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Classiquesen Ligne

PAUL ET VIRGINIE

e08600195_i0013.jpg Sur le côté oriental de la montagne qui s’élève derrière le Port-Louis de l’Ile-de-France, on voit, dans un terrain jadis cultivé, les ruines de deux petites cabanes. Elles sont situées presque au milieu d’un bassin formé par de grands rochers, qui n’a qu’une seule ouverture tournée au nord. On aperçoit à gauche la montagne appelée le Morne de la Découverte, d’où l’on signale les vaisseaux qui abordent dans l’île, et, au bas de cette montagne, la ville nommée le Port-Louis; à droite, le chemin qui mène du Port-Louis au quartier des Pamplemousses; ensuite l’église de ce nom, qui s’élève avec ses avenues de bambous au milieu d’une grande plaine; et, plus loin, une forêt qui s’étend jusqu’aux extrémités de l’île. On distingue devant soi, sur les bords de la mer, la baie du Tombeau; un peu sur la droite, le cap Malheureux; et au-delà, la pleine mer, où paraissent à fleur d’eau quelques îlots inhabités, entre autres le coin de Mire, qui ressemble à un bastion au milieu des flots.

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VUE DE LA VILLE DE PORT-LOUIS (ILE-DE-FRANCE), D’APRÈS NATURE.

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e08600195_i0017.jpg A l’entrée de ce bassin, d’où l’on découvre tant d’objets, les échos de la montagne répètent sans cesse le bruit des vents qui agitent les forêts voisines, et le fracas des vagues qui brisent au loin sur les récifs; mais au pied même des cabanes on n’entend plus aucun bruit, et on ne voit autour de soi que de grands rochers escarpés comme des murailles. Des bouquets d’arbres croissent à leurs bases, dans leurs fentes, et jusque sur les cimes, où s’arrêtent les nuages. Les pluies, que leurs pitons attirent, peignent souvent les couleurs de l’arc-en-ciel sur leurs flancs verts et bruns, et entretiennent à leur pied les sources dont se forme la petite rivière des Lataniers. Un grand silence règne dans leur enceinte, où tout est paisible, l’air, les eaux, et la lumière. A peine l’écho y répète le murmure des palmistes qui croissent sur leurs plateaux élevés, et dont on voit les longues flèches toujours balancées par les vents. Un jour doux éclaire le fond de ce bassin, où le soleil ne luit qu’à midi; mais dès l’aurore ses rayons en frappent le couronnement, dont les pics, s’élevant au-dessus des ombres de la montagne, paraissent d’or et de pourpre sur l’azur des cieux.

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e08600195_i0019.jpg J’aimais à me rendre dans ce lieu, où l’on jouit à la fois d’une vue immense et d’une solitude profonde. Un jour que j’étais assis au pied de ces cabanes, et que j’en considérais les ruines, un homme déjà sur l’âge vint à passer aux environs. Il était, suivant la coutume des anciens habitants, en petite veste et en long caleçon. Il marchait nu-pieds, et s’appuyait sur un bâton de bois d’ébène. Ses cheveux étaient tout blancs, et sa physionomie noble et simple. Je le saluai avec respect. Il me rendit mon salut; et, m’ayant considéré un moment, il s’approcha de moi, et vint se reposer sur le tertre où j’étais assis. Excité par cette marque de confiance, je lui adressai la parole. « Mon père, lui dis-je, pourriez» vous m’apprendre à qui ont appartenu ces deux cabanes? » Il me répondit : c Mon fils, ces masures et ce terrain inculte étaient habités, il y a environ vingt ans, par deux familles qui y avaient trouvé le bonheur. Leur histoire est touchante : mais dans cette île, située sur la route des Indes, quel Européen peut s’intéresser au sort de quelques particuliers obscurs? Qui voudrait même y vivre heureux, mais pauvre et ignoré? Les hommes ne veulent con naître que l’histoire des grands et des rois, qui ne sert à personne. — Mon père, repris-je, il est aisé de juger, à votre air et à votre discours, que vous avez acquis une grande expérience. Si vous en avez le temps, racontez-moi, je vous prie, ce que vous savez des anciens habitants de ce désert, et croyez que l’homme même le plus dépravé par les préjugés du monde aime à entendre parler du bonheur que donnent la nature et la vertu. » Alors, comme quelqu’un qui cherche à se rappeler diverses circonstances, après avoir appuyé quelque temps ses mains sur son front, voici ce que ce vieillard me raconta.

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e08600195_i0022.jpg En 1726, un jeune homme de Normandie, appelé M. de La Tour, après avoir sollicité en vain du service en France et des secours dans sa famille, se détermina à venir dans cette île pour y chercher fortune. Il avait avec lui une jeune femme qu’il aimait beaucoup, et dont il était également aimé. Elle était d’une ancienne et riche maison de sa province; mais il l’avait épousée en secret et sans dot, parce que les parents de sa femme s’étaient opposés à son mariage, attendu qu’il n’était pas gentilhomme. 11 la laissa au Port-Louis de cette île, et il s’embarqua pour Madagascar dans l’espérance d’y acheter quelques noirs, et de revenir promptement ici former une habitation. Il débarqua à Madagascar vers la mauvaise saison, qui commence à la mi-octobre; et, peu de temps après son arrivée, il y mourut des fièvres pestilentielles qui y règnent pendant six mois de l’année, et qui empêcheront toujours les nations européennes d’y faire des établissements fixes. Les effets qu’il avait emportés avec lui furent dispersés après sa mort, comme il arrive ordinairement à ceux qui meurent hors de leur patrie. Sa femme, restée à l’Ile-de-France, se trouva veuve, enceinte, et n’ayant pour tout bien au monde qu’une négresse, dans un pays où elle n’avait ni crédit ni recommandation. Ne voulant rien solliciter auprès d’aucun homme, après la mort de celui qu’elle avait uniquement aimé, son malheur lui donna du courage. Elle résolut de cultiver, avec son esclave, un petit coin de terre, afin de se procurer de quoi vivre.

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e08600195_i0024.jpg Dans une île presque déserte, dont le terrain était à discrétion, elle ne choisit point les cantons les plus fertiles ni les plus favorables au commerce; mais, cherchant quelque gorge de montagne, quelque asile caché où elle pût vivre seule et inconnue, elle s’achemina de la ville vers ces rochers pour s’y retirer comme dans un nid. C’est un instinct commun à tous les êtres sensibles et souffrants de se réfugier dans les lieux les plus sauvages et les plus déserts; comme si des rochers étaient des remparts contre l’infortune, et comme si le calme de la nature pouvait apaiser les troubles malheureux de l’âme. Mais la Providence, qui vient à notre secours lorsque nous ne voulons que les biens nécessaires, en réservait un à madame de La Tour, que ne donnent ni les richesses ni la grandeur : c’était une amie.

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e08600195_i0026.jpg Dans ce lieu, depuis un an, demeurait une femme vive, bonne et sensible; elle s’appelait Marguerite. Elle était née en Bretagne, d’une simple famille de paysans, dont elle était chérie, et qui l’aurait rendue heureuse, si elle n’avait eu la faiblesse d’ajouter foi à l’amour d’un gentilhomme de son voisinage, qui lui avait promis de l’épouser; mais celui-ci ayant satisfait sa passion s’éloigna d’elle, et refusa même de lui assurer une subsistance pour un enfant dont il l’avait laissée enceinte. Elle s’était déterminée alors à quitter pour toujours le village où elle était née, et à aller cacher sa faute aux colonies, loin de son pays, où elle avait perdu la seule dot d’une fille pauvre et honnête, la réputation. Un vieux noir, qu’elle avait acquis de quelques deniers empruntés, cultivait avec elle un petit coin de ce canton.

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e08600195_i0029.jpg Madame de La Tour, suivie de sa négresse, trouva dans ce lieu Marguerite, qui allaitait son enfant. Elle fut charmée de rencontrer une femme dans une position qu’elle jugea semblable à la sienne. Elle lui parla en peu de mots de sa condition passée et de ses besoins présents. Marguerite, au récit de madame de La Tour, fut émue de pitié; et, voulant mériter sa confiance plutôt que son estime, elle lui avoua, sans lui rien déguiser, l’imprudence dont elle s’était rendue coupable. « Pour moi, dit-elle, » j’ai mérité mon sort; mais vous, madame,... » vous, sage et malheureuse! » Et elle lui offrit en pleurant sa cabane et son amitié. Madame de La Tour, touchée d’un accueil si tendre, lui dit en la serrant dans ses bras : « Ah! Dieu veut » finir mes peines, puisqu’il vous inspire plus » de bonté envers moi, qui vous suis étran» gère, que jamais je n’en ai trouvé dans mes » parents. »

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e08600195_i0032.jpg Je connaissais Marguerite; et, quoique je demeure à une lieue et demie d’ici, dans les bois, derrière la Montagne-Longue, je me regardais comme son voisin. Dans les villes d’Europe, une rue, un simple mur, empêchent les membres d’une même famille de se réunir, pendant des années entières; mais, dans les colonies nouvelles, on considère comme ses voisins ceux dont on n’est séparé que par des bois et des montagnes. Dans ce temps-là surtout, où cette île faisait peu de commerce aux Indes, le simple voisinage était un titre d’amitié, et l’hospitalité envers les étrangers un devoir et un plaisir. Lorsque j’appris que ma voisine avait une compagne, je fus la voir, pour tâcher d’être utile à l’une et à l’autre. Je trouvai dans madame de La Tour une personne d’une figure intéressante, pleine de noblesse et de mélancolie. Elle était alors sur le point d’accoucher. Je dis à ces deux dames qu’il convenait, pour l’intérêt de leurs enfants, et surtout pour empêcher l’établissement de quelque autre habitant, de partager entre elles le fond de ce bassin, qui contient environ vingt arpents. Elles s’en rapportèrent à moi pour ce partage. J’en formai deux portions à peu près égales : l’une renfermait la partie supérieure de cette enceinte, depuis ce piton de rocher couvert de nuages, d’où sort la source de la rivière des Lataniers, jusqu’à cette ouverture escarpée que vous voyez au haut de la montagne, et qu’on appelle l’Embrasure, parce qu’elle ressemble en effet à une embrasure de canon. Le fond de ce sol est si rempli de roches et de ravins qu’à peine on peut y marcher; cependant il produit de grands arbres; et il est rempli de fontaines et de petits ruisseaux. Dans l’autre portion, je compris toute la partie inférieure, qui s’étend le long de la rivière des Lataniers jusqu’à l’ouverture où nous sommes, d’où cette rivière commence à couler entre deux collines jusqu’à la mer. Vous y voyez quelques lisières de prairies, et un terrain assez uni, mais qui n’est guère meilleur que l’autre; car dans la saison des pluies il est marécageux, et dans les sécheresses il est dur comme du plomb : quand on y veut alors ouvrir une tranchée, on est obligé de le couper avec des haches. Après avoir fait ces deux partages, j’engageai ces deux dames à les tirer au sort. La partie supérieure échut à madame de La Tour, et l’inférieure à Marguerite. L’une et l’autre furent contentes de leur lot; mais elles me prièrent de ne pas séparer leur demeure; « afin, me dirent-elles, que nous puissions toujours nous voir, nous parler, et nous entr’aider. » Il fallait cependant à chacune d’elles une retraite particulière. La case de Marguerite se trouvait au milieu du bassin, précisément sur les limites de son terrain. Je bâtis tout auprès, sur celui de madame de La Tour, une autre case, en sorte que ces deux amies étaient à la fois dans le voisinage l’une de l’autre, et sur la propriété de leur famille. Moi-même j’ai coupé des palissades dans la montagne; j’ai apporté des feuilles de latanier des bords de la mer pour construire ces deux cabanes, où vous ne voyez plus maintenant ni porte ni couverture. Hélas! il n’en reste encore que trop pour mon souvenir! Le temps, qui détruit si rapidement les monuments des empires, semble respecter dans ces déserts ceux de l’amitié, pour perpétuer mes regrets jusqu’à la fin de ma vie.

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e08600195_i0034.jpg A peine la seconde de ces cabanes était achevée, que madame de La Tour accoucha d’une fille. J’avais été le parrain de l’enfant de Marguerite, qui s’appelait Paul. Madame de La Tour me pria aussi de nommer sa fille, conjointement avec son amie. Celle-ci lui donna le nom de Virginie. « Elle sera » vertueuse, dit-elle, et elle sera heureuse. Je » n’ai connu le malheur qu’en m’écartant de la » vertu. »

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e08600195_i0037.jpg Lorsque madame de La Tour fut relevée de ses couches, ces deux petites habitations commencèrent à être de quelque rapport, à l’aide des soins que j’y donnai de temps en temps, mais surtout par les travaux assidus de leurs esclaves. Celui de Marguerite, appelé Domingue, était un noir iolof, encore robuste, quoique déjà sur l’âge. Il avait de l’expérience et un bon sens naturel. Il cultivait indifféremment sur les deux habitations les terrains qui lui semblaient les plus fertiles, et il y mettait les semences qui leur convenaient le mieux. Il semait du petit mil et du maïs dans les endroits médiocres, un peu de froment dans les bonnes terres, du riz dans les fonds marécageux; et, au pied des roches, des giraumons, des courges et des concombres, qui se plaisent à y grimper. Il plantait dans les lieux secs des patates, qui y viennent très sucrées; des cotoniers sur les hauteurs, des cannes à sucre dans les terres fortes, des pieds de café sur les collines, où le grain est petit, mais excellent; le long de la rivière et autour des cases, des bananiers, qui donnent toute l’année de longs régimes de fruits avec un bel ombrage; et enfin quelques plantes de tabac, pour charmer ses soucis et ceux de ses bonnes maîtresses. Il allait couper du bois à brûler dans la montagne, et casser des roches çà et là dans les habitations, pour en aplanir les chemins. Il faisait tous ces ouvrages avec intelligence et activité, parcequ’il les faisait avec zèle. 11 était fort attaché à Marguerite, et il ne l’était guère moins à madame de La Tour, dont il avait épousé la négresse à la naissance de Virginie. Il aimait passionnément sa femme, qui s’appelait Marie. Elle était née à Madagascar, d’où elle avait apporté quelque industrie, surtout celle de faire des paniers et des étoffes appelées pagnes, avec des herbes qui croissent dans les bois. Elle était adroite, propre et très fidèle. Elle avait soin de préparer à manger, d’élever quelques poules, et d’aller de temps en temps vendre au Port-Louis le superflu de ces deux habitations, qui était bien peu considérable. Si vous y joignez deux chèvres élevées près des enfants, et un gros chien qui veillait la nuit au dehors, vous aurez une idée de tout le revenu et de tout le domestique de ces deux petites métairies.

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e08600195_i0040.jpg Pour ces deux amies, elles filaient, du matin au soir, du coton. Ce travail suffisait à leur entretien et à celui de leurs familles; mais d’ailleurs, elles étaient si dépourvues de commodités étrangères, qu’elles marchaient nu-pieds dans leur habitation, et ne portaient de souliers que pour aller le dimanche, de grand matin, à la messe, à l’église des Pamplemousses que vous voyez là-bas. Il y a cependant bien plus loin qu’au Port-Louis; mais elles se rendaient rarement à la ville, de peur d’y être méprisées, parce qu’elles étaient vêtues de grosse toile bleue du Bengale, comme des esclaves. Après tout, la considération publique vaut-elle le bonheur domestique? Si ces dames avaient un peu à souffrir au dehors, elles rentraient chez elles avec d’autant plus de plaisir. A peine Marie et Domingue les apercevaient de cette hauteur, sur le chemin des Pamplemousses, qu’ils accouraient jusqu’au bas de la montagne, pour les aider à la remonter. Elles lisaient dans les yeux de leurs esclaves, la joie qu’ils avaient de les revoir. Elles trouvaient chez elles la propreté, la liberté, des biens qu’elles ne devaient qu’à leurs propres travaux, et des serviteurs pleins de zèle et d’affection. Elles-mêmes, unies par les mêmes besoins, ayant éprouvé des maux presque semblables, se donnant les doux noms d’amie, de compagne et de sœur, n’avaient qu’une volonté, qu’un intérêt, qu’une table. Tout entre elles était commun. Seulement, si d’anciens feux, plus vifs que ceux de l’amitié, se réveillaient dans leur âme, une religion pure, aidée par des mœurs chastes, les dirigeaient vers une autre vie, comme la flamme qui s’envole vers le ciel, lorsqu’elle n’a plus d’aliment sur la terre.

