Très-chère et bien année Maman,
« Je vous ai déjà écrit plusieurs lettres de mon écriture; et comme je n’en ai pas eu de réponse, j’ai lieu de craindre qu’elles ne vous soient point parvenues J’espère mieux de celle-ci, par les précautions que j’ai prises pour vous donner de mes nouvelles, et pour recevoir des vôtres
J’ai versé bien des larmes dépuis notre separation, moi qui n’avais presque jamais pleuré que sur les maux d’autrui! Ma grand’tante fut bien surprise à mon arrivée, lorsque, m’ayant questionnée sur mes talents, je lui dis que je ne savais ni lire ni écrire, Elle me demanda qu’est-ce que j’avais donc appris depuis que j’étais au monde, et quand je lui eus répondu que c’était à avoir soin d’un ménage et à faire votre volonté, elle me répondit que j’avais reçu l’éducation d’une servante, Elle me mit, des le lendemain, en pension dans une grande abbaye auprès de Paris, où j’ai des maîtres de toute espèce ils m’enseignent, entre autres choses, l’histoire, la géographie, la grammaire, les mathématiques et à monter à cheval, mais j’ai de si faibles dispositions toutes ces sciences, que je ne profiterai pas beaucoup avec cas messieurs. Je sens que je suis une pauvre créature qui ai peu d’esprit, comme ils le font entendre. Cependant les boutés de ma tante ne se refroidisent point, Elle me donne des notres nouvelles à chaque saison. Elle a mis près de moi deux femmes de chambre, qui sont aussi bien parées que de grands dames. Elle m’a fait prendre le titre de comtesse; mais elle m’a fait quitter mon nom de La Cour, qui m’était aussi cher qu’à vous-même, par tout ce que vous m’avez raconté des peines que mon père avait souffertes pour vous épouser. Elle a remplacé votre nom de femme par celui de votre famille, qui m’est encore chez cependant, parce qu’il a été votre nom de fille. Me voyant dans une situation aussi brillante, je l’ai suppliée de vous envoyer quelques secours, Comment vous rendre sa réponse! Mais vous m’avez recommande de vous dire toujours la vérité. Elle m’a donc répondu que peu ne vous servirait à que, dans la vie simple que vous menez, beaucoup vous embarrasserait. J’ai cherché d’abord à vous donner de mes nouvelles par une main étrangère, au défaut de la mienne. Mais n’ayant, à mon arrivée ici, personne en qui pusse prendre confiance, je me suis appliquée nuit et jour à apprendre à lire et à écrire. Dieu m’a fait la grâce d’en venir à bout peu de temps. J’ai chargé de l’envoi de mes premières lettres les dames qui sont autour de moi, bien de croire qu’elles les ont remises à ma grand tante, Cette fois, j’ai eu recours à une pensionnaire de mes amies, c’est sous son adresse ci-jointe, que je vous prie de me faire poser vos réponses, Ma grand tante m’a interdit toute correspondance au dehors, qui pourrait, selon elle, mettre obstacle aux grandes vues qu’elle a, sur moi. Il n’y a qu’elle qui puisse me voir à la grille ainsi qu’un vieux seigneur de ses amis, qui a, dit-elle, beaucoup de goût pour ma personne. Pour dire la vérité, je n’en ai point du tout pour lui, quand même j’en pourrais prendre pour quelqu’un.
Je vis au milieu de l’éclat de la fortune, et je ne puis disposer d’un sou. On dit que, si j’avais de, l’argent, cela tirerait à conséquence. Mes robes même appartiennent à mes femmes de chambre, qui se les disputent avant que je les aie quittées. Au sein des richesses, je suis bien plus pauvre que je ne l’étais auprès de vous; car je n’ai rien a donner. Lorsque j’ai vu que les grands talents que l’on m’enseignait ne me procuraient pas la facilité de faire le plus petit bien, j’ai eu recours à mon aiguille, dont heureusement vous m’avez appris à faire usage. Je vous envoie donc plusieurs paires de bas de ma façon , pour vous et maman Marguerite, un bonnet pour Domingue, et un de mes mouchoirs rouges pour Marie. Je joins à ce paquet des pepins et des noyaux des fruits de mes collations, avec des graines de toutes sortes d’arbres, que j’ai recueillies, à mes heures de récréation . dans le parc de l’abbaye. J’y ai ajouté aussi des semences de violettes, de marguerites, de bassinets, de coquelicots, de scabieuses, que j’ai ramassées dans les champs Il y a dans les prairies de ce pays de plus belles fleurs que dans les nôtres, mais personne ne s’en soucie. Je suis sure que vous et maman. Marguerite serez plus contentes de ce sac de graines que du sac de piastres qui a été la cause de notre séparation et de mes larmes. Ce sera une grande joie pour moi, si vous avez un jour la satisfaction de voir des pommiers croître auprès de nos bananiers, et des hêtres mêler leur feuillage à celui de nos cocotiers. Vous vous croirez dans la Normandie que vous aimez- tant.
Vous m’avez enjoint de vous mander mes joies et mes peines. Je n’ai plus de joie loin, de vous pour mes peines, je les adoucis en pensant que je suis dans un poste où vous m’avez mise par la volonté de Dieu. Mais le plus grand chagrin que j’y éprouve est que personne ne me parle ici de vous, et que je n’en puis parler à personne. Mes femmes de chambre, ou plutôt celles de ma grand’tante, car elles sont plus à elle qui à moi, moi, me disent, lorsque je cherche à amener la conversation, sur des objets qui me sont chers. Mademoiselle, souvenez-vous que vous êtes Française, et que vous devez oublier le pays des sauvages. Ah ! je m’oublierais plutôt moi-même que d’oublier le lieu où je suis née, et où vivez. C’est ce pays ce qui est pour moi un pays de sauvages, car j’y vis seule, n’ayant personne à qui je puisse faire part de l’amour que vous portera jusqu’au tombeau,
Très chère et bien aimée Maman.
Votre obéissante et tendre Fille,
Virginie de La Tous.
Je recommande à vos bontés Marie et Domingue, qui ont pris tant de soin de mon enfance, caressez pour moi, Fidèle, qui m’a retrouvée dans les bois.
Paul fut bien étonné de ce que Virginie ne parlait pas du tout de lui, elle qui n’avait pas oublié dans ses ressouvenirs le chien de la maison : mais il ne savait pas que, quelque longue que soit la lettre d’une femme, elle n’y met jamais sa pensée la plus chère qu’à la fin.

Dans un post-scriptum, Virginie recommandait particulièrement à Paul deux espèces de graines; celles de violettes et de scabieuses. Elle lui donnait quelques instructions sur les caractères de ces plantes, et sur les lieux les plus propres à les semer. « La violette, lui mandait elle, produit une petite fleur d’un violet foncé, qui aime à se cacher sous les buissons; mais son charmant parfum l’y fait bientôt découvrir. » Elle lui enjoignait de la semer sur le bord de la fontaine, au pied de son cocotier. « La scabieuse, ajoutait-elle, donne une jolie fleur d’un bleu mourant et à fond noir piqueté de blanc. On la croirait en deuil. On l’appelle aussi, pour cette raison , fleur de veuve. » Elle se plaît dans les lieux âpres et battus des vents. Elle le priait de la semer sur le rocher où elle lui avait parlé la nuit, la dernière fois, et de donner à ce rocher, pour l’amour d’elle, le nom de ROCHER DES ADIEUX.

