin de pressentir l’effet qu’elle produirait sur des lecteurs de caractères si différents : j’eus la satisfaction de leur voir verser à tous des larmes. Ce fut le seul jugement que j’en pus tirer, et c’était aussi tout ce que j’en voulais savoir. Mais comme souvent un grand vice marche à la suite d’un petit talent, ce succès m’inspira la vanité de donner à mon ouvrage le titre de Tableau de la Nature. Heureusement je me rappelai combien la nature même du climat où je suis né m’était étrangère; combien, dans des pays où je n’ai vu ses productions qu’en voyageur, elle est riche, variée, aimable, magnifique, mystérieuse , et combien je suis dénué de sagacité, de goût et d’expressions, pour la connaître et la peindre. Je rentrai alors en moi-même. J’ai donc compris ce faible essai sous le nom et à la suite de mes Études de la Nature, que le public a accueillies avec tant de bonté; afin que ce titre, lui rappelant mon incapacité, le fît toujours souvenir de son indulgence.