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e08600195_i0042.jpg Les devoirs de la nature ajoutaient encore au bonheur de leur société. Leur amitié mutuelle redoublait à la vue de leurs enfants, fruit d’un amour également infortuné. Elles prenaient plaisir à les mettre ensemble dans le même bain et à les coucher dans le même berceau. Souvent elles les changeaient de lait. « Mon amie, disait madame » de La Tour, chacune de nous aura deux enfants, » et chacun de nos enfants aura deux mères. » Comme deux bourgeons qui restent sur deux arbres de la même espèce, dont la tempête a brisé toutes les branches, viennent à produire des fruits plus doux, si chacun d’eux, détaché du tronc maternel, est greffé sur le tronc voisin; ainsi, ces deux petits enfants, privés de tous leurs parents, se remplissaient de sentiments plus tendres que ceux de fils et de fille, de frère et de sœur, quand ils venaient à être changés de mamelles par les deux amies qui leur avaient donné le jour. Déjà leurs mères parlaient de leur mariage, sur leurs berceaux; et cette perspective de félicité conjugale, dont elles charmaient leurs propres peines, finissait bien souvent par les faire pleurer : l’une se rappelant que ses maux étaient venus d’avoir négligé l’hymen, et l’autre d’en avoir subi les lois; l’une de s’être élevée au-dessus de sa condition, et l’autre d’en être descendue : mais elles se consolaient, en pensant qu’un jour leurs enfants, plus heureux, jouiraient à la fois, loin des cruels préjugés de l’Europe, des plaisirs de l’amour et du bonheur de l’égalité.

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ENFANCE DE PAUL ET DE VIRGINIE.

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e08600195_i0046.jpg Rien, en effet, n’était comparable à l’attachement qu’ils se témoignaient déjà. Si Paul venait à se plaindre, on lui montrait Virginie, à sa vue, il souriait et s’apaisait. Si Virginie souffrait, on en était averti par les cris de Paul; mais cette aimable fille dissimulait aussitôt son mal, pour qu’il ne souffrît pas de sa douleur. Je n’arrivais point de fois ici, que je ne les visse tous deux tout nus, suivant la coutume du pays, pouvant à peine marcher, se tenant ensemble par les mains et sous les bras, comme on représente la constellation des Gémeaux. La nuit même ne pouvait les séparer; elle les surprenait souvent couchés dans le même berceau, joue contre joue, poitrine contre poitrine, les mains passées mutuellement autour de leurs cous, et endormis dans les bras l’un de l’autre.

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e08600195_i0049.jpg Lorsqu’ils surent parler, les premiers noms qu’ils apprirent à se donner furent ceux de frère et de sœur. L’enfance, qui connaît des caresses plus tendres, ne connaît point de plus doux noms. Leur éducation ne fit que redoubler leur amitié, en la dirigeant vers leurs besoins réciproques. Bientôt, tout ce qui regarde l’économie, la propreté, le soin de préparer un repas champêtre, fut du ressort de Virginie, et ses travaux étaient toujours suivis des louanges et des baisers de son frère. Pour lui, sans cesse en action, il bêchait le jardin avec Domingue; ou, une petite hache à la main, il le suivait dans les bois; et si, dans ces courses, une belle fleur, un bon fruit ou un nid d’oiseaux se présentaient à lui, eussent-ils été au haut d’un arbre, il l’escaladait pour les apporter à sa sœur.

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e08600195_i0051.jpg Quand on en rencontrait un quelque part, on était sûr que l’autre n’était pas loin. Un jour, que je descendais du sommet de cette montagne, j’aperçus, à l’extrémité du jardin, Virginie qui accourait vers la maison, la tête couverte de son jupon, qu’elle avait relevé par derrière, pour se mettre à l’abri d’une ondée de pluie. De loin, je la crus seule; et, m’étant avancé vers elle pour l’aider à marcher, je vis qu’elle tenait Paul par le bras, enveloppé presque en entier de la même couverture, riant l’un et l’autre d’être ensemble à l’abri sous un parapluie de leur invention. Ces deux têtes charmantes, renfermées sous ce jupon bouffant, me rappelèrent les enfants de Léda, enclos dans la même coquille.

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e08600195_i0053.jpg Toute leur étude était de se complaire et de s’entr’aider. Au reste, ils étaient ignorants comme des créoles, et ne savaient ni lire ni écrire. Ils ne s’inquiétaient pas de ce qui s’était passé dans des temps reculés et loin d’eux ; leur curiosité ne s’étendait pas au-delà de cette montagne. Ils croyaient que le monde finissait où finissait leur île, et ils n’imaginaient rien d’aimable où ils n’étaient pas. Leur affection mutuelle et celle de leurs mères occupaient toute l’activité de leurs âmes. Jamais des sciences inutiles n’avaient fait couler leurs larmes; jamais les leçons d’une triste morale ne les avaient remplis d’ennui. Ils ne savaient pas qu’il ne faut pas dérober, tout chez eux étant commun; ni être intempérant, ayant à discrétion des mets simples; ni menteur, n’ayant aucune vérité à dissimuler. On ne les avait jamais effrayés, en leur disant que Dieu réserve des punitions terribles aux enfants ingrats : chez eux, l’amitié filiale était née de l’amitié maternelle. On ne leur avait appris de la religion que ce qui la fait aimer; et s’ils n’offraient pas à l’église de longues prières, partout où ils étaient, dans la maison, dans les champs, dans les bois, ils levaient vers le ciel des mains innocentes et un cœur plein de l’amour de leurs parents.

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e08600195_i0056.jpg Ainsi se passa leur première enfance, comme une belle aube qui annonce un plus beau jour. Déjà ils partageaient avec leurs mères tous les soins du ménage. Dès que le chant du coq annonçait le retour de l’aurore, Virginie se levait, allait puiser de l’eau à la source voisine, et rentrait dans la maison pour préparer le déjeuner. Bientôt après, quand le soleil dorait les pitons de cette enceinte, Marguerite et son fils se rendaient chez madame de La Tour : alors ils commençaient tous ensemble une prière, suivie du premier repas; souvent ils le prenaient devant la porte, assis sur l’herbe, sous un berceau de bananiers, qui leur fournissait à la fois des mets tout préparés dans leurs fruits substantiels, et du linge de table dans leurs feuilles larges, longues et lustrées. Une nourriture saine et abondante développait rapidement les corps de ces deux jeunes gens, et une éducation douce peignait dans leur physionomie la pureté et le contentement de leur âme. Virginie n’avait que douze ans : déjà sa taille était plus qu’à demi formée; de grands cheveux blonds ombrageaient sa tête; ses yeux bleus et ses lèvres de corail brillaient du plus tendre éclat sur la fraîcheur de son visage, ils souriaient toujours de concert quand elle parlait; mais quand elle gardait le silence, leur obliquité naturelle vers le ciel leur donnait une expression d’une sensibilité extrême, et même celle d’une légère mélancolie. Pour Paul, on voyait déjà se développer en lui le caractère d’un homme au milieu des grâces de l’adolescence. Sa taille était plus élevée que celle de Virginie, son teint plus rembruni, son nez plus aquilin, et ses yeux, qui étaient noirs, auraient eu un peu de fierté, si les longs cils qui rayonnaient autour comme des pinceaux ne leur avaient donné la plus grande douceur. Quoiqu’il fùt toujours en mouvement, dès que sa soeur paraissait, il devenait tranquille et allait s’asseoir auprès d’elle. Souvent leur repas se passait sans qu’ils se dissent un mot. A leur silence, à la naïveté de leurs attitudes, à la beauté de leurs pieds nus, on eùt cru voir un groupe antique de marbre blanc, représentant quelques-uns des enfants de Niobé, mais à leurs regards, qui cherchaient à se rencontrer, à leurs sourires rendus par de plus doux sourires, on les eût pris pour ces enfants du ciel, pour ces esprits bienheureux, dont la nature est de s’aimer, et qui n’ont pas besoin de rendre le sentiment par des pensées et l’amitié par des paroles.

ADOLESCENCE DE PAUL ET VIRGINIE.

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e08600195_i0059.jpg Cependant madame de La Tour, voyant sa fille se développer avec tant de charmes, sentait augmenter son inquiétude avec sa tendresse. Elle me disait quelquefois: « Si je venais à mourir, que devien» drait Virginie sans fortune? »

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e08600195_i0061.jpg Elle avait en France une tante, fille de qualité, riche, vieille et dévote, qui lui avait refusé si durement des secours lorsqu’elle se fut mariée à M. de La Tour, qu’elle s’était bien promis de n’avoir jamais recours à elle, à quelque extrémité qu’elle fût réduite. Mais, devenue mère, elle ne craignit plus la honte des refus.

Elle manda à sa tante la mort inattendue de son mari, la naissance de sa fille, et l’embarras où elle se trouvait, loin de son pays, dénuée de support et chargée d’un enfant. Elle n’en reçut point de réponse. Elle, qui était d’un caractère élevé, ne craignit plus de s’humilier et de s’exposer aux reproches de sa parente, qui ne lui avait jamais pardonné d’avoir épousé un homme sans naissance, quoique vertueux. Elle lui écrivait donc par toutes les occasions, afin d’exciter sa sensibilité en faveur de Virginie. Mais bien des années s’étaient écoulées sans recevoir d’elle aucune marque de souvenir.

e08600195_i0062.jpg Enfin, en 1758, trois ans après l’arrivée de M. de La Bourdonnais dans cette île, madame de La Tour apprit que ce gouverneur avait à lui remettre une lettre de la part de sa tante. Elle courut au Port-Louis, sans se soucier, cette fois, d’y paraître mal vêtue, la joie maternelle la mettant au-dessus du respect humain. M. de La Bourdonnais lui donna en effet une lettre de sa tante. Celle-ci mandait à sa nièce qu’elle avait mérité son sort, pour avoir épousé un aventurier, un libertin; que les passions portaient avec elles leur punition ; que la mort prématurée de son mari était un juste châtiment de Dieu; qu’elle avait bien fait de passer aux îles, plutôt que de déshonorer sa famille en France; qu’elle était, après tout, dans un bon pays où tout le monde faisait fortune, excepté les paresseux. Après l’avoir ainsi blâmée, elle finissait par se louer elle-même : pour éviter, disait-elle, les suites souvent funestes du mariage, elle avait toujours refusé de se marier. La vérité est qu’étant ambitieuse, elle n’avait voulu épouser qu’un homme de grande qualité; mais, quoiqu’ elle fût très-riche, et qu’à la cour on soit indifférent à tout, excepté à la fortune, il ne s’était trouvé personne qui eùt voulu s’allier à une fille aussi laide, et à un coeur aussi dur.

e08600195_i0063.jpg Elle ajoutait, par post-scriptum, que, toute réflexion faite, elle l’avait fortement recommandée à M. de La Bourdonnais. Elle l’avait en effet recommandée, mais suivant un usage bien commun aujourd’hui, qui rend un protecteur plus à craindre qu’un ennemi déclaré : afin de justifier auprès du gouverneur sa dureté pour sa nièce, en feignant de la plaindre, elle l’avait calomniée.

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e08600195_i0065.jpg Madame de La Tour, que tout homme indifférent n’eùt pu voir sans intérêt et sans respect, fut reçue avec beaucoup de froideur par M. de La Bourdonnais, prévenu contre elle. Il ne répondit, à l’exposé qu’elle lui fit de sa situation et de celle de sa fille, que par de durs monosyllabes :

« Je verrai;... nous verrons;.... avec le temps..... il y a bien des malheureux!..... Pourquoi indisposer une tante respectable?..... C’est vous qui avez tort. » .

e08600195_i0066.jpgMadame de La Tour retourna à l’habitation, le cœur navré de douleur, et plein d’amertume. En arrivant, elle s’assit, jeta sur la table la lettre de sa tante, et dit à son amie: «Voilà le fruit de onze ans de patience! » Mails, comme il n’y avait que madame de La Tour qui sût lire dans la société, elle reprit la lettre et en fit la lecture devant toute la famille rassemblée. A peine était-elle achevée, que Marguerite lui dit avec vivacité : « Qu’avons-nous besoin de tes parents? » Dieu nous a-t-il abandonnées ? C’est lui seul qui » est notre père. N’avons-nous pas vécu heureuses » jusqu’à ce jour? Pourquoi donc te chagriner? » Tu n’as point de courage. » Et, voyant madame de La Tour pleurer, elle se jeta à son cou, et la serrant dans ses bras: « Chère amie, s’écria-t-elle, « chère amie ! » Mais ses propres sanglots étouffèrent sa voix. A ce spectacle, Virginie, fondant en larmes, pressait alternativement les mains de sa mère et celles de Marguerite contre sa bouche et contre son coeur ; et Paul, les yeux enflammés de colère, criait, serrait les poings, frappait du pied, ne sachant à qui s’en prendre. A ce bruit, Domingue et Marie accoururent, et l’on n’entendit plus dans la case que des cris de douleur : « Ah ! madame! ... ma bonne maîtresse!... ma mère!.. ne pleurez pas. » De si tendres marques d’amitié dissipèrent le chagrin de madame de La Tour. Elle prit Paul et Virginie dans ses bras, et leur dit d’un air content: « Mes enfants, vous êtes cause de ma peine, mais vous faites toute ma joie. O mes chers enfants! le malheur ne m’est venu que de loin ; le bonheur est autour de moi. » Paul et Virginie ne la comprirent pas; mais, quand ils la virent tranquille, ils sourirent, et se mirent à la caresser. Ainsi, ils continuèrent tous d’être heureux, et ce ne fut qu’un orage au milieu d’une belle saison.

CONSTERNATION DE LA FAMILLE A LA RECEPTION DE LA LETTRE DE LA TANTE.

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e08600195_i0069.jpg Le bon naturel de ces enfants se développait de jour en jour. Un dimanche, au lever de l’aurore, leurs mères étant allées à la première messe à l’église des Pamplemousses, une négresse marronne se présenta sous les bananiers qui entouraient leur habitation. Elle était décharnée comme un squelette , et n’avait pour vêtement qu’un lambeau de serpillière autour des reins. Elle se jeta aux pieds de Virginie, qui préparait le déjeuner de la famille, et lui dit : « Ma jeune demoiselle, ayez pitié d’une pauvre esclave fugitive; il y a un mois que j’erre dans ces montagnes, demi-morte. de faim, souvent poursuivie par des chasseurs et par leurs chiens. Je fuis mon maître, qui est un riche habitant de la Rivière-Noire : il m’a traitée comme vous le voyez. » En même temps elle lui montra son corps sillonné de cicatrices profondes, par les coups de fouet qu’elle en avait reçus. Elle ajouta: « Je voulais aller me noyer; mais, sachant que vous demeuriez ici, j’ai dit : Puisqu’il y a encore de bons blancs dans ce pays, il ne faut pas encore mourir. » Virginie, tout émue, lui répondit : « Rassurez-vous, infortunée » créature! Mangez, mangez ; » et elle lui donna le déjeuner de la maison, qu’elle avait apprêté. L’esclave, en peu de moments, le dévora tout entier. Virginie, la voyant rassasiée, lui dit: » Pauvre misérable ! j’ai envie d’aller demander » votre grâce à votre maître; en vous voyant il » sera touché de pitié. Voulez-vous me conduire » chez lui? — Ange de Dieu! repartit la négresse, » je vous suivrai partout où vous voudrez. » Virginie appela son frère, et le pria de l’accompagner. L’esclave marronne les conduisit par des sentiers, au milieu des bois, à travers de hautes montagnes qu’ils grimpèrent avec bien de la peine, et de larges rivières qu’ils passèrent à gué. Enfin, vers le milieu du jour, ils arrivèrent au bas d’un morne, sur les bords de la Rivière-Noire. Ils aperçurent là une maison bien bâtie, des plantations considérables, et un grand nombre d’esclaves occupés à toutes sortes de travaux. Leur maître se promenait au milieu d’eux, une pipe à la bouche, et un rotin à la main. C’était un grand homme sec, olivâtre, aux yeux enfoncés et aux sourcils noirs et joints. Virginie, tout émue, tenant Paul par le bras, s’approcha de l’habitant, et le pria, pour l’amour de Dieu, de pardonner à son esclave, qui était à quelques pas de là derrière eux. D’abord l’habitant ne fit pas grand compte de ces deux enfants pauvrement vêtus; mais, quand il eut remarqué la taille élégante de Virginie, sa belle tête blonde sous une capote bleue, et qu’il eut entendu le doux son de sa voix qui tremblait, ainsi que tout son corps, en lui demandant grâce, il ôta sa pipe de sa bouche, et, levant son rotin vers le ciel, il jura, par un affreux serment, qu’il pardonnait à son esclave, non pas pour l’amour de Dieu, mais pour l’amour d’elle. Virginie aussitôt fit signe à l’esclave de s’avancer vers son maître ; puis elle s’enfuit, et Paul courut après elle.