Elle Ile avait renfermé ces semences dans une petite bourse dont le tissu était fort simple, mais qui parut sans prix à Paul lorsqu’il y aperçut un P et un V entrelacés, et formés de cheveux qu’il reconnut , à leur beauté, pour être ceux de Virginie.
La lettre de cette sensible et vertueuse demoiselle fit verser des larmes à toute la famille. Sa mère lui répondait, au nom de la société, de rester ou de revenir à son gré, l’assurant qu’ils avaient tous perdu la meilleure partie de leur bonheur depuis son départ, et que pour elle en particulier, elle en était inconsolable.


Paul lui écrivit une lettre fort longue, où il l’assurait qu’il allait rendre le jardin digne d’elle, et y mêler les plantes de l’Europe à celles de l’Afrique, ainsi qu’elle avait entrelacé leurs noms dans son ouvrage. Il lui envoyait des fruits des cocotiers de sa fontaine, parvenus à une maturité parfaite. Il n’y joignait, ajoutait-il, aucune autre semence de l’île, afin que le désir d’en revoir les productions la déterminât à y revenir promptement. Il la suppliait de se rendre au plus tôt aux vœux ardents de leur famille et aux siens particuliers, puisqu’il ne pouvait désormais goûter aucune joie loin d’elle.
Paul sema avec le plus grand soin les graines européennes, et surtout celles de violettes et de scabieuses, dont les fleurs semblaient avoir quelque analogie avec le caractère et la situation de Virginie qui les lui avait si particulièrement recommandées ; mais, soit qu’elles eussent été éventées dans le trajet, soit plutôt que le climat de cette partie de l’Afrique ne leur soit pas favorable, il n’en germa qu’un petit nombre, qui ne put venir à sa perfection.
Cependant l’envie, qui va même au-devant du bonheur des hommes, surtout dans les colonies françaises, répandit dans l’île des bruits qui donnaient beaucoup d’inquiétude à Paul. Les gens du vaisseau qui avait apporté la lettre de Virginie assuraient qu’elle était sur le point de se marier: ils nommaient le seigneur de la cour qui devait l’épouser; quelques-uns même disaient que la chose était faite, et qu’ils en avaient été témoins. D’abord Paul méprisa des nouvelles apportées par un vaisseau de commerce, qui en répand souvent de fausses sur les lieux de son passage. Mais, comme plusieurs habitants de l’île, par une pitié perfide, s’empressaient de le plaindre de cet événement, il commença à y ajouter quelque croyance. D’ailleurs, dans quelques-uns des romans qu’il avait lus, il voyait la trahison traitée de plaisanterie ; et comme il savait que ces livres renfermaient des peintures assez fidèles des mœurs de l’Europe , il craignit que la fille de madame de La Tour ne vînt à s’y corrompre, et à oublier ses anciens engagements. Ses lumières le rendaient déjà malheureux. Ce qui acheva d’augmenter ses craintes , c’est que plusieurs vaisseaux d’Europe arrivèrent ici depuis, dans l’espace de six mois, sans qu’aucun d’eux apportât des nouvelles de Virginie.

Cet infortuné jeune homme, livré à toutes les agitations de son cœur, venait me voir souvent pour confirmer ou pour bannir ses inquiétudes par mon expérience du monde.
Je demeure, comme je vous l’ai dit, à une lieue et demie d’ici, sur les bords d’une petite rivière qui coule le long de la Montagne-Longue. C’est là que je passe ma vie, seul, sans femme, sans enfants et sans esclave.

Après le rare bonheur de trouver une compagne qui nous soit bien assortie, l’état le moins malheureux de la vie est sans doute de vivre seul. Tout homme qui a eu beaucoup à se plaindre des hommes cherche la solitude. Il est même très-remarquable que tous les peuples malheureux par leurs opinions, leurs moeurs ou leurs gouvernements, ont produit des classes nombreuses de citoyens entièrement dévoués à la solitude et au célibat. Tels ont été les Égyptiens dans leur décadence, les Grecs du Bas-Empire; et tels sont, de nos jours, les Indiens, les Chinois, les Grecs modernes, les Italiens, et la plupart des peuples orientaux et méridionaux de l’Europe. La solitude ramène en partie l’homme au bonheur naturel, en éloignant de lui le malheur social. Au milieu de nos sociétés, divisées par tant de préjugés, l’âme est dans une agitation continuelle; elle roule sans cesse en elle-même mille opinions turbulentes et contradictoires, dont les membres d’une société ambitieuse et misérable cherchent à se subjuguer les uns les autres. Mais dans la solitude elle dépose ces illusions étrangères qui la troublent; elle reprend le sentiment simple d’elle-même, de la nature et de son auteur. Ainsi l’eau bourbeuse d’un torrent qui ravage les campagnes, venant à se répandre dans quelque petit bassin écarté de son cours, dépose ses vases au fond de son lit, reprend sa première limpidité, et, redevenue transparente, réfléchit , avec ses propres rivages, la verdure de la terre et la lumière des cieux. La solitude rétablit aussi bien les harmonies du corps que celles de l’âme. C’est dans la classe des solitaires que se trouvent les hommes qui poussent le plus loin la carrière de la vie ; tels sont les brames de l’Inde. Enfin, je la crois si nécessaire au bonheur dans le monde même, qu’il me paraît impossible d’y goûter un plaisir durable de quelque sentiment que ce soit, ou de régler sa conduite sur quelque principe stable, si l’on ne se fait une solitude intérieure d’où notre opinion sorte rarement, et où celle d’autrui n’entre jamais. Je ne veux pas dire toutefois que l’homme doive vivre absolument seul : il est lié avec tout le genre humain par ses besoins ; il doit donc ses travaux aux hommes; il se doit aussi au reste de la nature. Mais, comme Dieu a donné à chacun de nous des organes parfaitement assortis aux éléments du globe où nous vivons, des pieds pour le sol, des poumons pour l’air, des yeux pour la lumière, sans que nous puissions intervertir l’usage de ces sens, il s’est préservé pour lui seul, qui est l’auteur de la vie, le cœur qui en est le principal organe.