LA NEGRESSE MARRONNE AUX PIEDS DE VIRGINIE.

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e08600195_i0073.jpg Ils remontèrent ensemble le revers du morne par où ils étaient descendus; et, parvenus au sommet, ils s’assirent sous un arbre, accablés de lassitude, de faim et de soif. Ils avaient fait à jeun plus de cinq lieues depuis le lever du soleil. Paul dit à Virginie : « Ma soeur, il est plus de » midi ; tu as faim et soif; nous ne trouverons point » ici à dîner ; redescendons le morne, et allons » demander à manger au maître de l’esclave. — Oh! » non, mon ami, reprit Virginie, il m’a fait trop » de peur. Souviens-toi de ce que dit quelquefois » maman : le pain du méchant remplit la bouche » de gravier. — Comment ferons-nous donc? dit » Paul; ces arbres ne produisent que de mauvais » fruits; il n’y a pas seulement ici un tamarin ou » un citron pour te rafraîchir. — Dieu aura pitié » de nous, reprit Virginie, il exauce la voix des pe» tits oiseaux qui lui demandent de la nourriture. » A peine avait-elle dit ces mots, qu’ils entendirent le bruit d’une source qui tombait d’un rocher voisin. Ils y coururent; et, après s’être désaltérés avec ses eaux plus claires que le cristal, ils cueillirent et mangèrent un peu de cresson qui croissait sur ses bords. Comme ils regardaient de côté et d’autre s’ils ne trouveraient pas quelque nourriture plus solide, Virginie aperçut, parmi les arbres de la forêt, un jeune palmiste. Le chou que la cime de cet arbre renferme au milieu de ses feuilles est un fort bon manger; mais, quoique sa tige ne fût pas plus grosse que la jambe, elle avait plus de soixante pieds de hauteur. A la vérité , le bois de cet arbre n’est formé que d’un paquet de filaments ; mais son aubier est si dur qu’il fait rebrousser les meilleures haches, et Paul n’avait pas même un couteau. L’idée lui vint de mettre le feu au pied de ce palmiste. Autre embarras : il n’avait point de briquet; et d’ailleurs, dans cette île si couverte de rochers, je ne crois pas qu’on puisse trouver une seule pierre à fusil. La nécessité donne de l’industrie, et souvent les inventions les plus utiles ont été dues aux hommes les plus misérables. Paul résolut d’allumer du feu à la manière des noirs. Avec l’angle d’une pierre il fit un petit trou sur une branche d’arbre bien sèche, qu’il assujettit sous ses pieds; puis, avec le tranchant de cette pierre, il fit une pointe à un autre morceau de branche également sèche, mais d’une espèce de bois différent. Il posa ensuite ce morceau de bois pointu dans le petit trou de la branche qui était sous ses pieds; et le faisant rouler rapidement entre ses mains, comme on roule un moulinet dont on veut faire mousser du chocolat, en peu de moments il vit sortir, du point de contact, de la fumée et des étincelles. Il ramassa des herbes sèches et d’autres branches d’arbres, et mit le feu au pied du palmiste, qui, bientôt après, tomba avec un grand fracas. Le feu lui servit encore à dépouiller le chou de l’enveloppe de ses longues feuilles ligneuses et piquantes. Virginie et lui mangèrent une partie de ce chou crue, et l’autre, cuite sous la cendre, et ils les trouvèrent également savoureuses. Ils firent ce repas frugal, remplis de joie par le souvenir de la bonne action qu’ils avaient faite le matin ; mais cette joie était troublée par l’inquiétude où ils se doutaient bien que leur longue absence de la maison jetterait leurs mères. Virginie revenait souvent sur cet objet. Cependant Paul, qui sentait ses forces rétablies, l’assura qu’ils ne tarderaient pas à tranquilliser leurs parents.

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e08600195_i0076.jpg Après dîner, ils se trouvèrent bien embarrassés, car ils n’avaient plus de guide pour les reconduire chez eux. Paul, qui ne s’étonnait de rien, dit à Virginie : « Notre case est vers » le soleil du milieu du jour, il faut que nous pas» sions, comme ce matin, par-dessus cette mon» tagne que tu vois là-bas avec ses trois pitons. » Allons, marchons, mon amie. » Cette montagne était celle des Trois-Mamelles, ainsi nommée parce que ses trois pitons en ont la forme. Ils descendirent donc le morne de la Rivière-Noire du côté du nord, et arrivèrent, après une heure de marche, sur les bords d’une large rivière qui barrait leur chemin, Cette grande partie de l’île, toute couverte (le forêts, est si peu connue ; même aujourd’hui, que plusieurs de ses rivières et de ses montagnes n’y ont pas encore de nom. La rivière sur le bord de laquelle ils étaient, coule en bouillonnant sur un lit de roches. Le bruit de ses eaux effraya Virginie ; elle n’osa y mettre les pieds pour la passer à gué. Paul alors prit Virginie sur son dos, et passa, ainsi chargé, sur les roches glissantes de la rivière, malgré le tumulte de ses eaux. « N’aie pas peur, » lui disait-il , je me sens bien fort avec toi. Si l’ha» bitant de la Rivière-Noire t’avait refusé la grâce » de son esclave, je me serais battu avec lui. — Com» ment ! dit Virginie, avec cet homme si grand et » si méchant? A quoi t’ai-je exposé! Mon Dieu! » qu’il est difficile de faire le bien! il n’y a que le » mal de facile à faire. »

PASSAGE DU TORRENT.

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e08600195_i0080.jpg Quand Paul fut sur le rivage, il voulut continuer sa route, chargé de sa sœur; et il se flattait de monter ainsi la montagne des Trois-Mamelles,qu’il voyait devant lui, à une demi-lieue de là; mais bientôt les forces lui manquèrent, et il fut obligé de la mettre à terre et de se reposer auprès d’elle. Virginie lui dit alors : « Mon » frère, le jour baisse; tu as encore des forces, et » les miennes me manquent; laisse-moi ici, et re» tourne seul à notre case, pour tranquilliser nos » mères. — Oh! non, dit Paul; je ne te quitterai » pas. Si la nuit nous surprend dans ces bois, j’al» lumerai du feu , j’abattrai un palmiste; tu en » mangeras le chou, et je ferai avec ses feuilles » un ajoupa pour te mettre à l’abri. » Cependant Virginie, s’étant un peu reposée, cueillit sur le tronc d’un vieux arbre, penché sur le bord de la rivière, de longues feuilles de scolopendre qui pendaient de son tronc; elle en fit des espèces de brodequins don t elle s’entoura les pieds, que les pierres des chemins avaient mis en sang; car, dans l’empressement d’être utile, elle avait oublié de se chausser. Se sentant soulagée par la fraîcheur de ces feuilles, elle rompit une branche de bambou , et se mit en marche, en s’appuyant d’une main sur ce roseau, et de l’autre sur son frère.

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e08600195_i0083.jpg Ils cheminaient ainsi doucement à travers les bois; mais la hauteur des arbres et l’épaisseur de leurs feuillages leur firent bientôt perdre de vue la montagne des Trois-Mamelles, sur laquelle ils se dirigeaient, et même le soleil qui était déjà près de se coucher. Au bout de quelque temps, ils quittèrent, sans s’en apercevoir, le sentier frayé dans lequel ils avaient marché jusqu’alors, et ils se trouvèrent dans un labyrinthe d’arbres, de lianes et de roches, qui n’avait plus d’issue. Paul fit asseoir Virginie, et se mit à courir çà et là, tout hors de lui, pour chercher un chemin hors de ce fourré épais; mais il se fatigua en vain. Il monta au haut d’un grand arbre , pour découvrir au moins la montagne des Trois-Mamelles ; mais il n’aperçut autour de lui que les cimes des arbres, dont quelques-unes étaient éclairées par les der . niers rayons du soleil couchant. Cependant l’ombre des montagnes couvrait déjà les forêts dans les vallées ; le vent se calmait, comme il arrive au coucher du soleil; un profond silence régnait dans ces solitudes, et on n’y entendait d’autre bruit que le bramement des cerfs, qui venaient chercher leurs gites dans ces lieux écartés. Paul, dans l’espoir que quelque chasseur pourrait l’entendre, cria alors de toute sa force : « Venez , venez au secours de » Virginie ! » Mais les seuls échos de la forêt répondirent à sa voix, et répétèrent à plusieurs reprises : , « Virginie! .... Virginie!»

PAUL ET VIRGINIE RETROUVES DANS LA FORET PAR FIDELE.

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e08600195_i0087.jpg Paul descendit alors de l’arbre, accablé de fatigue et de chagrin : il chercha les moyens de passer la nuit dans ce lieu, mais il n’y avait ni fontaine, ni palmiste, ni même de branche de bois sec propre à allumer du feu. Il sentit alors, par son expérience, toute la faiblesse de ses ressources, et il se mit à pleurer. Virginie lui dit : « Ne pleure point, mon ami, si tu ne veux m’accabler de chagrin. C’est moi qui suis la cause de toutes tes peines et de celles qu’éprouvent main tenant nos mères. Il ne faut rien faire, pas même le bien, sans consulter ses parents. Oh ! j’ai été bien imprudente ! » Et elle se prit à verser des larmes. Cependant elle dit à Paul : « Prions Dieu, mon frère, et il aura pitié de nous. » A peine avaient-ils achevé leur prière, qu’ils entendirent un chien aboyer. « C’est, dit Paul, le chien de quelque chasseur, qui vient le soir tuer des cerfs à l’affût. » Peu après, les aboiements du chien redoublèrent. «Il me semble , dit Virginie, que c’est Fidèle, le chien de notre case ; oui, je reconnais sa voix : serions-nous si près d’arriver, et au pied de notre montagne? » En effet, un moment après, Fidèle était à leurs pieds, aboyant, hurlant, gémissant et les accablant de caresses. Comme ils ne pouvaient revenir de leur surprise, ils aperçurent Domingue qui accourait à eux. A l’arrivée de ce bon noir, qui pleurait de joie, ils se mirent aussi à pleurer, sans pouvoir lui dire un mot. Quand Domingue eut repris ses sens : « O mes jeunes maîtres ! leur dit-il, que vos mères ont d’inquiétude! comme elles ont été étonnées, quand elles ne vous ont plus retrouvés au retour de la messe, où je les accompagnais! Marie, qui travaillait dans un coin de l’habitation , n’a su nous dire où vous étiez allés. J’allais, je venais autour de l’habitation, ne sachant moi-même de quel côté vous chercher. Enfin, j’ai pris vos vieux habits à l’un et à l’autre, je les ai fait flairer à Fidèle ; et sur-le-champ, comme si ce pauvre animal m’eût entendu, il s’est mis à quêter sur vos pas. Il m’a conduit, toujours en remuant la queue, jusqu’à la Rivière-Noire. C’est là où j’ai appris d’un habitant que vous lui aviez ramené une négresse marronne, et qu’il vous avait accordé sa grâce; mais quelle grâce ! Il me l’a montrée attachée, avec une chaîne au pied, à un billot de bois, et avec un collier de fer à trois crochets autour du cou. De là, Fidèle, toujours quêtant, m’a mené sur le morne de la Rivière-Noire, où il s’est arrêté encore en aboyant de toute sa force. C’était sur le bord d’une source, auprès d’un palmiste abattu, et près d’un feu qui fumait encore. Enfin, il m’a conduit ici : nous sommes au pied de la montagne des Trois-Mamelles, et il y a encore quatre bonnes lieues jusque chez nous. Allons, mangez et prenez des forces. » Il leur présenta aussitôt un gâteau, des fruits, et une grande calebasse remplie d’une liqueur composée d’eau, de vin, de jus de citron, de sucre et de muscade, que leurs mères avaient préparée pour les fortifier et les rafraîchir. Virginie soupira au souvenir de la pauvre esclave et des inquiétudes de leurs mères. Elle répéta plusieurs fois : « Oh ! qu’il est difficile de faire le bien ! » Pendant que Paul et elle se rafraîchissaient, Domingue alluma du feu; et ayant cherché dans les rochers un bois tortu, qu’on appelle bois de ronde, et qui brûle tout vert en jetant une grande flamme, il en fit un flambeau qu’il alluma ; car il était déjà nuit. Mais il éprouva un embarras bien plus grand quand il fallut se mettre en route : Paul et Virginie ne pouvaient plus marcher ; leurs pieds étaient enflés et tout rouges. Domingue ne savait s’il devait aller bien loin de là leur chercher du secours, ou passer dans ce lieu la nuit avec eux. « Où est le temps, leur disait-il, où je vous portais tous deux à la fois dans mes bras? mais maintenant vous êtes grands, et je suis vieux. » Comme il était dans cette perplexité, une troupe de noirs marrons se fit voir à vingt pas de là. Le chef de cette troupe, s’approchant de Paul et de Virginie, leur dit : « Bons petits blancs, n’ayez pas peur; nous vous avons vus passer ce matin avec une négresse de la Rivière-Noire; vous alliez demander sa grâce à son mauvais maître. En reconnaissance, nous vous reporterons chez vous sur nos épaules. » Alors il fit un signe, et quatre noirs marrons des plus robustes firent aussitôt un brancard avec des branches d’arbres et des lianes, y placèrent Paul et Virginie, les mirent sur leurs épaules, et Domingue marchant devant eux avec son flambeau, ils se mirent en route, aux cris de joie de toute la troupe qui les comblait de bénédictions. Virginie, attendrie, disait à Paul : « O mon ami! ja» mais Dieu ne laisse un bienfait sans récompense. »

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e08600195_i0090.jpg Ils arrivèrent vers le milieu de la nuit au pied de leur montagne, dont les croupes étaient éclairées de plusieurs feux. A peine ils la montaient, qu’ils entendirent des voix qui criaient : « Est-ce vous, mes enfants? » Ils répondirent, avec les noirs : « Oui, c’est nous. » Et bientôt ils aperçurent leurs mères et Marie, qui venaient au devant d’eux avec des tisons flambants. « Malheureux enfants! dit madame de La Tour, » d’où venez-vous dans quelles angoisses vous » nous avez jetées! — Nous venons, dit Virginie, » de la Rivière-Noire, demander la grâce d’une » pauvre esclave marronne, à qui j’ai donné, ce ma» tin, le déjeuner de la maison, parce qu’elle mou» rait de faim ; et voilà que les noirs marrons nous » ont ramenés. » Madame de La Tour embrassa sa fille sans pouvoir parler ; et Virginie, qui sentit son visage mouillé des larmes de sa mère, lui dit : « Vous me payez de tout le mal que j’ai souffert! » Marguerite, ravie de joie, serrait Paul dans ses bras, et lui disait : et toi aussi, mon fils, tu as » fait une bonne action. » Quand elles furent arrivées dans leurs cases avec leurs enfants, elles donnèrent bien à manger aux noirs marrons, qui s’en retournèrent dans leurs bois, en leur souhaitant toute sorte de prospérités.

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LES NOIRS MARRONS RAPPORTENT VIRGINIE.

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e08600195_i0094.jpg Chaque jour était pour ces familles un jour de bonheur et de paix. Ni l’envie ni l’ambition ne les tourmentaient. Elles ne désiraient point au dehors une vaine réputation que donne l’intrigue et qu’ôte la calomnie ; il leur suffisait d’être à elles-mêmes leurs témoins et leurs juges. Dans cette île, où, comme dans toutes les colonies européennes, on n’est curieux que d’anecdotes malignes, leurs vertus et même leurs noms étaient ignorés. Seulement, quand un passant demandait, sur le chemin des Pamplemousses, à quelques habitants de la plaine : « Qui est-ce qui demeure là» haut dans ces petites cases?» ceux-ci répondaient, sans les connaître : « Ce sont de bonnes gens. » Ainsi des violettes, sous des buissons épineux, exhalent au loin leurs doux parfums, quoiqu’on ne les voie pas.

e08600195_i0095.jpg Elles avaient banni de leurs conversations la médisance, qui , sous une apparence de justice, dispose nécessairement le cœur à la haine ou à la fausseté; car il est impossible de ne pas haïr les hommes si on les croit méchants, et de vivre avec les méchants, si on ne leur cache sa haine sous de fausses apparences de bienveillance. Ainsi la médisance nous oblige d’être mal avec les autres ou avec nous-mêmes. Mais, sans juger des hommes en particulier, elles ne s’entretenaient que des moyens de faire du bien à tous en général ; et quoiqu’elles n’en eussent pas le pouvoir, elles en avaient une volonté perpétuelle, qui les remplissait d’une bienveillance toujours prête à s’étendre au dehors. En vivant donc dans la solitude, loin d’être sauvages, elles étaient devenues plus humaines. Si l’histoire scandaleuse de la société ne fournissait point de matière à leurs conversations, celle de la nature les remplissait de ravissement et de joie. Elles admiraient avec transport le pouvoir d’une Providence qui, par leurs mains, avait répandu au milieu de ces arides rochers l’abondance, les grâces, les plaisirs purs, simples et toujours renaissants.

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e08600195_i0097.jpg Paul, à l’âge de douze ans, plus robuste et plus intelligent que les Européens à quinze, avait embelli ce que le noir Domingue ne faisait que cultiver. Il allait avec lui dans les bois voisins déraciner de jeunes plants de citronniers, d’orangers, de tamarins, dont la tête ronde est d’un si beau vert, et de dattiers, dont le fruit est plein d’une crème sucrée qui a le parfum de la fleur d’orange; il plantait ces arbres déja grands autour de cette enceinte. Il y avait semé des graines d’arbres qui, dès la seconde année, portent des fleurs ou des fruits : tels que l’agathis, où pendent tout autour, comme les cristaux d’un lustre, de longues grappes de fleurs blanches; le lilas de Perse, qui élève droit en l’air ses girandoles gris de lin ; le papayer, dont le tronc sans branches, formé en colonne hérissée de melons verts, porte un chapiteau de larges feuilles semblables à celles du figuier.

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e08600195_i0099.jpg Il y avait planté encore des pepins et des noyaux de badamiers, de manguiers, d’avocats, de goyaviers, de jacqs et de jam - roses. La plupart de ces arbres donnaient déjà à leur jeune maître de l’ombrage et des fruits. Sa main laborieuse avait répandu la fécondité jusque dans les lieux les plus stériles de cet enclos. Diverses espèces d’aloès, la raquette chargée de fleurs jaunes fouettées de rouge, les cierges épineux, s’élevaient sur les têtes noires des roches, et semblaient vouloir atteindre aux longues lianes, chargées de fleurs bleues ou écarlates, qui pendaient çà et là le long des escarpements de la montagne.

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e08600195_i0102.jpg Il avait disposé ces végétaux de manière qu’on pouvait jouir de leur vue d’un seul coup d’œil. Il avait planté au milieu de ce bassin les herbes qui s’élèvent peu, ensuite les arbrisseaux, puis les arbres moyens, et enfin les grands arbres qui en bordaient la circonférence; de sorte que ce vaste enclos paraissait, de son centre, comme un amphithéâtre de verdure, de fruits et de fleurs, renfermant des plantes potagères, des lisières de prairies et des champs de riz et de blé. Mais, en assujettissant ces végétaux à son plan, il ne s’était pas écarté de celui de la nature : guidé par ses indications, il avait mis dans les lieux élevés ceux dont les semences sont volatiles, et sur le bord des eaux, ceux dont les graines sont faites pour flotter. Ainsi, chaque végétal croissait dans son site propre, et chaque site recevait de son végétal sa parure naturelle. Les eaux qui descendent du sommet de ces roches formaient, au fond du vallon, ici des fontaines, là de larges miroirs, qui répétaient, au milieu de la verdure, les arbres en fleurs, les rochers et l’azur des cieux.

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e08600195_i0104.jpg Malgré la grande irrégularité de ce terrain, toutes ces plantations étaient pour la plupart aussi accessibles au toucher qu’à la vue. A la vérité, nous l’aidions tous de nos conseils et de nos secours pour en venir à bout. Il avait pratiqué un sentier qui tournait autour de ce bassin, et dont plusieurs rameaux venaient se rendre de la circonférence au centre. Il avait tiré parti des lieux les plus raboteux, et accordé, par la plus heureuse harmonie, la facilité de la promenade avec l’aspérité du sol, et les arbres domestiques avec les sauvais. De cette énorme quantité de pierres roulantes qui embarrassent maintenant ces chemins, ainsi que la plupart du terrain de cette île, il avait formé çà et là des pyramides, dans les assises desquelles il avait mêlé de la terre et des racines de rosiers, de poincillades, et d’autres arbrisseaux qui se plaisent dans les roches. En peu de temps ces pyramides sombres et brutes furent couvertes de verdure, ou de l’éclat des plus belles fleurs. Les ravins, bordés de vieux arbres inclinés sur leurs bords, formaient des souterrains voûtés, inaccessibles à la chaleur, où l’on allait prendre le frais pendant le jour. Un sentier conduisait dans un bosquet d’arbres sauvages, au centre duquel croissait, à l’abri des vents, un arbre domestique chargé de fruits. Là, était une moisson; ici, un verger.

Par cette avenue, on apercevait les maisons; par cette autre, les sommets inaccessibles de la montagne. Sous un bocage touffu de tatamaques entrelacés de lianes, on ne distinguait en plein midi aucun objet; sur la pointe de ce grand rocher voisin qui sort de la montagne, on découvrait tous ceux de cet enclos, avec la mer au loin, où apparaissait quelquefois un vaisseau qui venait de l’Europe, ou qui y retournait. C’était sur ce rocher que ces familles se rassemblaient le soir, et jouissaient en silence de la fraîcheur de l’air, du parfum des fleurs, du murmure des fontaines et des dernières harmonies de la lumière et des ombres.

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e08600195_i0107.jpg Rien n’était plus agréable que les noms donnés à la plupart des retraites charmantes de ce labyrinthe. Ce rocher dont je viens de vous parler, d’où l’on me voyait venir de bien loin, s’appelait la DÉCOUVERTE DE L’AMITIÉ. Paul et Virginie, dans leurs jeux, y avaient planté un bambou, au haut duquel ils élevaient un petit mouchoir blanc, pour signaler mon arrivée dès qu’ils m’apercevaient, ainsi qu’on élève un pavillon sur la montagne voisine, à la vue d’un vaisseau en mer. L’idée me vint de graver une inscription sur la tige de ce roseau. Quelque plaisir que j’aie eu dans mes voyages à voir une statue ou un monument de l’antiquité, j’en ai encore davantage à lire une inscription bien faite ; il me semble alors qu’une voix humaine sorte de la pierre, se fasse entendre à travers les siècles; et s’adressant à l’homme au milieu des déserts, lui dise qu’il n’est pas seul, et que d’autres hommes, dans ces mêmes lieux, ont senti, pensé et souffert comme lui; que si cette inscription est de quelque nation ancienne qui ne subsiste plus, elle étend notre âme dans les champs de l’infini, et lui donne le sentiment de son immortalité, en lui montrant qu’une pensée a survécu à la ruine même d’un empire.

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e08600195_i0109.jpg J’écrivis donc sur le petit mât du pavillon de Paul et de Virginie, ces vers d’Horace :

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..... Fratres Helena Lucida sidera
Ventorumque regat pater,
Obstructis Aliis, prater japyga.

 

« Que les frères d’Hélène, astres charmants comme vous, et que le père des vents vous dirigent, et ne fassent souffler que le zéphyr: »

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e08600195_i0112.jpg Je gravai ce vers de Virgile sur l’écorce d’un tatamaque, à l’ombre duquel Paul s’asseyait quelquefois pour regarder au loin la mer agitée :

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FORTUNATUS ET ille deos qui NOVI ACRESTES.

 

« Heureux, mon fils, de ne connaître que les divinités champêtre! »

e08600195_i0114.jpg Et cet autre, au-dessus de la porte de la cabane de madame de La Tour, qui était leur lieu d’assemblée :

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AT secura quies et nescia fallere vita

 

« Ici est une bonne conscience, et une vie qui ne sait » pas tromper. »

e08600195_i0116.jpgMais Virginie n’approuvait point mon latin ; elle disait que ce que j’avais mis au pied de sa girouette était trop long et trop savant. « J’eusse mieux » aimé, ajoutalt-elle : TOUJOURS AGITEE, MAIS CON» STANTE. — Cette devise, lui répondis-je, con» viendrait encore mieux à la vertu. » Ma réflexion la fit rougir.

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e08600195_i0118.jpg Ces familles heureuses étendaient leurs âmes sensibles à tout ce qui les environnait. Elles avaient donné les noms les plus tendres aux objets en apparence les plus indifférents. Un cercle d’orangers, de bananiers et de jam-roses plantés autour d’une pelouse au milieu de laquelle Virginie et Paul allaient quelquefois danser, se nommait LA CONCORDE. Un vieux arbre, à l’ombre duquel madame de La Tour et Marguerite s’étaient raconté leurs malheurs, s’appelait LES PLEURS ESSUYÈS. Elles faisaient porter les noms de BRETAGNE et de NORMANDIE à de petites portions de terre où elles avaient semé du blé, des fraises et des pois. Domingue et Marie, désirant, à l’imitation de leurs maîtresses, se rappeler les lieux de leur naissance en Afrique, appelaient ANGOLA et FOULLEPOINTE deux endroits où croissait l’herbe dont ils faisaient des paniers, et où ils avaient planté un calebassier. Ainsi, par ces productions de leurs climats, ces familles expatriées entretenaient les douces illusions de leur pays, et en calmaient les regrets dans une terre étrangère. Hélas! j’ai vu s’animer de mille appellations charmantes les arbres, les fontaines, les rochers de ce lieu maintenant si bouleversé, et qui, semblable à un champ de la Grèce, n’offre plus que des ruines et des noms touchants.

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e08600195_i0120.jpg Mais de tout ce que renfermait cette enceinte, rien n’était plus agréable que ce qu’on appelait le REPOS DE VIRGINIE. Au pied du rocher la DÉCOUVERTE DE L’AMITIÉ est un enfoncement d’où sort une fontaine qui forme, dès sa source, une petite flaque d’eau, au milieu d’un pré d’une herbe fine. Lorsque Marguerite eut mis Paul au monde, je lui fis présent d’un coco des Indes, qu’on m’avait donné. Elle planta ce fruit sur le bord de cette flaque d’eau, afin que l’arbre qu’il produirait servît un jour d’époque à la naissance de son fils. Madame de La Tour, à son exemple, y en planta un autre, dans une semblable intention, dès qu’elle fut accouchée de Virginie. Il naquit de ces deux fruits deux cocotiers, qui formaient toutes les archives de ces deux familles : l’un se nommait l’arbre de Paul, et l’autre, l’arbre de Virginie. Ils crûrent tous deux, dans la même proportion que leurs jeunes maîtres, d’une hauteur un peu inégale, mais qui surpassait, au bout de douze ans, celle de leurs cabanes. Déjà ils entrelaçaient leurs palmes, et laissaient pendre leurs jeunes grappes de cocos au-dessus du bassin de la fontaine. Excepté cette plantation, on avait laissé cet enfoncement de rocher tel que la nature l’avait orné. Sur ses flancs bruns et humides rayonnaient en étoiles vertes et noires de larges capillaires, et flottaient au gré des vents des touffes de scolopendre, suspendues comme de longs rubans d’un vert pourpré. Près de là croissaient des lisières de pervenche, dont les fleurs sont presque semblables à celles de la giroflée rouge, et des piments, dont les gousses, couleur de sang, sont plus éclatantes que le corail. Aux environs, l’herbe de baume, dont les feuilles sont en coeur, et les basilics à odeur de girofle, exhalaient les plus doux parfums. Du haut de l’escarpement de la montagne pendaient des lianes semblables à des draperies flottantes, qui formaient sur les flancs des rochers de grandes courtines de verdure. Les oiseaux de mer, attirés par ces retraites paisibles, y venaient passer la nuit. Au coucher du soleil, on y voyait voler, le long des rivages de la mer, le corbigeau et l’alouette marine; et au haut des airs, la noire frégate, avec l’oiseau blanc du tropique, qui abandonnaient, ainsi que l’astre du jour, les solitudes de l’océan indien. Virginie aimait à se reposer sur les bords de cette fontaine, décorée d’une pompe à la fois magnifique et sauvage. Souvent elle y venait laver le linge de la famille, à l’ombre des deux cocotiers. Quelquefois elle y menait paître ses chèvres. Pendant qu’elle préparait des fromages avec leur lait, elle se plaisait à leur voir brouter les capillaires sur les flancs escarpés de la roche, et se tenir en l’air sur une de ses corniches comme sur un piédestal. Paul, voyant que ce lieu était aimé de Virginie, y apporta de la forêt voisine des nids de toute sorte d’oiseaux. Les pères et les mères de ces oiseaux suivirent leurs petits, et vinrent s’établir dans cette nouvelle colonie. Virginie leur distribuait de temps en temps des grains de riz, de maïs et de millet. Dès qu’elle paraissait, les merles siffleurs, les bengalis dont le ramage est si doux, les cardinaux dont le plumage est couleur de feu, quittaient leurs buissons ; des perruches, vertes comme des émeraudes, descendaient des lataniers voisins; des perdrix accouraient sous l’herbe: tous s’avançaient pêle-mêle jusqu’à ses pieds, comme des poules. Paul et elle s’amusaient avec transport de leurs jeux, de leurs appétits et de leurs amours.

VIRGINIE ET SES CHEVRES.

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e08600195_i0124.jpgAimables enfants, vous passiez ainsi dans l’innocence vos premiers jours, en vous exerçant aux bienfaits ! Combien de fois dans ce lieu, vos mères, vous serrant dans leurs bras, bénissaient le ciel de la consolation que vous prépariez à leur vieillesse, et de vous voir entrer dans la vie sous de si heureux auspices ! Combien de fois, à l’ombre de ces rochers, ai-je partagé avec elles vos repas champêtres, qui n’avaient coûté la vie à aucun animal ! Des calebasses pleines de lait, des œufs frais, des gâteaux de riz sur des feuilles de bananier, des corbeilles chargées de patates, de mangues, d’oranges, de grenades, de bananes, d’attes, d’ananas, offraient à la fois les mets les plus sains, les couleurs les plus gaies et les sucs les plus agréables.

LE NID D’OISEAUX.

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e08600195_i0126.jpg La conversation était aussi douce et aussi innocente que ces festins. Paul y parlait souvent des travaux du jour et de ceux du lendemain. Il méditait toujours quelque chose d’utile pour la société. Ici, les sentiers n’étaient pas commodes; là, on était mal assis; ces jeunes berceaux ne donnaient pas assez d’ombrage; Virginie serait mieux là.

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e08600195_i0128.jpg Dans la saison pluvieuse, ils passaient le jour tous ensemble dans la case, maîtres et serviteurs, occupés à faire des nattes d’herbes et des paniers de bambou. On voyait rangés dans le plus grand ordre, aux parois de la muraille, des râteaux, des haches, des bêches ; et auprès de ces instruments de l’agriculture, les productions qui en étaient les fruits, des sacs de riz, des gerbes de blé et des régimes de bananes. La délicatesse s’y joignait toujours à l’abondance. Virginie, instruite par Marguerite et par sa mère y préparait des sorbets et des cordiaux avec le jus des cannes à sucre, des citrons et des cédrats.

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e08600195_i0130.jpg La nuit venue, ils soupaient à la lueur d’une lampe, ensuite, madame de La Tour ou Marguerite racontait quelques histoires de voyageurs, égarés la nuit dans les bois de l’Europe infestés de voleurs, ou le naufrage de quelque vaisseau jeté par la tempête sur les rochers d’une île déserte. A ces récits, les âmes sensibles de leurs enfants s’enflammaient. Ils priaient le ciel de leur faire la grâce d’exercer quelque jour l’hospitalité envers de semblables malheureux. Cependant les deux familles se séparaient pour aller prendre du repos, dans l’impatience de se revoir le lendemain. Quelquefois elles s’endormaient au bruit de la pluie qui tombait par torrents sur la couverture de leurs cases, ou à celui des vents qui leur apportaient le murmure lointain des flots qui se brisaient sur le rivage. Elles bénissaient Dieu de leur sécurité personnelle, dont le sentiment redoublait par celui du danger éloigné.