Je passe donc mes jours loin des hommes que j’ai voulu servir, et qui m’ont persécuté. Après avoir parcouru une grande partie de l’Europe et quelques cantons de l’Amérique et de l’Afrique, je me suis fixé dans cette île peu habitée, séduit par sa douce température et par ses solitudes. Une cabane que j’ai bâtie dans la forêt au pied d’un arbre, un petit champ défriché de mes mains, une rivière qui coule devant ma porte, suffisent à mes besoins et à mes plaisirs. Je joins à ces jouissances celle de quelques bons livres, qui m’apprennent à devenir meilleur. Ils font encore servir à mon bonheur le monde même que j’ai quitté : ils me présentent des tableaux des passions qui en rendent les habitants si misérables; et, par la comparaison que je fais de leur sort au mien, ils me font jouir d’un bonheur négatif. Comme un homme sauvé du naufrage sur un rocher, je contemple de ma solitude les orages qui frémissent dans le reste du monde. Mon repos même redouble par le bruit lointain de la tempête. Depuis que les hommes ne sont plus sur mon chemin, et que je ne suis plus sur le leur, je ne les hais plus ; je les plains. Si je rencontre quelque infortuné, je tâche de venir à son secours par mes conseils, comme un passant, sur le bord d’un torrent, tend la main à un malheureux qui s’y noie. Mais je n’ai guère trouvé que l’innocence attentive à ma voix. La nature appelle en vain à elle le reste des hommes ; chacun d’eux se fait d’elle une image qu’il revêt de ses propres passions. Il poursuit toute sa vie ce vain fantôme qui l’égare, et il se plaint ensuite au ciel de l’erreur qu’il s’est formée lui-même. Parmi un grand nombre d’infortunés que j’ai quelquefois essayé de ramener à la nature, je n’en ai pas trouvé un seul qui ne fût enivré de ses propres misères. Ils m’écoutaient d’abord avec attention , dans l’espérance que je les aiderais à acquérir de la gloire ou de la fortune; mais, voyant que je ne voulais leur apprendre qu’à s’en passer, ils me trouvaient moi-même misérable de ne pas courir après leur malheureux bonheur; ils blâmaient ma vie solitaire; ils prétendaient qu’eux seuls étaient utiles aux hommes, et ils s’efforçaient de m’entraîner dans leur tourbillon. Mais, si je me communique à tout le monde, je ne me livre à personne. Souvent il me suffit de moi pour me servir de leçon à moi-même. Je repasse dans le calme présent, les agitations passées de ma propre vie, auxquelles j’ai donné tant de prix : les protections, la fortune, la réputation, les voluptés et les opinions qui se combattent par toute la terre. Je compare tant d’hommes que j’ai vus se disputer avec fureur ces chimères, et qui ne sont plus, aux flots de ma rivière qui se brisent, en écumant, contre les rochers de son lit, et disparaissent pour ne revenir jamais. Pour moi, je me laisse entraîner en paix au fleuve du temps vers l’océan de l’avenir, qui n’a plus de rivages ; et, par le spectacle des harmonies actuelles de la nature, je m’élève vers son auteur, et j’espère dans un autre monde de plus heureux destins.

Quoiqu’on n’aperçoive pas de mon ermitage, situé au milieu d’une forêt, cette multitude d’objets que nous présente l’élévation du lieu où nous sommes, il s’y trouve des dispositions intéressantes, surtout pour un homme qui, comme moi, aime mieux rentrer en lui-même que s’étendre au dehors. La rivière qui coule devant ma porte passe en ligne droite à travers les bois, en sorte qu’elle me présente un long canal ombragé d’arbres de toutes sortes de feuillages : il y a des tatamaques, des bois d’ébène, et de ceux qu’on appelle ici bois de pomme, bois d’olive et bois de cannelle; des bosquets de palmistes élèvent çà et là leurs colonnes nues et longues de plus de cent pieds, surmontées à leur sommet d’un bouquet de palmes, et paraissent au-dessus des autres arbres comme une forêt plantée sur une autre forêt. Il s’y joint des lianes de divers feuillages, qui, s’enlaçant d’un arbre à l’autre, forment ici des arcades de fleurs, là de longues courtines de verdure. Des odeurs aromatiques sortent de la plupart de ces arbres, et leurs parfums ont tant d’influence sur les vêtements mêmes, qu’on sent ici un homme qui a traversé une forêt, quelques heures après qu’il en est sorti. Dans la saison où ils donnent leurs fleurs, vous les diriez à demi couverts de neige. A la fin de l’été, plusieurs espèces d’oiseaux étrangers viennent, par un instinct incompréhensible, de régions inconnues, au delà des vastes mers, récolter les graines des végétaux de cette île, et opposent l’éclat de leurs couleurs à la verdure des arbres rembrunie par le soleil. Telles sont, entre autres, diverses espèces de perruches, et les pigeons bleus, appelés ici pigeons hollandais. Les singes, habitants domiciliés de ces forêts, se jouent dans leurs sombres rameaux, dont ils se détachent par leur poil gris et verdâtre, et leur face toute noire; quelques-uns s’y suspendent par la queue et se balancent en l’air; d’autres sautent de branche en branche, portant leurs petits dans leurs bras. Jamais le fusil meurtrier n’y a effrayé ces paisibles enfants de la nature. On n’y entend que des cris de joie, des gazouillements et des ramages inconnus de quelques oiseaux des terres australes, que répètent au loin les échos de ces forêts. La rivière, qui coule en bouillonnant sur un lit de roche, à travers les arbres, réfléchit çà et là dans ses eaux limpides leurs masses vénérables de verdure et d’ombre, ainsi que les jeux de leurs heureux habitants : à mille pas de là, elle se précipite de différents étages de rocher, et forme, à sa chute, une nappe d’eau unie comme le cristal, qui se brise en tombant en bouillons d’écume. Mille bruits confus sortent de ses eaux tumultueuses; et, dispersés par les vents dans la forêt, tantôt ils fuient au loin, tantôt ils se rapprochent tous à la fois, et assourdissent, comme les sons des cloches d’une cathédrale. L’air, sans cesse renouvelé par le mouvement des eaux, entretient sur les bords de cette rivière, malgré les ardeurs de l’été, une verdure et une fraîcheur qu’on trouve rarement dans cette île, sur le haut même des montagnes.


A quelque distance de là est un rocher assez éloigné de la cascade, pour qu’on n’y soit pas étourdi du bruit de ses eaux, et qui en est assez voisin pour y jouir de leur vue, de leur fraîcheur, et de leur murmure. Nous allions quelquefois, dans les grandes chaleurs, dîner à l’ombre de ce rocher, madame de La Tour, Marguerite, Virginie, Paul et moi. Comme Virginie dirigeait toujours au bien d’autrui ses actions, même les plus communes, elle ne mangeait pas un fruit à la campagne, qu’elle n’en mît en terre les noyaux ou les pepins. « Il en viendra, disait-elle, des arbres qui donneront leurs fruits à quelque voyageur, ou » au moins à un oiseau. Un jour donc qu’elle avait mangé une papaye au pied de ce rocher, elle y planta les semences de ce fruit. Bientôt après, il y crut plusieurs papayers, parmi lesquels il y en avait un femelle, c’est-à-dire qui porte des fruits. Cet arbre n’était pas si haut que le genou de Virginie à son départ; mais, comme il croît vite, deux ans après il avait vingt pieds de hauteur, et son tronc était entouré, dans sa partie supérieure, de plusieurs rangs de fruits mûrs. Paul, s’étant rendu par hasard dans ce lieu, fut rempli de joie en voyant ce grand arbre sorti d’une petite graine qu’il avait vu planter par son amie; et en même temps il fut saisi d’une tristesse profonde par ce témoignage de sa longue absence. Les objets que nous voyons habituellement ne nous font pas apercevoir de la rapidité de notre vie; ils vieillissent avec nous d’une vieillesse insensible : mais ce sont ceux que nous revoyons tout à coup, après les avoir perdus quelques années de vue, qui nous avertissent de la vitesse avec laquelle s’écoule le fleuve de nos jours. Paul fut aussi surpris et aussi troublé à la vue de ce grand papayer chargé de fruits, qu’un voyageur l’est, après une longue absence de son pays, de n’y plus retrouver ses contemporains, et d’y voir leurs enfants, qu’il avait laissés à la mamelle, devenus eux-mêmes pères de famille. Tantôt il voulait l’abattre, parce qu’il lui rendait trop sensible la longueur du temps qui s’était écoulé depuis le départ de Virginie; tantôt, le considérant comme un monument de sa bienfaisance, il baisait son tronc, et lui adressait des paroles pleines d’amour et de regrets. O arbre! dont la postérité existe encore dans nos bois, je vous ai vu moi-même avec plus d’intérêt et de vénération que les arcs de triomphe des Romains! Puisse la nature, qui détruit chaque jour les monuments de l’ambition des rois, multiplier dans nos forêts ceux de la bienfaisance d’une jeune et pauvre fille!


C’était donc au pied de ce papayer que j’étais sûr de rencontrer Paul, quand il venait dans mon quartier. Un jour, je l’y trouvai accablé de mélancolie, et j’eus avec lui une conversation que je vais vous rapporter, si je ne vous suis point trop ennuyeux par mes longues digressions, pardonnables à mon âge et à mes dernières amitiés. Je vous la raconterai en forme de dialogue, afin que vous jugiez du bon sens naturel de ce jeune homme; et il vous sera aisé de faire la différence des interlocuteurs, par le sens de ses questions et de mes réponses.
Il me dit :
« Je suis bien chagrin. Mademoiselle de La Tour est partie depuis deux ans et deux mois; et depuis huit mois et demi, elle ne nous a pas donné de ses nouvelles. Elle est riche; je suis pauvre: elle m’a oublié. J’ai envie de m’embarquer ; j’irai en France, j’y servirai le roi, j’y ferai fortune, et la grand’tante de mademoiselle de La Tour me donnera sa petite-nièce en mariage, quand je serai devenu un grand seigneur.
LE VIEILLARD.
O mon ami ! ne m’avez-vous pas dit que vous n’aviez pas de naissance?
PAUL.
Ma mère me l’a dit; car, pour moi, je ne sais ce que c’est que la naissance. Je ne me suis jamais aperçu que j’en eusse moins qu’un autre, ni que les autres en eussent plus que moi.
LE VIEILLARD.
Le défaut de naissance vous ferme en France le chemin aux grands emplois. Il y a plus, vous ne pouvez même être admis dans aucun corps distingué
PAUL.
Vous m’avez dit plusieurs fois qu’une des causes de la grandeur de la France, était que le moindre sujet pouvait y parvenir à tout, et vous m’avez cité beaucoup d’hommes célèbres qui, sortis de petits états, avaient fait honneur à leur patrie. Vous vouliez donc tromper mon courage?

LE VIEILLARD.
Mon fils, jamais je ne l’abattrai. Je vous ai dit la vérité sur les temps passés ; mais les choses sont bien changées à présent : tout est devenu vénal en France, tout y est aujourd’hui le patrimoine d’un petit nombre de familles, ou le partage des corps. Le roi est un soleil que les grands et les corps environnent comme des nuages; il est presque impossible qu’un de ses rayons tombe sur vous. Autrefois, dans une administration moins compliquée, on a vu ces phénomènes. Alors les talents et le mérite se sont développés de toutes parts, comme des terres nouvelles, qui, venant à être défrichées, produisent avec tout leur suc. Mais les grands rois qui savent connaître les hommes et les choisir, sont rares. Le vulgaire des rois ne se laisse aller qu’aux impulsions des grands et des corps qui les environnent.
PAUL.
Mais je trouverai peut-être un de ces grands qui me protégera.
LE VIEILLARD.
Pour être protégé des grands, il faut servir leur ambition ou leurs plaisirs. Vous n’y réussirez jamais; car vous êtes sans naissance, et vous avez de la probité.
PAUL.
Mais je ferai des actions si courageuses, je se rai si fidèle à ma parole, si exact dans mes devoirs, si zélé et si constant dans mon amitié, que je mériterai d’être adopté par quelqu’un d’eux, comme j’ai vu que cela se pratiquait dans les histoires anciennes que vous m’avez fait lire.
LE VIEILLARD.
O mon ami! chez les Grecs et chez les Romains, même dans leur décadence, les grands avaient du respect pour la vertu ; mais nous »avons eu une foule d’hommes célèbres en tous genres, sortis des classes du peuple, et je n’en sache pas un seul qui ait été adopté par une grande maison. La vertu, sans nos rois, serait condamnée en France à être éternellement plébéienne. Comme je vous l’ai dit, ils la mettent quelquefois en honneur, lorsqu’ils l’aperçoivent; mais aujourd’hui les distinctions qui lui étaient réservées ne s’accordent plus que pour de l’argent.

PAUL.
Au défaut d’un grand, je chercherai à plaire à un corps. J’épouserai entièrement son esprit et ses opinions ; je m’en ferai aimer.
LE VIEILLARD
Vous ferez donc comme les autres hommes; vous renoncerez à votre conscience pour parvenir à la fortune?
PAUL.
Oh non! je ne chercherai jamais que la vérité.
LE VIEILLARD.
Au lieu de vous faire aimer, vous pourriez bien vous faire haïr. D’ailleurs les corps s’intéressent fort peu à la découverte de la vérité. Toute opinion est indifférente aux ambitieux, pourvu qu’ils gouvernent.
PAUL.
Que je suis infortuné! tout me repousse. Je suis condamné à passer ma vie dans un travail obscur, loin de Virginie! Et il soupira profondément.
LE VIEILLARD.
Que Dieu soit votre unique patron, et le genre humain votre corps! Soyez constamment attaché à l’un et à l’autre. Les familles, les corps, les peuples, les rois, ont leurs préjugés et leurs passions; il faut souvent les servir par des vices : Dieu et le genre humain ne nous demandent que des vertus.
Mais pourquoi voulez-vous être distingué du reste des hommes? C’est un sentiment qui n’est pas naturel, puisque si chacun l’avait, chacun serait en état de guerre avec son voisin. Contentez-vous de remplir votre devoir dans l’état où la Providence vous a mis; bénissez votre sort, qui vous permet d’avoir une conscience à vous , et qui ne vous oblige pas, comme les grands, de mettre votre bonheur dans l’opinion des petits; et, comme les petits, de ramper sous les grands pour avoir de quoi vivre. Vous êtes dans un pays et dans une condition où, pour subsister, vous n’avez besoin ni de tromper, ni de flatter, ni de vous avilir, comme font la plupart de ceux qui cherchent la fortune en Europe; où votre état ne vous interdit aucune vertu ; où vous pouvez être impunément bon, vrai, sin cèdre, instruit, patient, tempérant, chaste, indulgent, pieux, sans qu’aucun ridicule vienne flétrir votre sagesse, qui n’est encore qu’en fleur. Le ciel vous a donné de la liberté, de la santé, une bonne conscience et des amis : les rois, dont vous ambitionnez la faveur, ne sont pas si heureux.
PAUL
Ah! il me manque Virginie, sans elle je n’ai rien; avec elle j’aurais tout. Elle seule est ma naissance, ma gloire et ma fortune. Mais, puisqu’enfin sa parente veut lui donner pour mari un homme d’un grand nom, avec l’étude et des livres on devient savant et célèbre: je m’en vais étudier. J’acquerrai de la science; je servirai utilement ma patrie par mes lumières, sans nuire à personne et sans en dépendre: je deviendrai fameux, et ma gloire n’appartiendra qu’à moi.
LE VIEILLARD.
Mon fils, les talents sont encore plus rares que la naissance et que les richesses; et sans doute ils sont de plus grands biens, puisque rien ne peut les ôter, et que partout ils nous concilient l’estime publique. Mais ils coûtent cher. On ne les acquiert que par des privations en tout genre, par une sensibilité exquise qui nous rend malheureux au dedans, et au dehors par les persécutions de nos contemporains. » L’homme de robe n’envie point, en France, la gloire du militaire, ni le militaire celle de l’homme de mer; mais tout le monde y traversera votre chemin, parce que tout le monde s’y pique d’avoir de l’esprit. Vous servirez les hommes, dites-vous? mais celui qui fait produire à un terrain une gerbe de blé de plus, leur rend un plus grand service que celui qui leur donne un livre.
PAUL.
Oh ! celle qui a planté ce papayer a fait aux habitants de ces forêts un présent plus utile et plus doux que si elle leur avait donné une bibliothèque. Et en même temps il saisit cet arbre dans ses bras, et le baise avec transport.