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e08600195_i0132.jpg De temps en temps, madame de La Tour lisait publiquement quelque histoire touchante de L’Ancien et du Nouveau Testament. Ils raisonnaient peu sur ces livres sacrés; car leur théologie était tout en sentiment, comme celle de la nature, et leur morale tout en action, comme celle de l’Évangile. Ils n’avaient point de jours destinés aux plaisirs, et d’autres à la tristesse. Chaque jour était pour eux un jour de fête, et tout ce qui les environnait, un temple divin, où ils admiraient sans cesse une Intelligence infinie, toute-puissante et amie des hommes : ce sentiment de confiance dans le pouvoir suprême les remplissait de consolation pour le passé, de courage pour le présent, et d’espérance pour l’avenir. Voilà comme ces femmes, forcées par le malheur de rentrer dans la nature, avaient développé en elles-mêmes et dans leurs enfants ces sentiments que donne la nature, pour nous empêcher de tomber dans le malheur.

LECTURE DE LA BIBLE.

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e08600195_i0135.jpg Mais comme il s’élève quelquefois dans l’âme la mieux réglée des nuages qui la troublent, quand quelque membre de leur société paraissait triste, tous les autres se réunissaient autour de lui, et l’enlevaient aux pensées amères, plus par des sentiments que par des réflexions. Chacun y employait son caractère particulier: Marguerite, une gaîté vive; madame de La Tour, une théologie douce; Virginie, des caresses tendres ; Paul, de la franchise et de la cordialité : Marie et Domingue même venaient à son secours. Ils s’affligeaient, s’ils le voyaient affligé; et ils pleuraient, s’ils le voyaient pleurer. Ainsi des plantes faibles s’entrelacent ensemble pour résister aux ouragans.

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e08600195_i0137.jpg Dans la belle saison, ils allaient tous les dimanches à la messe à l’église des Pamplemousses, dont vous voyez le clocher là-bas dans la plaine. Il y venait des habitants riches, en palanquin, qui s’empressèrent plusieurs fois de faire la connaissance de ces familles si unies, et de les inviter à des parties de plaisir. Mais elles repoussèrent toujours leurs offres avec honnêteté et respect, persuadées que les gens puissants ne recherchent les faibles que pour avoir des complaisants, et qu’on ne peut être complaisant qu’en flattant les passions d’autrui, bonnes et mauvaises. D’un autre côté, elles n’évitaient pas avec moins de soin l’accointance des petits habitants, pour l’ordinaire jaloux, médisants et grossiers. Elles passèrent d’abord auprès des uns pour timides, et auprès des autres pour fières; mais leur conduite réservée était accompagnée de marques de politesse si obligeantes, surtout envers les misérables, qu’elles acquirent insensiblement le respect des riches et la confiance des pauvres.

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e08600195_i0140.jpg Après la messe, on venait souvent les requérir de quelque bon office. C’était une personne affligée qui leur demandait des conseils, ou un enfant qui les priait de passer chez sa mère malade, dans un des quartiers voisins. Elles portaient toujours avec elles quelques recettes utiles aux maladies ordinaires aux habitants, et elles y joignaient la bonne grâce, qui donne tant de prix aux petits services. Elles réussissaient surtout à bannir les peines de l’esprit, si intolérables dans la solitude et dans un corps infirme. Madame de La Tour parlait avec tant de confiance de la Divinité, que le malade, en l’écoutant, la croyait présente. Virginie revenait bien souvent de là les yeux humides de larmes, mais le cœur rempli de joie ; car elle avait eu l’occasion de faire du bien. C’était elle qui préparait d’avance les remèdes nécessaires aux malades, et qui les leur présentait avec une grâce ineffable. Après ces visites d’humanité, elles prolongeaient quelquefois leur chemin par la vallée de la Montagne-Longue jusque chez moi, où je les attendais à dîner sur les bords de la petite rivière qui coule dans mon voisinage. Je me procurais, pour ces occasions, quelques bouteilles de vin vieux, afin d’augmenter la gaîté de nos repas indiens, par ces douces et cordiales productions de l’Europe. D’autres fois, nous nous donnions rendez-vous sur les bords de la mer, à l’embouchure de quelques autres petites rivières, qui ne sont guère ici que de grands ruisseaux. Nous y apportions, de l’habitation, des provisions végétales, que nous joignions à celles que la mer nous fournissait en abondance. Nous pêchions sur ses rivages des cabots, des polypes, des rougets, des langoustes, des chevrettes, des crabes, des oursins, des huîtres et des coquillages de toute espèce. Les sites les plus terribles nous procuraient souvent les plaisirs les plus tranquilles. Quelquefois, assis sur un rocher, à l’ombre d’un veloutier, nous voyions les flots du large venir se briser à nos pieds avec un horrible fracas. Paul, qui nageait d’ailleurs comme un poisson, s’avançait quelquefois sur les récifs, au-devant des lames; puis, à leur approche, il fuyait sur le rivage, devant leurs grandes volutes écumeuses et mugissantes qui le poursuivaient bien avant sur la grève. Mais Virginie, à cette vue, jetait des cris perçants, et disait que ces jeux-là lui faisaient grand’peur.

VIRGINIE SOIGNE UN PAUVRE MALADE.

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e08600195_i0143.jpg Nos repas étaient suivis des chants et des danses de ces deux jeunes gens. Virginie chantait le bonheur de la vie champêtre et les malheurs des gens de mer, que l’avarice porte à naviguer sur un élément furieux, plutôt que de cultiver la terre, qui donne paisiblement tant de biens. Quelquefois, à la manière des noirs, elle exécutait avec Paul une pantomime. La pantomime est le premier langage de l’homme; elle est connue de toutes les nations. Elle est si naturelle et si expressive, que les enfants des blancs ne tardent pas à l’apprendre, dès qu’ils ont vu ceux des noirs s’y exercer. Virginie se rappelant, dans les lectures que lui faisait sa mère, les histoires qui l’avaient le plus touchée, en rendait les principaux événements avec beaucoup de naïveté. Tantôt, au son du tamtam de Domingue, elle se présentait sur la pelouse, portant une cruche sur sa tête; elle s’avançait avec timidité à la source d’une fontaine voisine, pour y puiser de l’eau. Domingue et Marie, représentant les bergers de Madian, lui en défendaient l’approche et feignaient de la repousser. Paul accourait à son secours, battait les bergers, remplissait la cruche de Virginie ; et en la lui posant sur la tête, il lui mettait en même temps une couronne de fleurs rouges de pervenche, qui relevait la blancheur de son teint. Alors, me prêtant à leurs jeux, je me chargeais du personnage de Raguel, et j’accordais à Paul ma fille Séphora en mariage.

e08600195_i0144.jpg Une autre fois, elle représentait l’infortunée Ruth, qui, retourne veuve et pauvre dans son pays, où elle se trouve étrangère, après une longue absence. Domingue et Marie contrefaisaient les moissonneurs. Virginie feignait de glaner çà et là, sur leurs pas, quelques épis de blé. Paul, imitant la gravité d’un patriarche, l’interrogeait; elle répondait, en tremblant, à ses questions. Bientôt, ému de pitié, il accordait l’hospitalité à l’innocence, et un asile à l’infortune; il remplissait le tablier de Virginie de toutes sortes de provisions, et l’amenait devant nous, comme devant les anciens de la ville, en déclarant qu’il la prenait en mariage malgré son indigence. Madame de La Tour, à cette scène, venant à se rappeler l’abandon où l’avaient laissée ses propres parents, son veuvage, la bonne réception que lui avait faite Marguerite, suivie maintenant de l’espoir d’un mariage heureux entre leurs enfants, ne pouvait s’empêcher de pleurer; et ce souvenir confus de maux et de biens nous faisait verser à tous des larmes de douleur et de joie.

VIRGINIE A LA FONTAINE.

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e08600195_i0148.jpg Ces drames étaient rendus avec tant de vérité, qu’on se croyait transporté dans les champs de la Syrie ou de la Palestine. Nous ne manquions point de décorations, d’illuminations et d’orchestres convenables à ce spectacle. Le lieu de la scène était, pour l’ordinaire, au carrefour d’une forêt, dont les percés formaient autour de nous plusieurs arcades de feuillage. Nous étions, à leur centre, abrités de la chaleur pendant toute la journée ; mais quand le soleil était descendu à l’horizon, ses rayons, brisés par les troncs des arbres, divergeraient dans les ombres de la forêt en longues gerbes lumineuses, qui produisaient le plus majestueux effet. Quelquefois, son disque tout entier paraissait à l’extrémité d’une avenue, et la rendait tout étincelante de lumière. Le feuillage des arbres, éclairés en dessous de ses rayons safranés, brillait des feux de la topaze et de l’émeraude. Leurs troncs moussus et bruns paraissaient changés en colonnes de bronze antique; et les oiseaux, déjà retirés en silence sous la sombre feuillée pour y passer la nuit, surpris de revoir une seconde aurore, saluaient tous à la fois l’astre du jour par mille et mille chansons.

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e08600195_i0150.jpg La nuit nous surprenait bien souvent dans ces fêtes champêtres; mais la pureté de l’air et la douceur du climat nous permettaient de dormir sous un ajoupa, au milieu des bois, sans craindre d’ailleurs les voleurs, ni de près ni de loin. Chacun, le lendemain, retournait dans sa case, et la retrouvait dans l’état où il l’avait laissée. Il y avait alors tant de bonne foi et de simplicité dans cette île sans commerce, que les portes de beaucoup de maisons ne fermaient point à la clef, et qu’une serrure était un objet de curiosité pour plusieurs créoles.

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e08600195_i0152.jpg Mais il y avait dans l’année des jours qui étaient, pour Paul et Virginie, des jours de plus grandes réjouissances : c’étaient les fêtes de leurs mères. Virginie ne manquait pas, la veille, de pétrir et de cuire des gâteaux de farine de froment, qu’elle envoyait à de pauvres familles de blancs, nées dans l’île, qui n’avaient jamais mangé de pain d’Europe, et qui, sans aucun secours de noirs, réduites à vivre de manioc au milieu des bois, n’avaient, pour supporter la pauvreté, ni la stupidité qui accompagne l’esclavage, ni le courage qui vient de l’éducation. Ces gâteaux étaient les seuls présents que Virginie pût faire de l’aisance de l’habitation, mais elle y joignait une bonne grâce qui leur donnait un grand prix. D’abord, c’était Paul qui était chargé de les porter lui-même à ces familles, et elles s’engageaient, en les recevant, de venir le lendemain passer la journée chez madame de La Tour et Marguerite. On voyait alors arriver une mère de famille avec deux ou trois misérables filles, jaunes, maigres, et si timides, qu’elles n’osaient lever les yeux. Virginie les mettait bientôt à leur aise; elle leur servait des rafraîchissements, dont elle relevait la bonté par quelque circonstance particulière qui en augmentait, selon elle, l’agrément. Cette liqueur avait été préparée par Marguerite, cette autre par sa mère; son frère avait cueilli lui-même ce fruit au haut d’un arbre. Elle engageait Paul à les faire danser. Elle ne les quittait point qu’elle ne les vit contentes et satisfaites; elle voulait qu’elles fussent joyeuses de la joie de sa famille. « On ne fait » son bonheur, disait-elle, qu’en s’occupant de » celui des autres. » Quand elles s’en retournaient, elle les engageait d’emporter ce qui paraissait leur avoir fait plaisir, couvrant la nécessité d’agréer ses présents du prétexte de leur nouveauté ou de leur singularité. Si elle remarquait trop de délabrement dans leurs habits, elle choisissait, avec l’agrément de sa mère, quelques-uns des siens, et elle chargeait Paul d’aller secrètement les déposer à la porte de leurs cases. Ainsi elle faisait le bien, à l’exemple de la Divinité, cachant la bienfaitrice, et montrant le bienfait.

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VIRGINIE ACCUEILLANT DE PAUVRES FAMILLES.

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e08600195_i0155.jpg Vous autres Européens, dont l’esprit se remplit dès l’enfance de tant de préjugés contraires au bonheur, vous ne pouvez concevoir que la nature puisse donner tant de lumières et de plaisirs. Votre âme, circonscrite dans une petite sphère de connaissances humaines, atteint bientôt le terme de ses jouissances artificielles; mais la nature et le cœur sont inépuisables. Paul et Virginie n’avaient ni horloges, ni almanachs, ni livres de chronologie, d’histoire et de philosophie. Les périodes de leur vie se réglaient sur celles de la nature. Ils connaissaient les heures du jour, par l’ombre des arbres; les saisons, par les temps où ils donnent leurs fleurs ou leurs fruits; et les années, par le nombre de leurs récoltes. Ces douces images répandaient les plus grands charmes dans leurs conversations. « Il est temps de dîner, disait Vir» ginie à la famille, les ombres des bananiers sont » à leurs pieds; » ou bien : « La nuit s’approche, les » tamarins ferment leurs feuilles. — Quand vien» drez-vous nous voir? lui disaient quelques amis » du voisinage. — Aux cannes de sucre, répondait » Virginie. — Votre visite nous sera encore plus » douce et plus agréable, » reprenaient ces jeunes filles. Quand on l’interrogeait sur son âge et sur celui de Paul : « Mon frère, disait-elle, est de l’âge » du grand cocotier de la fontaine, et moi, de ce» luidu plus petit. Les manguiers ont donné douze » fois leurs fruits, et les orangers, vingt-quatre » fois leurs fleurs, depuis que je suis au monde. » Leur vie semblait attachée à celle des arbres, comme celle des faunes et des dryades ; ils ne connaissaient d’autres époques historiques que celles de la vie de leurs mères, d’autre chronologie que celle de leurs vergers, et d’autre philosophie que de faire du bien à tout le monde, et de se résigner à la volonté de Dieu.

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e08600195_i0157.jpg Après tout, qu’avaient besoin ces jeunes gens d’être riches et savants à notre manière? Leurs besoins et leur ignorance ajoutaient encore à leur félicité. Il n’y avait point de jours qu’ils ne se communiquassent quelques secours ou quelques lumières; oui, des lumières : et, quand il s’y serait mêlé quelques erreurs, l’homme pur n’en a point de dangereuses à craindre. Ainsi croissaient ces deux enfants de la nature. Aucun souci n’avait ridé leur front, aucune intempérance n’avait corrompu leur sang, aucune passion malheureuse n’avait dépravé leur cœur : l’amour, l’innocence, la piété, développaient chaque jour la beauté de leur âme en grâces ineffables, dans leurs traits, leurs attitudes et leurs mouvements.

Au matin de la vie, ils en avaient toute la fraîcheur : tels, dans le jardin d’Éden, parurent nos premiers parents, lorsque, sortant des mains de Dieu, ils se virent, s’approchèrent, et conversèrent d’abord comme frère et comme sœur : Virginie, douce, modeste, confiante comme Ève; et Paul, semblable à Adam, ayant la taille d’un homme, avec la simplicité d’un enfant.