LE VIEILLARD.
Le meilleur des livres, qui ne prêche que l’égalité, l’amitié, l’humanité et la concorde, l’Évangile, a servi pendant des siècles de pré texte aux fureurs des Européens. Combien de tyrannies publiques et particulières s’exercent encore en son nom sur la terre! Après cela, qui se flattera d’être utile aux hommes par un livre? Rappelez-vous quel a été le sort de la plupart des philosophes qui leur ont prêché la sagesse. Ho mère, qui l’a revêtue de vers si beaux, demandait l’aumône pendant sa vie. Socrate, qui en donna aux Athéniens de si aimables leçons par ses discours et par ses mœurs, fut empoisonné juridiquement pareux. Son sublime disciple Platon fut livré à l’esclavage par l’ordre du prince même qui le protégeait; et, avant eux, Pythagore, qui étendait l’humanité jusqu’aux animaux, fut brûlé vif par les Crotoniates. Que dis je? la plupart même de ces noms illustres sont venus à nous défigurés par quelques traits de satire qui les caractérisent, l’ingratitude humaine se plaisant à les reconnaître là; et si, dans la foule, la gloire de quelques-uns est venue nette et pure jusqu’à nous, c’est que ceux qui les ont portés ont vécu loin de la société de leurs contemporains : semblables à ces statues qu’on tire entières des champs de la Grèce et de l’Italie, et qui, pour avoir été ensevelies dans le sein de la terre, ont échappé à la fureur des barbares.
Vous voyez donc que pour acquérir la gloire orageuse des lettres, il faut bien de la vertu, et être prêt à sacrifier sa propre vie. D’ailleurs, croyez-vous que cette gloire intéresse en France les gens riches? Ils se soucient bien des gens de lettres, auxquels la science ne rapporte, ni dignités dans la patrie, ni gouvernements, ni en triée à la cour! On persécute peu dans ce siècle indifférent à tout, hors à la fortune et aux voluptés; mais les lumières et la vertu n’y mènent à rien de distingué, parce que tout est, dans l’état, le prix de l’argent. Autrefois, elles trouvaient des récompenses assurées dans les différentes places de l’église, de la magistrature et de l’administration : aujourd’hui, elles ne servent qu’à faire des livres. Mais ce fruit, peu prisé des gens du monde, est toujours digne de son origine céleste. C’est à ces mêmes livres qu’il est réservé particulièrement de donner de l’éclat à la vertu obscure, de consoler les malheureux, d’éclairer les nations, et de dire la vérité même aux rois. C’est, sans contredit, la fonction la plus auguste dont le ciel puisse honorer un mortel sur la terre. Quel est l’homme qui ne se console de l’injustice ou du mépris de ceux qui disposent de la fortune , lorsqu’il pense que son ouvrage ira, de siècle en siècle et de nations en nations, servir de barrière à l’erreur et aux tyrans ; et que, du sein de l’obscurité où il a vécu, il jaillira une gloire qui effacera celle de la plupart des rois, dont les monuments périssent dans l’oubli, malgré les flatteurs qui les élèvent et qui les vantent?
PAUL.
Ah ! je ne voudrais cette gloire que pour la répandre sur Virginie, et la rendre chère à l’univers. Mais vous qui avez tant de connaissances, dites-moi si nous nous marierons. Je voudrais être savant, au moins pour connaître l’avenir !
LE VIEILLARD.
Qui voudrait vivre, mon fils, s’il connaissait l’avenir? Un seul malheur prévu nous donne tant de vaines inquiétudes! la vue d’un malheur certain empoisonnerait tous les jours qui le précéderaient. Il ne faut pas même trop approfondir ce qui nous environne ; et le ciel, qui nous donna la réflexion pour prévoir nos besoins, nous a donné les besoins pour mettre des bornes à notre réflexion.
PAUL.
Avec de l’argent, dites-vous, on acquiert en Europe des dignités et des honneurs. J’irai m’enrichir au Bengale, pour aller épouser Virginie à Paris. Je vais m’embarquer.
LE VIEILLARD.
Quoi! vous quitteriez sa mère et la vôtre?
PAUL.
Vous m’avez vous-même donné le conseil de passer aux Indes.

LE VIEILLARD.
Virginie était alors ici. Mais vous êtes main tenant l’unique soutien de votre mère et de la sienne.
PAUL.
Virginie leur fera du bien par sa riche parente.
LE VIEILLARD.
Les riches n’en font guère qu’à ceux qui leur font honneur dans le monde. Ils ont des parents bien plus à plaindre que madame de La Tour, qui, faute d’être secourus par eux, sacrifient leur liberté pour avoir du pain , et passent leur vie renfermés dans des couvents.
PAUL.
Quel pays que l’Europe ! Oh ! il faut que Virginie revienne ici. Qu’a-t-elle besoin d’avoir une parente riche? Elle était si contente sous ces cabanes, si jolie et si bien parée avec un mouchoir rouge ou des fleurs autour de sa tête! Reviens, Virginie! quitte tes hôtels et tes grandeurs. Reviens dans ces rochers, à l’ombre de ces bois et de nos cocotiers. Hélas! tu es peut-être maintenant malheureuse ! .....» Et il se mettait à pleurer. « Mon père, ne me cachez rien : si vous ne pouvez me dire si j’épouserai Virginie, au moins apprenez-moi si elle m’aime encore au milieu de ces grands seigneurs qui parlent au roi, et qui la vont voir.
LE VIEILLARD.
O mon ami ! je suis sûr qu’elle vous aime, par plusieurs raisons; mais surtout parce qu’elle a de la vertu. A ces mots, il me sauta au cou transporté de joie.
PAUL.
« Mais croyez-vous les femmes d’Europe fausses, comme on les représente dans les comédies et dans les livres que vous m’avez prêtés ?
LE VIEILLARD.
Les femmes sont fausses dans les pays où les hommes sont tyrans. Partout la violence produit la ruse.
PAUL.
Comment peut-on être tyran des femmes?

LE VIEILLARD.
En les mariant sans les consulter; une jeune fille avec un vieillard, une femme sensible avec un homme indifférent.
PAUL.
Pourquoi ne pas marier ensemble ceux qui se conviennent; les jeunes avec les jeunes, les amants avec les amantes?
LE VIEILLARD.
C’est que la plupart des jeunes gens, en France, n’ont pas assez de fortune pour se marier, et qu’ils n’en acquièrent qu’en devenant vieux. Jeunes, ils corrompent les femmes de leurs voisins; vieux, ils ne peuvent fixer l’affection de leurs épouses. Ils ont trompé étant jeunes; on les trompe à leur tour étant vieux. C’est une des réactions de la justice universelle qui gouverne le monde : un excès y balance toujours un autre excès. Ainsi la plupart des Européens passent leur vie dans ce double désordre; et ce désordre augmente dans une société, à mesure que les richesses s’y accumulent sur un moindre nombre de têtes. L’état est semblable à un jardin , où les petits arbres ne peuvent venir, s’il y en a de trop grands qui les ombragent : mais il y a cette différence, que la beauté d’un jardin peut résulter d’un petit nombre de grands arbres, et que la prospérité d’un état dépend toujours de la multitude et de l’égalité des sujets, et non pas d’un petit nombre de riches.
PAUL.
Mais qu’est-il besoin d’être riche pour se marier?
LE VIEILLARD.
Afin de passer ses jours dans l’abondance, sans rien faire.
PAUL.
Et pourquoi ne pas travailler? je travaille bien , moi.
LE VIEILLARD.
C’est qu’en Europe le travail des mains dés honore : on l’appelle travail mécanique. Celui même de labourer la terre y est le plus méprisé de tous. Un artisan y est bien plus estimé qu’un paysan.

PAUL.
Quoi ! l’art qui nourrit les hommes est méprisé en Europe! Je ne vous comprends pas.
LE VIEILLARD.
Oh ! il n’est pas possible à un homme élevé dans la nature de comprendre les dépravations de la société. On se fait une idée précise de l’ordre, mais non pas du désordre. La beauté, la vertu, le bonheur, ont des proportions; la laideur, le vice et le malheur n’en ont point.
PAUL.
Les gens riches sont donc bien heureux! Ils ne trouvent d’obstacles à rien, ils peuvent combler de plaisirs les objets qu’ils aiment.
LE VIEILLARD.
Ils sont la plupart usés sur tous les plaisirs, par cela même qu’ils ne leur coûtent aucunes peines. N’avez-vous pas éprouvé que le plaisir du repos s’achète par la fatigue; celui de manger, par la faim; celui de boire, par la soif? Eh bien ! celui d’aimer et d’être aimé ne s’acquiert que par une multitude de privations et de sacrifices. Les richesses ôtent aux riches tous ces plaisirs-là, en prévenant leurs besoins. Joignez a l’ennui qui suit leur satiété, l’orgueil qui naît de leur opulence, et que la moindre privation blesse, lors même que les plus grandes jouissances ne les flattent plus. Le parfum de mille roses ne plaît qu’un instant; mais la douleur que cause une seule de leurs épines dure long temps après sa piqûre. Un mal au milieu des plaisirs, est pour les riches une épine au milieu des fleurs. Pour les pauvres, au contraire, un plaisir au milieu des maux est une fleur au milieu des épines : ils en coûtent, vivement la jouissance. Tout effet augmente par son contraste. La nature a tout balancé. Quel état, à tout prendre, croyez-vous préférable, de n’avoir presque rien à espérer et tout à craindre , ou presque rien à craindre et tout à espérer? Le premier état est celui des riches, et le second celui des pauvres. Mais ces extrêmes sont également difficiles à supporter aux hommes, dont le bonheur consiste dans la médiocrité et la vertu.
PAUL.
Qu’entendez-vous par la vertu?
LE VIEILLARD..
Mon fils ! vous qui soutenez vos parents par vos travaux, vous n’avez pas besoin qu’on vous la dé finisse. La vertu est un effort fait sur nous mêmes pour le bien d’autrui, dans l’intention de plaire à Dieu seul.
PAUL.
Oh ! que Virginie est vertueuse ! C’est par vertu qu’elle a voulu être riche, afin d’être bienfaisante. C’est par vertu qu’elle est partie de cette île : la vertu l’y ramènera. »
L’idéé de son retour prochain allumant l’imagination de ce jeune homme, toutes ses inquiétudes s’évanouissaient. Virginie n’avait point écrit, parcequ’elle allait arriver. Il fallait si peu de temps pour venir d’Europe avec un bon vent! Il faisait l’énumération des vaisseaux qui avaient fait ce trajet de quatre mille cinq cents lieues en moins de trois mois. Le vaisseau où elle s’était embarquée n’en mettrait pas plus de deux. Les constructeurs étaient aujourd’hui si savants, et les marins si habiles! Il parlait des arrangements qu’il allait faire pour la recevoir, du nouveau logement qu’il allait bâtir, des plaisirs et des surprisses qu’il lui ménagerait chaque jour quand elle serait sa femme. Sa femme!.... Cette idée le ravissait. Au moins, mon père, me disait-il, vous ne ferez plus rien que pour votre plaisir. Virginie étant riche, nous aurons beaucoup de noirs qui travailleront pour vous. Vous serez toujours avec nous, n’ayant d’autre souci que celui de vous amuser et de vous réjouir. Et il allait, hors de lui, porter à sa famille la joie dont il était enivré.