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e08600195_i0159.jpg Quelquefois, seul avec elle (il me l’a mille fois raconté), il lui disait, au retour de ses travaux : « Lorsque je suis fatigué, ta vue me délasse. Quand, du haut de la montagne, je t’aperçois au fond de ce vallon, tu me parais au milieu de nos vergers comme un bouton de rose. » Si tu marches vers la maison de nos mères, la perdrix qui court vers ses petits a un corsage moins beau et une démarche moins légère. Quoique je te perde de vue à travers les arbres, je n’ai pas besoin de te voir pour te retrouver : quelque chose de toi, que je ne puis dire, reste pour moi dans l’air où tu passes, sur l’herbe où tu t’assieds. Lorsque je t’approche, tu ravis tous mes sens. L’azur du ciel est moins beau que le bleu de tes yeux, le chant des bengalis, moins doux que le son de ta voix. Si je te touche seulement du bout du doigt, tout mon corps frémit de plaisir. Souviens-toi du jour où nous passâmes à travers les cailloux roulants de la rivière des Trois-Mamelles. En arrivant sur ses bords, j’étais déjà bien fatigué ; mais quand je t’eus prise sur mon dos, il me semblait que j’avais des ailes comme un oiseau. Dis-moi par quel charme tu as pu m’en chanter? Est-ce par ton esprit? mais nos mères en ont plus que nous deux. Est-ce par tes caresses? mais elles m’embrassent plus souvent que toi. Je crois que c’est par ta bonté. Je n’oublierai jamais que tu as marché nu-pieds, jusqu’à la Rivière-Noire, pour demander la grâce d’une pauvre esclave fugitive. Tiens, ma bien-aimée, prends cette branche fleurie de citronnier que j’ai cueillie dans la forêt; tu la mettras la nuit près de ton lit. Mange ce rayon de miel; je l’ai pris pour toi au haut d’un rocher. Mais auparavant repose-toi sur mon sein, et je serai délassé. »

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e08600195_i0161.jpg Virginie lui répondait : « O mon frère ! les rayons du soleil au matin, au haut de ces rochers, me donnent moins de joie que ta présence. J’aime bien ma mère, j’aime bien la tienne; mais quand elles t’appellent mon fils, je les aime encore davantage. Les caresses qu’elles te font me sont plus sensibles que celles que j’en reçois. Tu me demandes pourquoi tu m’aimes; mais tout ce qui a été élevé ensemble s’aime. » Vois nos oiseaux : élevés dans les mêmes nids, ils s’aiment comme nous; ils sont toujours ensemble comme nous. Écoute comme ils s’appellent et se répondent d’un arbre à l’autre. De même, quand l’écho me fait entendre les airs que tu joues sur ta flûte, au haut de la montagne, j’en répète les paroles au fond de ce vallon. Tu m’es cher, surtout depuis le jour où tu voulais te battre pour moi contre le maître de l’esclave. Depuis ce temps-là, je me suis dit bien des fois : Ah! mon frère a un bon coeur; sans lui je serais morte d’effroi. Je prie Dieu tous les jours pour ma mère, pour la tienne, pour toi, pour nos pauvres serviteurs; mais quand je prononce ton nom, il me semble que ma dévotion augmente. Je demande si instamment à Dieu qu’il ne t’arrive aucun mal! Pourquoi vas-tu si loin et si haut me chercher des fruits et des fleurs? N’en avons-nous pas assez dans le jardin? Comme te voilà fatigué! tu es tout en nuage. » Et avec son petit mouchoir blanc elle lui essuyait le front et les joues, et elle lui donnait plusieurs baisers.

e08600195_i0162.jpg Cependant depuis quelque temps Virginie se sentait agitée d’un mal inconnu. Ses beaux yeux bleus se marbraient de noir; son teint jaunissait; une langueur universelle abattait son corps. La sérénité n’était plus sur son front, ni le sourire sur ses lèvres. On la voyait tout à coup gaie sans joie, et triste sans chagrin. Elle fuyait ses jeux innocents, ses doux travaux, et la société de sa famille bien-aimée. Elle errait çà et là dans les lieux les plus solitaires de l’habitation, cherchant partout du repos, et ne le trouvant nulle part. Quelquefois, à la vue de Paul, elle allait vers lui en folâtrant; puis tout à coup, près de l’aborder, un embarras subit la saisissait; un rouge vif colorait ses joues pâles, et ses yeux n’osaient plus s’arrêter sur les siens. Paul lui disait : « La verdure cou» vre ces rochers; nos oiseaux chantent quand ils » te voient; tout est gai autour de toi; toi seule » es triste. » Et il cherchait à la ranimer en l’embrassant ; mais elle détournait la tête, et fuyait tremblante vers sa mère. L’infortunée se sentait troublée par les caresses de son frère. Paul ne comprenait rien à des caprices si nouveaux et si étranges. Un mal n’arrive guère seul.

VIRGINIE SE RÉFUGIE AUPRÈS DE SA MÈRE.

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e08600195_i0166.jpg Un de ces étés qui désolent de temps à autre les terres situées entre les tropiques, vint étendre ici ses ravages. C’était vers la fin de décembre, lorsque le soleil, au capricorne, échauffe pendant trois semaines l’Ile-de-France de ses feux verticaux. Le vent du sud-est, qui y règne presque toute l’année, n’y soufflait plus. De longs tourbillons de poussière s’élevaient sur les chemins et restaient suspendus en l’air. La terre se fendait de toutes parts; l’herbe était brûlée ; des exhalaisons chaudes sortaient du flanc des montagnes, et la plupart de leurs ruisseaux étaient desséchés. Aucun nuage ne venait du côté de la mer. Seulement, pendant le jour, des vapeurs rousses s’élevaient de dessus ses plaines, et paraissaient, au coucher du soleil, comme les flammes d’un incendie. La nuit même n’apportait aucun rafraîchissement à l’atmosphère embrasée. L’orbe de la lune, tout rouge, se levait, dans un horizon embrumé, d’une grandeur démesurée. Les troupeaux, abattus sur les flancs des collines, le cou tendu vers le ciel, aspirant l’air, faisaient retentir les vallons de tristes mugissements. Le Cafre même qui les conduisait se couchait sur la terre pour y trouver de la fraîcheur; mais partout le sol était brûlant, et l’air étouffant retentissait du bourdonnement des insectes qui cherchaient à se désaltérer dans le sang des hommes et des animaux.

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e08600195_i0168.jpg Dans une de ces nuits ardentes, Virginie sentit redoubler tous les symptômes de son mal. Elle se levait, elle s’asseyait, elle se recouchait, et ne trouvait dans aucune attitude, ni le sommeil ni le repos. Elle s’achemine, à la clarté de la lune, vers sa fontaine. Elle en aperçoit la source qui, malgré la sécheresse, coulait encore en filets d’argent sur les flancs bruns du rocher. Elle se plonge dans son bassin. D’abord la fraîcheur ranime ses sens, et mille souvenirs agréables se présentent à son esprit. Elle se rappelle que dans son enfance sa mère et Marguerite s’amusaient à la baigner avec Paul dans ce même lieu ; que Paul ensuite, réservant ce bain pour elle seule, en avait creusé le lit, couvert le fond de sable, et semé sur ses bords des herbes aromatiques. Elle entrevoit dans l’eau, sur ses bras nus et sur son sein, les reflets des deux palmiers plantés à la naissance de son frère et à la sienne, qui entrelaçaient au-dessus de sa tête leurs rameaux verts et leurs jeunes cocos. Elle pense à l’amitié de Paul, plus douce que les parfums, plus pure que l’eau des fontaines, plus forte que les palmiers unis; et elle soupire. Elle songe à la nuit, à la solitude, et un feu dévorant la saisit. Aussitôt elle sort, effrayée, de ces dangereux ombrages, et de ces eaux plus brûlantes que les soleils de la zône torride. Elle court auprès de sa mère chercher un appui contre elle-même. Plusieurs fois, voulant lui raconter ses peines, elle lui pressa les mains dans les siennes ; plusieurs fois elle fut près de prononcer le nom de Paul, mais son cœur oppressé laissa sa langue sans expression ; et posant sa tête sur le sein maternel, elle ne put que l’inonder de ses larmes.

LE BAIN DE VIRGINIE.

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Madame de La Tour pénétrait bien la cause du mal de sa fille; mais elle n’osait elle-même lui en parler. « Mon » enfant, lui disait-elle, adres» se-toi à Dieu, qui dispose à son gré de la santé » et de la vie. Il t’éprouve aujourd’hui pour te » récompenser demain. Songe que nous ne som» mes sur la terre que pour exercer la vertu. »

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e08600195_i0173.jpg Cependant ces chaleurs excessives élevèrent de l’océan des vapeurs qui couvrirent l’île comme un vaste parasol. Les sommets des montagnes les rassemblaient autour d’eux, et de longs sillons de feu sortaient de temps en temps de leurs pitons embrumés. Bientôt des tonnerres affreux firent retentir de leurs éclats les bois, les plaines et les vallons ; des pluies épouvantables, semblables à des cataractes, tombèrent du ciel. Des torrents écumeux se précipitaient le long des flancs de cette montagne ; le fond de ce bassin était devenu une mer; le plateau, où sont assises les cabanes, une petite île; et l’entrée de ce vallon, une écluse par où sortaient pêle-mêle avec les eaux mugissantes, les terres, les arbres et les rochers.

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e08600195_i0176.jpg Toute la famille tremblante priait Dieu dans la case de madame de La Tour, dont le toit craquait horriblement par l’effort des vents. Quoique la porte et les contrevents en fussent bien fermés, tous les objets s’y distinguaient à travers les jointures de la charpente, tant les éclairs étaient vifs et fréquents! L’intrépide Paul, suivi de Domingue, allait d’une case à l’autre, malgré la fureur de la tempête, assurant ici une paroi avec un arc-boutant, et enfonçant là un pieu ; il ne rentrait que pour consoler la famille par l’espoir prochain du retour du beau temps. En effet, sur le soir la pluie cessa; le vent alizé du sud-est reprit son cours ordinaire, les nuages orageux furent jetés vers le nord-ouest, et le soleil couchant parut à l’horizon.

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e08600195_i0178.jpg Le premier désir de Virginie fut de revoir le lieu de son repos. Paul s’approcha d’elle d’un air timide, et lui présenta son bras pour l’aider à marcher. Elle l’accepta en souriant, et ils sortirent ensemble de la case. L’air était frais et sonore. Des fumées blanches s’élevaient sur les croupes de la montagne, sillonnée çà et là de l’écume des torrents qui tarissaient de tous côtés. Pour le jardin, il était tout bouleversé par d’affreux ravins; la plupart des arbres fruitiers avaient leurs racines en haut; de grands amas de sable couvraient les lisières des prairies, et avaient comblé le bain de Virginie. Cependant les deux cocotiers étaient debout et bien verdoyants. Mais il n’y avait plus aux environs ni gazons, ni berceaux, ni oiseaux, excepté quelques bengalis, qui, sur la pointe des rochers voisins, déploraient, par des chants plaintifs, la perte de leurs petits.

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e08600195_i0180.jpg A la vue de cette désolation, Virginie dit à Paul : « Vous aviez apporté ici » des oiseaux, l’ouragan les a tués. Vous aviez planté ce jardin, il est » détruit. Tout périt sur la terre; il n’y a que le ciel » qui ne change point. » Paul lui répondit : « Que » ne puis-je vous donner quelque chose du ciel ! » mais je ne possède rien, même sur la terre. » Virginie reprit

en rougissant : « Vous avez à vous le portrait de saint Paul. » A peine eut-elle parlé, qu’il courut le chercher dans la case de sa mère.

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Ce portrait était une petite miniature représentant l’ermite Paul. Marguerite y avait une grande dévotion. Elle l’avait porté longtemps suspendu à son cou, étant fille; ensuite, devenue mère, elle l’avait mis à celui de son enfant. Il était même arrivé qu’étant enceinte de lui, et délaissée de tout le monde, à force de contempler l’image de ce bienheureux solitaire, son fruit en avait contracté quelque ressemblance; ce qui l’avait décidée à lui en faire porter le nom, et à lui donner pour patron un saint qui avait passé sa vie loin des hommes, qui l’avaient elle-même abusée, puis abandonnée. Virginie, en recevant ce petit portrait des mains de Paul, lui dit d’un ton ému : « Mon frère, il ne me sera » jamais enlevé tant que je vivrai, et je n’ou» blierai jamais que tu m’as donné la seule chose » que tu possèdes au monde. » A ce ton d’amitié, à ce retour inespéré de familiarité et de tendresse, Paul voulut l’embrasser; mais, aussi légère qu’un oiseau, elle lui échappa, et le laissa hors de lui, ne concevant rien à une conduite si extraordinaire.

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e08600195_i0183.jpg Cependant Marguerite disait à madame de La Tour : « Pourquoi ne marions-nous pas nos enfants? Ils ont l’un pour l’autre une passion extrême, dont mon fils ne s’aperçoit pas encore. Lorsque la nature lui aura parlé, en vain nous veillerons sur eux; tout est à craindre. » Madame de La Tour lui répondit : « Ils sont trop jeunes et trop pauvres. Quel chagrin pour nous, si Virginie mettait au monde des enfants malheureux, qu’elle n’aurait peut-être pas la force d’élever! Ton noir Domingue est bien cassé; Marie est infirme. Moi-même, chère amie, depuis quinze ans je me sens fort affaiblie. On vieillit promptement dans les pays chauds, et encore plus vite dans le chagrin. Paul est notre unique espérance. Attendons que l’âge ait formé son tempérament, et qu’il puisse nous soutenir par son travail. A présent, tu le sais, nous n’avons guère que le nécessaire de chaque jour. Mais, en faisant passer Paul dans l’Inde pour un peu de temps, le commerce lui fournira de quoi acheter quelques esclaves; et, à son retour ici, nous le marierons à Virginie; car je crois que personne ne peut rendre ma chère fille aussi heureuse que ton fils Paul. Nous en parlerons à notre voisin. »

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e08600195_i0185.jpgEn effet, ces dames me consultèrent , et je fus de leur avis. « Les mers de l’Inde sont belles, leur dis-je. En prenant une saison favorable pour passer d’ici aux Indes , c’est un voyage de six semaines au plus, et d’autant de temps pour en revenir. Nous ferons dans notre quartier une pacotille à Paul; car j’ai des voisins qui l’aiment beaucoup. Quand nous ne lui donnerions que du coton brut, dont nous ne faisons aucun usage, faute de moulins pour l’éplucher, du bois d’ébène, si commun ici qu’il sert au chauffage , et quelques résines qui se perdent dans nos bois; tout cela se vend assez bien aux Indes, et nous est fort inutile ici. »

e08600195_i0186.jpg Je me chargeai de demander à M. de La Bourdonnais une permission d’embarquement pour ce voyage, et, avant tout, je voulus en prévenir Paul. Mais quel fut mon étonnement lorsque ce jeune homme me dit avec un bon sens fort au-dessus de son âge : « Pourquoi voulez-vous que je quitte ma famille, pour je ne sais quel projet de fortune? Y a-t-il un commerce au monde plus avantageux que la culture d’un champ qui rend quelquefois cinquante et cent pour un? Si nous voulons faire le commerce, ne pouvons-nous pas le faire en portant notre superflu d’ici à la ville, sans que j’aille courir aux Indes? Nos mères me disent que Domingue est vieux et cassé ; mais moi, je suis jeune , et je me renforce chaque jour. Il n’a qu’à leur arriver, pendant mon absence, quelque accident, surtout à Virginie, qui est déjà souffrante. Oh non, non ! je ne saurais me résoudre à les quitter. »

e08600195_i0187.jpgSa réponse me jeta dans un grand embarras ; car madame de La Tour ne m’avait pas caché l’état de Virginie, et le désir qu’elle avait de gagner quelques années sur l’âge de ces jeunes gens, en les éloignant l’un de l’autre. C’étaient des motifs que je n’osais même faire soupçonner à Paul.

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e08600195_i0190.jpg Sur ces entrefaites, un vaisseau arrivé de France apporta à madame de La Tour une lettre de sa tante. La crainte de la mort, sans laquelle les cœurs durs ne seraient jamais sensibles, l’avait frappée. Elle sortait d’une grande maladie dégénérée en langueur , et que l’âge rendait incurable. Elle mandait à sa nièce de repasser en France; ou, si sa santé ne lui permettait pas de faire un si long voyage, elle lui enjoignait d’y envoyer Virginie, à laquelle elle destinait une bonne éducation , un parti à la cour, et la donation de tous ses biens. Elle attachait, disait-elle, le retour de ses bontés à l’exécution de ses ordres.

e08600195_i0191.jpgA peine cette lettre fut lue dans la famille , qu’elle y répandit la consternation. Domingue et Marie se mirent à pleurer. Paul, immobile d’étonnement, paraissait prêt à se mettre en colère. Virginie, les veux fixés sur sa mère, n’osait proférer un mot. « Pourriez-vous nous quitter maintenant ? dit Marguérite à madame de La Tour. — Non, mon amie ; non , mes enfants , reprit madame de La Tour; je ne vous quitterai point. J’ai vécu avec vous, et c’est avec vous que je veux mourir. Je n’ai connu le bonheur que dans votre amitié. Si ma santé est dérangée, d’anciens chagrins en sont cause. J’ai été blessée au cœur par la dureté de mes parents et par la perte de mon cher époux. Mais, depuis, j’ai goûté plus de consolation et de félicité avec vous, sous ces pauvres cabanes, que jamais les richesses de ma famille ne m’en ont fait même espérer dans ma patrie. »

e08600195_i0192.jpg A ce discours, des larmes de joie coulèrent de tous les yeux. Paul, serrant madame de La Tour dans ses bras, lui dit : « Je ne vous quitterai pas non plus; je n’irai point aux Indes. Nous travaillerons tous pour vous, chère maman; rien ne vous manquera jamais avec nous. » Mais, de toute la société, la personne qui témoigna le moins de joie, et qui y fut la plus sensible, fut Virginie. Elle parut le reste du jour d’une gaîté douce, et le retour de sa tranquillité mit le comble à la satisfaction générale.

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e08600195_i0195.jpg Le lendemain, au lever du soleil, comme ils venaient de faire tous ensemble, suivant leur coutume, la prière du matin qui précédait le déjeuner, Domingue les avertit qu’un monsieur à cheval, suivi de deux esclaves, s’avançait vers l’habitation. C’était M. de La Bourdonnais. Il entra dans la case, où toute la famille était à table. Virginie venait de servir, suivant l’usage du pays, du café et du riz cuit à l’eau. Elle y avait joint des patates chaudes et des bananes fraîches. Il y avait pour toute vaisselle des moitiés de calebasse, et pour linge des feuilles de bananier. Le gouverneur témoigna d’abord quelque étonnement de la pauvreté de cette demeure. Ensuite, s’adressant à madame de La Tour, il lui dit que les affaires générales l’empêchaient quelquefois de songer aux particulières ; mais qu’elle avait bien des droits sur lui. « Vous avez, ajouta-t-il, madame, une tante » de qualité et fort riche à Paris, qui vous réserve » sa fortune, et vous attend auprès d’elle. » Madame de La Tour répondit au gouverneur que sa santé altérée ne lui permettait pas d’entreprendre un si long voyage. « Au moins, reprit M. de » La Bourdonnais, pour mademoiselle votre fille, » si jeune et si aimable, vous ne sauriez, sans in» justice, la priver d’une si grande succession. Je » ne vous cache pas que votre tante a employé l’au» torité pour la faire venir auprès d’elle. Les bu» l’eaux m’ont écrit à ce sujet d’user, s’il le fallait, » de mon pouvoir; mais ne l’exerçant que pour » rendre heureux les habitants de cette colonie, » j’attends de votre volonté seule un sacrifice de » quelques années, d’où dépend l’établissement de votre fille et le bien-être de toute votre vie. Pour» quoi vient-on aux îles? n’est-ce pas pour y faire » fortune? N’est-il pas bien plus agréable de l’aller » retrouver dans sa patrie? »

e08600195_i0196.jpgEn disant ces mots , il posa sur la table un gros sac de piastres que portait un de ses noirs. « Voilà , ajouta-t-il, ce » qui est destiné aux prépara» tifs de voyage de mademoiselle votre fille, de » la part de votre tante. » Ensuite il finit, par reprocher avec bonté à madame de La Tour de ne s’être pas adressée à lui dans ses besoins, en la louant cependant de son noble courage. Paul aussitôt prit la parole, et dit au gouverneur : « Mon» sieur , ma mère s’est adressée à vous, et vous » l’avez mal reçue. — Avez-vous un autre enfant, » madame ? dit M. de La Bourdonnais à madame » de La Tour. — Non , monsieur, reprit-elle; ce» lui-ci est le fils de mon amie; mais lui et Vir» ginie nous sont communs et également chers. » — Jeune homme, dit le gouverneur à Paul , » quand vous aurez acquis l’expérience du monde, » vous connaîtrez le malheur des gens en place; » vous saurez combien il est facile de les prévenir, » combien aisément ils donnent au vice intrigant » ce qui appartient au mérite qui se cache. »

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e08600195_i0198.jpgMonsieur de La Bourdonnais, invité par madame de La Tour, s’assit à table auprès d’elle. Il déjeuna, à la manière des créoles, avec du café mêlé avec du riz cuit à l’eau. Il fut charmé de l’ordre et de la propreté de la petite case, de l’union de ces deux familles charmantes, et du zèle même de leurs vieux domestiques. « Il n’y a, » dit-il, ici que des meubles de bois, mais on y » trouve des visages sereins et des cœurs d’or. » Paul, charmé de la popularité du gouverneur, lui dit : « Je désire être votre ami , car vous êtes un » honnête homme. » M. de La Bourdonnais reçut avec plaisir cette marque de cordialité insulaire. Il embrassa Paul en lui serrant la main , et l’assura qu’il pouvait compter sur son amitié.

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e08600195_i0200.jpgAprès déjeuner , il prit madame de La Tour en particulier, et lui dit qu’il se présentait une occasion prochaine d’envoyer sa fille en France sur un vaisseau prêt à partir; qu’il la recommanderait à une dame de ses parentes, qui y était passagère ; qu’il fallait bien se garder d’abandonner une fortune immense pour une satisfaction de quelques années. « Votre tante, ajouta-t-il en s’en allant, ne peut » pas traîner plus de deux ans : ses amis me l’ont » mandé. Songez-y bien. La fortune ne vient pas » tous les jours. Consultez-vous. Tous les gens de » bon sens seront de mon avis. » Elle lui répondit « que ne désirant désormais d’autre bonheur » dans le monde que celui de sa fille, elle laisse» rait son départ pour la France entièrement à » sa disposition. »

e08600195_i0201.jpgMadame de La Tour n’était pas fâchée de trouver une occasion de séparer pour quelque temps Virginie et Paul , en procurant un jour leur bonheur mutuel. Elle prit donc sa fille à part, et lui dit : « Mon enfant, nos domestiques sont vieux ; Paul est bien jeune ; Marguerite vient sur l’âge ; je suis déjà infirme : si j’allais mourir , que deviendriez-vous, sans fortune, au milieu de ces déserts? Vous resteriez donc seule, n’ayant personne qui puisse vous être d’un grand secours, et obligée, pour vivre, de travailler sans cesse à la terre comme une mercenaire. Cette idée me pénètre de douleur. » Virginie lui répondit : « Dieu nous a condamnés au travail. Vous m’avez appris à travailler et à le bénir chaque jour. Jusqu’à présent il ne nous a pas abandonnés; il ne nous abandonnera point encore. Sa providence veille particulièrement sur les malheureux. Vous me l’avez dit tant de fois, ma mère ! Je ne saurais me résoudre à vous quitter. » Madame de La Tour, émue, reprit : « Je n’ai d’autre projet que de te rendre heureuse, et de te marier un jour avec Paul, qui n’est pas ton frère. Songe maintenant que sa fortune dépend de toi. »

e08600195_i0202.jpgUne jeune fille qui aime, croit que tout le monde l’ignore. Elle met sur ses yeux le voile qu’elle a sur son cœur ; mais quand il est soulevé par une main amie, alors les peines secrètes de son amour s’échappent comme par une barrière ouverte, et les doux épanchements de la confiance succèdent aux réserves et aux mystères dont elle s’environnait. Virginie, sensible aux nouveaux témoignages de bonté de sa mère, lui raconta quels avaient été ses combats, qui n’avaient eu d’autre témoin que Dieu seul ; qu’elle voyait le secours de la providence dans celui d’une mère tendre qui approuvait son inclination , et qui la dirigeait par ses conseils ; que maintenant, appuyée de son support, tout l’engageait à rester auprès d’elle, sans inquiétude pour le présent, et sans crainte pour l’avenir

e08600195_i0203.jpg Madame de La Tour, voyant que sa confidence avait produit un effet contraire à celui qu’elle en attendait, lui dit : « Mon enfant , je ne veux point te contraindre; délibère à ton aise, mais cache ton amour à Paul. Quand le cœur d’une fille est pris, son amant n’a plus rien à lui demander. »

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e08600195_i0206.jpgVers le soir, comme elle était seule avec Virginie, il entra chez elle un grand homme vêtue d’une soutane bleue. C’était un ecclésiastique missionnaire de l’île, et confesseur de madame de La Tour et de Virginie. Il était envoyé par le gouverneur. « Mes enfants, dit-il en entrant, Dieu soit loué ! vous voilà riches. Vous pourrez écouter votre bon cœur, faire du bien aux pauvres. Je sais ce que vous a dit M. de La Bourdonnais, et ce que vous lui avez répondu. Bonne maman, votre santé vous oblige de rester ici; mais vous, jeune demoiselle, vous n’avez point d’excuse. Il faut obéir à la Providence, à nos vieux parents, même injustes. C’est un sacrifice; mais c’est l’ordre de Dieu. Il s’est dévoué pour nous; il faut, à son exemple, se dévouer pour le bien de sa famille. Votre voyage en France aura une fin heureuse. Ne voulez-vous pas bien y aller, ma chère demoiselle? »

e08600195_i0207.jpgVirginie, les yeux baissés, lui répondit en tremblant : « Si c’est l’ordre de Dieu, je ne m’oppose à rien. Que la volonté de Dieu soit faite! dit-elle en pleurant.

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e08600195_i0210.jpg Le missionnaire sortit, et fut rendre compte au gouverneur du succès de sa commission. Cependant madame de La Tour m’envoya prier par Domingue de passer chez elle, pour me consulter sur le départ de Virginie. Je ne fus point du tout d’avis qu’on la laissât partir. Je tiens pour principes certains du bonheur, qu’il faut préférer les avantages de la nature à tous ceux de la fortune, et que nous ne devons point aller chercher hors de nous ce que nous pouvons trouver chez nous. J’étends ces maximes à tout, sans exception. Mais que pouvaient mes conseils de modération contre les illusions d’une grande fortune, et mes raisons naturelles contre les préjugés du monde et une autorité sacrée pour madame de La Tour? Cette dame ne me consulta donc que par bienséance, et elle ne délibéra plus depuis la décision de son confesseur. Marguerite même, qui, malgré les avantages qu’elle espérait pour son fils de la fortune de Virginie, s’était opposée fortement à son départ, ne fit plus d’objections. Pour Paul, qui ignorait le parti auquel on se déterminait, étonné des conversations secrètes de madame de La Tour et de sa fille, il s’abandonnait à une tristesse sombre, « On trame quelque chose contre moi, dit-il, puisqu’on se cache de moi.

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e08600195_i0212.jpg Cependant le bruit s’était répandu dans l’île que la fortune avait visité ces rochers; on y vit grimper des marchands de toute espèce. Ils déployèrent, au milieu de ces pauvres cabanes, les plus riches étoffes de l’Inde : de superbes basins de Goudelour, des mouchoirs de Paliacate et de Mazulipatan, des mousselines de Daca, unies, rayées, brodées, transparentes comme le jour; des baftas de Surate, d’un si beau blanc, des chittes de toutes couleurs et des plus rares, à fond sablé et à rameaux verts. Ils déroulèrent de magnifiques étoffes de soie de la Chine, des lampas découpés à jour, des damas d’un blanc satiné, d’autres d’un vert de prairie, d’autres d’un rouge à éblouir; des taffetas roses, des satins à pleine main, des pékins moelleux comme le drap, des nankins blancs et jaunes, et jusqu’à des pagnes de Madagascar.

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e08600195_i0215.jpg Madame de La Tour voulut que sa fille achetât tout ce qui lui ferait plaisir; elle veilla seulement sur le prix et les qualités des marchandises, de peur que les marchands ne la trompassent. Virginie choisit tout ce qu’elle crut être agréable à sa mère, à Marguerite et à son fils. « Ceci, disait-elle, était bon pour des meubles, cela pour l’usage de Marie et de Domingue. » Enfin le sac de piastres était employé, qu’elle n’avait pas encore songé à ses besoins. Il fallut lui faire son partage sur les présents qu’elle avait distribués à la société.

e08600195_i0216.jpgPaul, pénétré de douleur à la vue de ces dons de la fortune, qui lui présageaient le départ de Virginie, s’en vint quelques jours après chez moi. Il me dit, d’un air accablé : « Ma sœur s’en va; elle fait déjà les apprêts de son voyage. Passez chez nous, je vous prie. Employez votre crédit sur l’esprit de sa mère et de la mienne, pour la retenir.» Je me rendis aux instances de Paul, quoique bien persuadé que mes représentations seraient sans effet.

e08600195_i0217.jpgSi Virginie m’avait paru charmante en toile bleue du Bengale, avec un mouchoir rouge autour de sa tête, ce fut encore tout autre chose quand je la vis parée à la manière des dames de ce pays. Elle était vêtue de mousseline blanche, doublée de taffetas rose. Sa taille légère et élevée se dessinait parfaitement sous son corset; et ses cheveux blonds, tressés à double tresse, accompagnaient admirablement sa tête virginale. Ses beaux yeux bleus étaient remplis de mélancolie; et son cœur, agité par une passion combattue, donnait à son teint une couleur animée, et à sa voix des sons pleins d’émotion. Le contraste même de sa parure élégante, qu’elle semblait porter malgré elle, rendait sa langueur encore plus touchante. Personne ne pouvait la voir ni l’entendre sans se sentir ému. La tristesse de Paul en augmenta. Marguerite, affligée de la situation de son fils, lui dit en particulier : « Pourquoi, mon fils, te nourrir de fausses espérances, qui rendent les privations encore plus amères? Il est temps que je te découvre le secret de ta vie et de la mienne. Mademoiselle de La Tour appartient, par sa mère, à une parente riche et de grande condition : pour toi, tu n’es que le fils d’une pauvre paysanne, et, qui pis est, tu es bâtard.»

e08600195_i0218.jpgCe mot de bâtard étonna beaucoup Paul. Il ne l’avait jamais ouï prononcer; il en demanda la signification à sa mère, qui lui répondit : « Tu n’as point eu de père légitime. Lorsque j’étais fille, l’amour me fit commettre une faiblesse dont tu as été le fruit. Ma faute t’a privé de ta famille paternelle, et mon repentir, de ta famille maternelle. Infortuné, tu n’as d’autres parents que moi seule dans le monde!» et elle se mit à répandre des larmes. Paul la serrant dans ses bras, lui dit : « O ma mère! puisque je n’ai d’autres parents que vous dans le monde, je vous en aimerai davantage. Mais quel secret venez-vous de me révéler! Je vois maintenant la raison qui éloigne de moi mademoiselle de La Tour depuis deux mois, et qui la décide aujourd’hui à partir. Ah ! sans doute elle me méprise!»

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e08600195_i0220.jpg Cependant, l’heure du souper étant venue, on se mit à table, où chacun des convives, agité de passions différentes , mangea peu et ne parla point. Virginie en sortit la première, et fut s’asseoir au lieu où nous sommes. Paul la suivit bientôt après, et vint se mettre auprès d’elle. L’un et l’autre gardèrent quelque temps un profond silence. Il faisait une de ces nuits délicieuses, si communes entre les tropiques, et dont le plus habile pinceau ne rendrait pas la beauté. La lune paraissait au milieu du firmament, entourée d’un rideau de nuages, que ses rayons dissipaient par degrés. Sa lumière se répandait insensiblement sur les montagnes de l’île et sur leurs pitons, qui brillaient d’un vert argenté. Les vents retenaient leurs haleines. On entendait dans les bois, au fond des vallées, au haut des rochers, de petits cris, de doux murmures d’oiseaux qui se caressaient dans leurs nids, réjouis par la clarté de la nuit et la tranquillité de l’air. Tous, jusqu’aux insectes, bruissaient sous l’herbe. Les étoiles étincelaient au ciel, et se réfléchissaient au sein de la mer, qui répétait leurs images tremblantes. Virginie parcourait avec des regards distraits son vaste et sombre horizon, distingué du rivage de l’île par les feux rouges des pêcheurs. Elle aperçut, à l’entrée du port, une lumière et une ombre : c’étaient le fanal et le corps du vaisseau où elle devait s’embarquer pour l’Europe, et qui, prêt à mettre à la voile, attendait à l’ancre la fin du calme. A cette vue elle se troubla, détourna la tête pour que Paul ne la vît pas pleurer.