En peu de temps les grandes craintes succèdent aux grandes espérances. Les passions violentes jettent toujours l’âme dans les extrémités opposées. Souvent, dès le lendemain, Paul revenait me voir, accablé de tristesse. Il me disait : « Virginie ne m’écrit point. Si elle était partie d’Europe, elle m’aurait mandé son départ. Ah! les bruits qui ont couru d’elle ne sont que trop fondés! Sa tante l’a mariée à un grand seigneur. L’amour des richesses l’a perdue, comme tant d’autres. Dans ces livres qui peignent si bien les femmes, la vertu n’est qu’un sujet de roman. Si Virginie avait eu de la vertu, elle n’aurait pas quitté sa propre mère et moi. Pendant que je passe ma vie à penser à elle, elle m’oublie. Je m’afflige, et elle se divertit. Ah ! cette pensée me désespère. Tout travail me déplaît, toute société m’ennuie. Plût à Dieu que la guerre fût déclarée dans l’Inde! j’irais y mourir.
Mon fils, lui répondis-je, le courage qui nous jette dans la mort n’est que le courage d’un instant. Il est souvent excite par les vains applaudissements des hommes. Il en est un plus rare et plus nécessaire, qui nous fait supporter chaque jour, sans témoin et sans éloge, les traverses de la vie : c’est la patience. Elle s’appuie, non sur l’opinion d’autrui ou sur l’impulsion de nos passions, mais sur la volonté de Dieu. La patience est le courage de la vertu.
Ah! s’écria-t-il, je n’ai donc point de vertu ! Tout m’accable et me désespère. — La vertu, repris- je , toujours égale, constante, invariable, n’est pas le partage de l’homme. Au milieu de tant de passions qui nous agitent, notre raison se trouble et s’obscurcit : mais il est des phares où nous pouvons en rallumer le flambeau : ce sont les lettres.
Les lettres, mon fils, sont un secours du ciel. Ce sont des rayons de cette sagesse qui gouverne l’univers , que l’homme , inspire par un art céleste, a appris à fixer sur la terre. Sembla blés aux rayons du soleil, elles éclairent, elles réjouissent, elles échauffent; c’est un feu divin. Comme le feu, elles approprient toute la nature à notre usage. Par elles, nous réunissons autour de nous les choses, les lieux, les hommes et les temps. Ce sont elles qui nous rappellent aux règles de la vie humaine. Elles calment les passions; elles répriment les vices; elles excitent les vertus par les exemples augustes des gens de bien qu’elles célèbrent, et dont elles nous pré sentent les images toujours honorées. Ce sont des filles du ciel, qui descendent sur la terre pour charmer les maux du genre humain. Les grands écrivains qu’elles inspirent ont toujours paru dans les temps les plus difficiles à supporter à toute société, les temps de barbarie et ceux de dépravation. Mon fils, les lettres ont consolé une infinité d’hommes plus malheureux que vous : Xénophon , exilé de sa patrie après y avoir ramené dix mille Grecs; Scipion l’Africain , lassé des calomnies des Romains; Lucullus , de leurs brigues; Catinat, de l’ingratitude de sa cour. Les Grecs, si ingénieux, avaient réparti à chacune des Muses qui président aux lettres une partie de notre entendement pour le gouverner : nous devons donc leur donner nos passions à régir, afin qu’elles leur imposent un joug et un frein. Elles doivent remplir, par rapport aux puissances de notre âme, les mêmes fonctions que les Heures qui attelaient et conduisaient les chevaux du Soleil.


Lisez donc, mon fils. Les sages qui ont écrit avant nous sont des voyageurs qui nous ont précédés dans les sen tiers de l’infortune, qui nous tendent la main, et nous invitent à nous joindre à leur compagnie, lorsque tout nous abandonne. Un bon livre est un bon ami.
Ah ! s’écriait Paul, je n’avais pas besoin de savoir lire quand Virginie était ici. Elle n’avait pas plus étudié que moi; mais quand elle me regardait en m’appelant son ami, il m’était impossible d’a voir du chagrin.

Sans doute, lui disais-je, il n’y a point d’ami aussi agréable qu’une maîtresse qui nous aime. Il y a de plus dans la femme une gaîté légère qui dissipe la tristesse de l’homme. Ses grâces font évanouir les noirs fantômes de la réflexion. Sur son visage sont les doux attraits et la con fiance. Quelle joie n’est rendue plus vive par sa joie? Quel front ne se déride à son sourire? Quelle colère résiste à ses larmes? Virginie reviendra avec plus de philosophie que vous n’en avez. Elle sera bien surprise de ne pas retrouver le jardin tout-à-fait rétabli , elle qui ne songe qu’à l’embellir, malgré les persécutions de sa parente, loin de sa mère et de vous. »

L’idée du retour prochain de Virginie renouvelait le courage de Paul et le ramenait à ses occupations champêtres. Heureux, au milieu de ses peines, de proposer à son travail une fin qui plaisait à sa passion.

Un matin , au point du jour (c’était le 24 décembre 1744), Paul, en se levant, aperçut un pavillon blanc arboré sur la montagne de la Découverte. Ce pavillon était le signalement d’un vaisseau qu’on voyait en mer. Paul courut à la ville pour savoir s’il n’apportait pas des nouvelles de Virginie. Il y resta jusqu’au retour du pilote du port, qui s’était embarqué pour aller le reconnaître, suivant l’usage. Cet homme ne revint que le soir. Il rapporta au gouverneur que le vaisseau signalé était le Saint-Géran, du port de sept cents tonneaux, commandé par un capitaine nommé M. Aubin; qu’il était à quatre lieues au large, et qu’il ne mouillerait au Port-Louis que le lendemain dans l’après-midi, si le vent était favorable. Il n’en faisait point du tout alors. Le pilote remit au gouverneur les lettres que ce vaisseau apportait de France. Il y en avait une pour madame de La Tour, de l’écriture de Virginie. Paul s’en saisit aussitôt, la baisa avec transport, la mit dans son sein, et courut à l’habitation. Du plus loin qu’il aperçut la famille, qui attendait son retour sur le rocher des Adieux, il éleva la lettre en l’air sans pouvoir parler; et aussitôt tout le monde se rassembla chez madame de La Tour pour en entendre la lecture. Virginie mandait à sa mère qu’elle avait éprouvé beaucoup de mauvais procédés de la part de sa grand’tante, qui l’avait voulu marier malgré elle, ensuite déshériter, et enfin renvoyer dans un temps qui ne lui permettait d’arriver à l’Ile-de-France que dans la saison des ouragans ; qu’elle avait essayé en vain de la fléchir en lui représentant ce qu’elle devait à sa mère et aux habitudes du premier âge; qu’elle en avait été traitée de fille insensée, dont la tête était gâtée par les romans ; qu’elle n’était maintenant sensible qu’au bonheur de revoir et d’embrasser sa chère famille, et qu’elle eût satisfait cet ardent désir dès le jour même, si le capitaine lui eût permis de s’embarquer dans la chaloupe du pilote; mais qu’il s’était opposé à son départ à cause de l’éloignement de la terre, et d’une grosse mer qui régnait au large, malgré le calme des vents.


A peine cette lettre fut lue, que toute la famille transportée de joie, s’écria : « Virginie est arrivée !» maître et serviteurs, tous s’embrassèrent. Madame de La Tour dit à Paul : « Mon fils, allez prévenir notre voisin de l’arrivée de Virginie. » Aussitôt Domingue alluma un flambeau de bois de ronde , et Paul et lui s’acheminèrent vers mon habitation.

Il pouvait être dix heures du soir. Je venais d’éteindre ma lampe et de me coucher, lorsque j’aperçus, à travers les palissades de ma cabane, une lumière dans les bois. Bientôt après, j’entendis la voix de Paul qui m’appelait. Je me lève, et à peine j’étais habillé, que Paul, hors de lui, et tout essoufflé, me saute au cou en me disant : « Allons, allons, Virginie est arrivée. Allons au port; le vaisseau y mouillera au point du jour. »


Sur-le-champ, nous nous mettons en route. Comme nous traversions les bois de la Montagne-Longue, et que nous étions déjà sur le chemin qui mène des Pamplemousses au port j’entendis quelqu’un marcher derrière nous. C’était un noir qui s’avançait à grands pas. Dès qu’il nous eut atteints, je lui demandai d’où il venait, et où il allait en si grande hâte. Il me répondit : « Je viens du quartier de l’île appelé la Poudre-d’Or : on m’envoie au port avertir le gouverneur qu’un vaisseau de France est mouillé sous l’île d’Ambre. Il tire du canon pour demander du secours, car la mer est bien mauvaise. » Cet homme, ayant ainsi parlé, continua sa route sans s’arrêter davantage.