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e08600195_i0222.jpgMadame de La Tour, Marguerite et moi, nous étions assis à quelques pas de là sous des bananiers; et dans le silence de la nuit, nous entendîmes distinctement leur conversation, que je n’ai pas oubliée.

e08600195_i0223.jpgPaul lui dit : « Mademoiselle, vous partez, dit-on, dans trois jours. Vous ne craignez pas de vous exposer aux dangers de la mer. . . de la mer, dont vous êtes si effrayée ! — Il faut, répondit Virginie, que j’obéisse à mes parents, à mon devoir. — Vous nous quittez, reprit Paul, pour une parente éloignée que vous n’avez jamais vue! — Hélas! dit Virginie, je voulais rester ici toute ma vie; ma mère ne l’a pas voulu. Mon confesseur m’a dit que la volonté de Dieu était que je partisse; que la vie était une épreuve. . . . . Oh! c’est une épreuve bien dure!»

e08600195_i0224.jpgQuoi! repartit Paul, tant de raisons vous ont décidée, et aucune ne vous a retenue! Ah! il en est encore que vous ne me dites pas. La richesse a de grands attraits. Vous trouverez bientôt, dans un nouveau monde, à qui donner le nom de frère, que vous ne me donnez plus. Vous le choisirez, ce frère, parmi des gens dignes de vous par une naissance et une fortune que je ne puis vous offrir. Mais, pour être plus heureuse, où voulez-vous aller? Dans quelle terre aborderez-vous, qui vous soit plus chère que celle où vous êtes née? Où formerez-vous une société plus aimable que celle qui vous aime? Comment vivrez-vous sans les caresses de votre mère, auxquelles vous êtes si accoutumée? Que deviendrat-elle elle-même, déjà sur l’âge, lorsqu’elle ne vous verra plus à ses côtés à la table, dans la maison, à la promenade, où elle s’appuyait sur vous? Que deviendra la mienne, qui vous chérit autant qu’elle? Que leur dirai-je à l’une et à l’autre, quand je les verrai pleurer de votre absence? Cruelle! je ne vous parle point de moi : mais que de viendrai-je moi-même, quand le matin je ne vous verrai plus avec nous, et que la nuit viendra sans nous réunir; quand j’apercevrai ces deux palmiers plantés à notre naissance, et si longtemps témoins de notre amitié mutuelle! Ah! puisqu’un nouveau sort te touche, que tu cherches d’autres pays que ton pays natal, d’autres biens que ceux de mes travaux, laisse-moi t’accompagner sur le vaisseau où tu pars. Je te rassurerai dans les tempêtes qui te donnent tant d’effroi sur la terre. Je reposerai ta tête sur mon sein : je réchaufferai ton cœur contre mon cœur; et en France, où tu vas chercher de la fortune et de la grandeur, je te servirai comme ton esclave. Heureux de ton seul bonheur, dans ces hôtels où je te verrai servie et adorée, je serai encore assez riche, assez noble pour te faire le plus grand des sacrifices, en mourant à tes pieds.

VIRGINIE CONSOLE PAUL.

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e08600195_i0226.jpgLes sanglots étouffèrent sa voix, et nous entendîmes aussitôt celle de Virginie qui lui disait ces mots entrecoupés de soupira : « C’est pour toi que je pars ...... pour toi, que j’ai vu à chaque jour courbé par le travail pour nourrir deux familles infirmes. Si je me suis prêtée à l’occasion de devenir riche, c’est pour te rendre mille fois le bien que tu nous as fait. Est-il une fortune digne de ton amitié? Que me dis-tu de ta naissance? Ah! s’il m’était encore possible de me donner un frère, en choisirais-je un autre que toi? O Paul! ô Paul! tu m’es beaucoup plus cher qu’un frère! Combien m’en a-t-il coûté pour te repousser loin de moi! Je voulais que tu m’ai classes à me séparer de moi-même, jusqu’à ce que le ciel pût bénir notre union. Maintenant je reste, je pars, je vis, je meurs : fais de moi ce que tu veux. Fille sans vertu! j’ai pu résister à tes caresses, et je ne peux soutenir ta douleur! »

e08600195_i0227.jpgA ces mots, Paul la saisit dans ses bras; et la tenant étroitement serrée, il s’écria d’une voix terrible : « Je pars avec elle! rien ne pourra m’en détacher! » Nous courûmes tous à lui. Madame de La Tour lui dit : « Mon fils, si vous nous quittez, qu’allons-nous devenir? »

e08600195_i0228.jpgIl répéta en tremblant ces mots : « Mon fils... mon fils... Vous ma mère, lui dit-il, vous qui séparez le frère d’avec la sœur ! Tous deux nous avons sucé votre lait; tous deux, élevés sur vos genoux, nous avons appris de vous à nous aimer; tous deux, nous nous le sommes dit mille fois; et maintenant vous l’éloignez de moi! vous l’envoyez en Europe, dans ce pays barbare qui vous a refusé un asile, et chez des parents cruels qui vous ont vous-même abandon née! Vous me direz : Vous n’avez plus de droits sur elle; elle n’est pas votre sœur. Elle est tout pour moi, ma richesse, ma famille, ma naissance, tout mon bien. Je n’en connais plus d’autre. Nous n’avons eu qu’un toit, qu’un berceau ; nous n’aurons qu’un tombeau. Si elle part, il faut que je la suive. Le gouverneur m’en empêchera? M’empêchera-t-il de me jeter à la mer? Je la suivrai à la nage. La mer ne saurait m’être plus funeste que la terre. Ne pouvant vivre ici près d’elle, au moins je mourrai sous ses yeux, loin de vous. Mère barbare! femme sans pitié! puisse cet océan où vous l’exposez ne jamais vous la rendre! puissent ses flots vous rapporter mon corps, et, le roulant avec le sien parmi les cailloux de ce rivage, vous donner, parla perte de vos deux enfants, un sujet éternel de douleur! »

DERNIÈRE ENTRE VUE DE PAUL ET DE VIRGINIE

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e08600195_i0231.jpg A ces mots, je le saisis dans mes bras, car le désespoir lui ôtait la raison. Ses yeux étincelaient; la sueur coulait à grosses gouttes sur son visage en feu; ses genoux tremblaient, et je sentais dans sa poitrine brûlante, son cœur battre à coups redoublés.

e08600195_i0232.jpgVirginie effrayée lui dit : « O mon ami! j’atteste les plaisirs de notre premier âge; tes maux, les miens, et tout ce qui doit lier à jamais deux infortunées, si je reste, de ne vivre que pour toi; si je pars, de revenir un jour pour être à toi. Je vous prends à témoin, vous tous qui avez élevé mon enfance, qui disposez de ma vie, et qui voyez mes larmes. Je le jure par ce ciel qui m’entend, par cette mer que je dois traverser, par l’air que je respire, et que je n’ai jamais souillé du mensonge.»

e08600195_i0233.jpgComme le soleil fond et précipite un rocher de glace du sommet des Apennins, ainsi tomba la colère impétueuse de ce jeune homme à la voix de l’objet aimé. Sa tête altière était baissée, et un torrent de pleurs coulait de ses yeux. Sa mère, mêlant ses larmes aux siennes, le tenait embrassé sans pouvoir parler. Madame de La Tour, hors d’elle, me dit : « Je n’y puis tenir; mon âme est déchirée. Ce malheureux voyage n’aura pas lieu. Mon voisin, tâchez d’emmener mon fils. Il y a huit jours que personne ici n’a dormi. »

e08600195_i0234.jpgJe dis à Paul : « Mon ami, votre sœur restera. Demain nous en parlerons au gouverneur; laissez reposer votre famille, et venez passer cette nuit chez moi. Il est tard; il est minuit; la croix du sud est droite sur l’horizon. »

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e08600195_i0236.jpgIl se laissa emmener sans rien dire, et, après une nuit fort agitée, il se leva au point du jour, et s’en retourna à son habitation.

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e08600195_i0238.jpgMais qu’est-il besoin de vous continuer plus long-temps le récit de cette histoire ? Il n’y a jamais qu’un côté agréable à connaître dans la vie humaine. Semblable au globe sur lequel nous tournons, notre révolution rapide n’est que d’un jour, et une partie de ce jour ne peut recevoir la lumière, que l’autre ne soit livrée aux ténèbres.

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e08600195_i0240.jpgMon père, lui dis-je, je vous en conjure, achevez de me raconter ce que vous avez commencé d’une manière si touchante. Les images du bonheur nous plaisent, mais celles du malheur nous instruisent. Que devint, je vous prie, l’infortuné Paul?

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e08600195_i0242.jpgLe premier objet que vit Paul, en retournant à l’habitation , fut la négresse Marie, qui, montée sur un rocher, regardait vers la pleine mer. Il lui cria du plus loin qu’il l’aperçut : « Où est Virginie?» Marie tourna la tête vers son jeune maître, et se mit à pleurer. Paul, hors de lui, revint sur ses pas, et courut au port. Il y apprit que Virginie s’était embarquée au point du jour, que son vaisseau avait mis à la voile aussitôt, et qu’on ne le voyait plus. Il revint à l’habitation, qu’il traversa sans parler à personne.

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e08600195_i0245.jpgQuoique cette enceinte de rochers paraisse derrière nous presque perpendiculaire, ces plateaux verts, qui en divisent la hauteur, sont autant d’étages par lesquels on parvient, au moyen de quelques sentiers difficiles, jusqu’au pied de ce cône de rochers inclinés et inaccessibles qu’on appelle le Pouce. A la base de ce rocher est une esplanade couverte de grands arbres, mais si élevée et si escarpée, qu’elle est comme une grande forêt dans l’air, environnée de précipices effroyables. Les nuages, que le sommet du Pouce attire sans cesse autour de lui, y entretiennent plusieurs ruisseaux, qui tombent à une si grande profondeur au fond de la vallée située au revers de cette montagne, que de cette hauteur on n’entend point le bruit de leur chute. De ce lieu , on voit une grande partie de l’île avec ses mornes surmontés de leurs pitons, entre autres Pieter-Booth et les Trois-Mamelles, avec leurs vallons remplis de forêts ; puis la pleine mer, et l’Ile-de-Bourbon , qui est à quarante lieues de là vers l’occident. Ce fut de cette élévation que Paul aperçut le vaisseau qui emmenait Virginie. Il le vit à plus de dix lieues au large, comme un point noir au milieu de l’océan. Il resta une partie du jour tout occupé à le considérer: il était déjà disparu, qu’il croyait le voir encore; et quand il fut perdu dans la vapeur de l’horizon, il s’assit dans ce lieu sauvage, toujours battu des vents, qui y agitent sans cesse les sommets des palmistes et des tatamaques. Leur murmure sourd et mugissant ressemble au bruit lointain des orgues, et inspire une profonde mélancolie. Ce fut là que je trouvai Paul, la tête appuyée contre le rocher, et les yeux fixés vers la terre. Je marchais après lui depuis le lever du soleil : j’eus beaucoup de peine à le déterminer à descendre et à revoir sa famille. Je le ramenai cependant à son habitation; et son premier mouvement, en revoyant madame de La Tour, fut de se plaindre amèrement qu’elle l’avait trompé. Madame de La Tour nous dit que le vent s’étant levé vers les trois heures du matin, le vaisseau étant au moment d’appareiller, le gouverneur, suivi d’une partie de son état-major et du missionnaire, était venu chercher Virginie en palanquin ; et que, malgré ses propres raisons, ses larmes et celles de Marguerite, tout le monde criant que c’était pour leur bien à tous, ils avaient emmené sa fille à demi-mourante. « Au moins, répondit Paul, si je lui avais fait mes adieux, je serais tranquille à présent. Je lui aurais dit : Virginie, si pendant le temps que nous avons vécu ensemble, il m’est échappé quelque parole qui vous ait offensée, avant de me quitter pour jamais, dites-moi que vous me le pardonnez. Je lui aurais dit : Puisque je ne suis plus destiné à vous revoir, adieu, ma chère Virginie ! adieu ! Vivez loin de moi, contente et heureuse ! » Et comme il vit que sa mère et madame de La Tour pleuraient : « Cherchez maintenant, leur dit-il , quelque autre que moi qui essuie vos larmes! » Puis, il s’éloigna d’elles en gémissant, et se mit à errer çà et là dans l’habitation. Il en parcourait tous les endroits qui avaient été les plus chers à Virginie. Il disait à ses chèvres et à leurs petits chevreaux, qui le suivaient en bêlant: « Que me demandez-vous? vous ne reverrez plus avec moi celle qui vous donnait à manger dans sa main.» Il fut au Repos de Virginie; et, à la vue des oiseaux qui voltigeaient autour, il s’écria : « Pauvres oiseaux ! vous n’irez plus au-devant de celle qui était votre bonne nourrice.» En voyant Fidèle qui flairait çà et là, et marchait devant lui en quêtant, il soupira, et lui dit: « Oh! tu ne la retrouveras plus jamais. » Enfin, il fut s’asseoir sur le rocher où il lui avait parlé la veille; et, à l’aspect de la mer, où il avait vu disparaître le vaisseau qui l’avait emmenée, il pleura abondamment.

VUE DU PIETER-BOOTH (ILE-DE-FRANCE), D’APRES NATURE.

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e08600195_i0249.jpgCependant nous le suivions pas a pas, craignant quelque suite funeste de l’agitation de son esprit. Sa mère et madame de La Tour le priaient, par les termes les plus tendres, de ne pas augmenter leur douleur par son désespoir. Enfin celle-ci parvint à le calmer, en lui prodiguant les noms les plus propres à réveiller ses espérances. Elle l’appelait son fils, son cher fils , son gendre, celui à qui elle destinait sa fille. Elle l’engagea à rentrer dans la maison , et à y prendre quelque peu de nourriture. Il se mit à table avec nous, auprès de la place où se mettait la compagne de son enfance : et, comme si elle l’eût encore occupée, il lui adressait la parole, et lui présentait les mets qu’il savait lui être les plus agréables ; mais, dès qu’il s’apercevait de son erreur, il se mettait à pleurer. Les jours suivants, il recueillit tout ce qui avait été à son usage particulier, les derniers bouquets qu’elle avait portés, une tasse de coco où elle avait coutume de boire ; et, comme si ces restes de son amie eussent été les choses du monde les plus précieuses, il les baisait et les mettait dans son sein. L’ambre ne répand pas un parfum aussi doux que les objets touchés par l’objet que l’on aime. Enfin, voyant que ses regrets augmentaient ceux de sa mère et de madame de La Tour, et que les besoins de la famille demandaient un travail continuel, il se mit, avec l’aide de Domingue, à réparer le jardin.

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e08600195_i0251.jpgBientôt ce jeune homme, indifférent comme un créole pour tout ce qui se passe dans le monde, me pria de lui apprendre à lire et à écrire, afin qu’il pût entretenir une correspondance avec Virginie. Il voulut ensuite s’instruire dans la géographie, pour se faire une idée du pays où elle débarquerait ; et dans l’histoire, pour connaître les mœurs de la société où elle allait vivre. Ainsi, il s’était perfectionné dans l’agriculture et dans l’art de disposer avec agrément le terrain le plus irrégulier, par le sentiment de l’amour. Sans doute, c’est aux jouissances que se propose cette passions ardente et inquiète, que les hommes doivent la plupart des sciences et des arts; et c’est de ses privations qu’est née la philosophie, qui apprend à se consoler de tout. Ainsi la nature, ayant fait l’amour le lien de tous les êtres, l’a rendu le premier mobile de nos sociétés, et l’instigateur de nos lumières et de nos plaisirs.

e08600195_i0252.jpgPaul ne trouva pas beaucoup de goût dans l’étude de la géographie, qui , au lieu de nous décrire la nature de chaque pays, ne nous en présente que les divisions politiques. L’histoire, et surtout l’histoire moderne, ne l’intéressa guère davantage. Il n’y voyait que des malheurs généraux et périodiques, dont il n’apercevait pas les causes ; des guerres sans sujet et sans objet; des intrigues obscures; des nations sans caractère, et des princes sans humanité. Il préférait à cette lecture celle des romans, qui, s’occupant davantage des sentiments et des intérêts des hommes, lui offraient quelquefois des situations pareilles à la sienne. Aussi, aucun livre ne lui fit autant de plaisir que le Télémaque, par ses tableaux de la vie champêtre et des passions naturelles au coeur humain. Il en lisait à sa mère et à madame de La Tour les endroits qui l’affectaient davantage : alors , ému par de touchants ressouvenirs, sa voix s’étouffait, et les larmes coulaient de ses yeux. Il lui semblait trouver dans Virginie la dignité et la sagesse d’Antiope, avec les malheurs et la tendresse d’Eucharis. D’un autre côté, il fut tout bouleversé par la lecture de nos romans à la mode, pleins de moeurs et de maximes licencieuses, et quand il sut que ces romans renfermaient une peinture véritable des sociétés de l’Europe, il craignit, non sans quelque apparence de raison, que Virginie ne vînt à s’y corrompre et à l’oublier.

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e08600195_i0254.jpgEn effet, plus d’un an et demi s’était écoulé sans que madame de La Tour eût des nouvelles de sa tante et de sa fille: seulement, elle avait appris, par une voie étrangère, que celle-ci était arrivée heureusement en France. Enfin, elle reçut, par un vaisseau qui allait aux Indes, un paquet et une lettre écrite de la propre main de Virginie. Malgré la circonspection de son aimable et indulgente fille, elle jugea qu’elle était fort malheureuse. Cette lettre peignait si bien sa situation et son caractère, que je l’ai retenue presque mot pour mot.

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