Je dis alors à Paul : « Allons vers le quartier de la Poudre-d’Or, au-devant de Virginie, il n’y a que trois lieues d’ici. Nous » nous mîmes donc en route vers le nord de l’île. Il faisait une chaleur étouffante. La lune était levée ; on voyait autour d’elle trois grands cercles noirs. Le ciel était d’une obscurité affreuse. On distinguait, à la lueur fréquente des éclairs, de longues files de nuages épais, sombres, peu élevés, qui s’entassaient vers le milieu de l’île, et venaient de la mer avec une grande vitesse, quoiqu’on ne sentît pas le moindre vent à terre. Chemin faisant, nous crûmes entendre rouler le tonnerre ; mais, ayant prêté l’oreille attentivement, nous reconnûmes que c’étaient des coups de canon répétés par des échos. Ces coups de canon lointains, joints à l’aspect d’un ciel orageux, me firent frémir. Je ne pouvais douter qu’ils ne fussent les signaux de détresse d’un vaisseau en perdition. Une demi-heure après, nous n’entendîmes plus tirer du tout; et ce silence me parut encore plus effrayant que le bruit lugubre qui l’avait précédé.


Nous nous hâtions d’avancer sans dire un mot, et sans oser nous communiquer nos inquiétudes. Vers minuit, nous arrivâmes tout. en nuage sur le bord de la mer, au quartier de la Poudre-d’Or. Les flots s’y brisaient avec un bruit épouvantable; ils en couvraient les rochers et les grevés d’écume d’un blanc éblouissant et d’étincelles de feu. Maigre les ténèbres, nous distinguâmes, à ces lueurs phosphoriques, les pirogues des pêchers, qu’on avait tirées bien avant sur le sable.


A quelque distance de là, nous vîmes, il l’entrée du bois, un feu au tour duquel plusieurs habitants s’étaient rassemblés. Nous fûmes nous y reposer en attendant le jour. Pendant que nous étions assis auprès de ce feu, un des habitants nous raconta que, dans l’après-midi, il avait vu un vaisseau en pleine mer, porté sur l’île par les courans; que la nuit l’avait dérobé à sa vue; que, deux heures après le coucher du soleil, il l’avait entendu tirer du canon pour appeler du secours; mais que la mer était si mauvaise, qu’on n’avait pu mettre aucun bateau dehors pour aller à lui ; que bientôt après, il avait cru apercevoir ses fanaux allumés; et que, dans ce cas, il craignait que le vaisseau , venu si près du rivage, n’eût passé entre la terre et la petite île d’Ambre, prenant celle-ci pour le coin de mire, près duquel passent les vaisseaux qui arrivent au Port-Louis; que, si cela était, ce qu’il ne pouvait toutefois affirmer, ce vaisseau était dans le plus grand péril. Un autre habitant prit la parole, et nous dit qu’il avait traversé plusieurs fois le canal qui sépare l’île d’Ambre de la côte; qu’il l’avait sondé; que la tenure et le mouillage en étaient très-bons, et que le vaisseau y était en parfaite sûreté, comme dans le meilleur port. « J’y mettrais toute ma fortune, ajouta-t-il, et j’y dormirais aussi tranquillement qu’à terre.» Un troisième habitant dit qu’il était impossible que ce vaisseau pût entrer dans ce canal, où à peine les chaloupes pouvaient naviguer. Il assura qu’il l’avait vu mouiller au-delà de l’île d’Ambre; en sorte que, si le vent venait à s’élever au matin, il serait le maître de pousser au large, ou de gagner le port. D’autres habitants ouvrirent d’autres opinions. Pendant qu’ils contestaient entre eux, suivant la coutume des créoles oisifs, Paul et moi nous gardions un profond silence. Nous restâmes là jusqu’au petit point du jour; mais il faisait trop peu de clarté au ciel pour qu’on pût distinguer aucun objet sur la mer, qui d’ailleurs était couverte de brume : nous n’entrevîmes au large qu’un nuage sombre, qu’on nous dit être l’île d’Ambre, située à un quart de lieue de la côte. On n’apercevait dans ce jour ténébreux que la pointe du rivage où nous étions, et quelques pitons des montagnes de l’intérieur de l’île, qui apparaissaient de temps en temps au milieu des nuages qui circulaient autour.


Vers les sept heures du matin, nous entendîmes dans les bois un bruit de tambours : c’était le gouverneur, M. de La Bourdonnais, qui arrivait à cheval, suivi d’un détachement de soldats armés de fusils, et d’un grand nombre d’habitants et de noirs. Il plaça ses soldats sur le rivage, et leur ordonna de faire feu de leurs armes tous à la fois. A peine leur décharge fut faite, que nous aperçûmes sur la mer une lueur, suivie presque aussitôt d’un coup de canon. Nous jugeâmes que le vaisseau était à peu de distance de nous, et nous courûmes tous du côté où nous avions vu son signal. Nous aperçûmes alors travers le brouillard le corps et les vergues d’un grand vaisseau. Nous en étions si près que, malgré le bruit des flots, nous entendîmes le sifflet du maître qui commandait la manœuvre, et les cris des matelots, qui crièrent trois fois : VIVE LE ROI! car c’est le cri des Français dans les dangers extrêmes, ainsi que dans les grandes joies : comme si, dans les dangers, ils appelaient leur prince à leur secours, ou comme s’ils voulaient témoigner alors qu’ils sont prêts à périr pour lui.


Depuis le moment où le Saint-Géfran aperçut que nous étions à portée de le secourir, il ne cessa de tirer du canon de trois minutes en trois minutes. M. de La Bourdonnais fit allumer de grands feux de distance en distance sur la grève, et envoya chez tous les habitants du voisinage chercher des vivres, des planches, des câbles et des tonneaux vides. On en vit arriver bientôt une foule, accompagnés de leurs noirs chargés de provisions et d’agrès, qui venaient des habitations de la Poudre-d’Or, du quartier de Flaque et de la rivière du Rempart. Un des plus anciens de ces habitants s’approcha du gouverneur et lui dit : « Monsieur, on a entendu toute la nuit des bruits sourds dans la montagne. Dans les bois, les feuilles des arbres remuent sans qu’il fasse de vent. Les oiseaux de marine se réfugient à terre; certainement tous ces signes annoncent un ouragan. — Eh bien ! mes amis, répondit le gouverneur, nous y sommes préparés, et sûrement le vaisseau l’est aussi. »

En effet, tout présageait l’arrivée prochaine d’un ouragan. Les nuages qu’on distinguait au zénith étaient, à leur centre, d’un noir affreux, et cuivrés sur leurs bords. L’air retentissait des cris des paille-en-culs, des frégates, des coupeurs d’eau, et d’une multitude d’oiseaux de marine, qui, malgré l’obscurité de l’atmosphère, venaient de tous les points de l’horizon, chercher des retraites dans l’île.

Vers les neuf heures du matin, on entendit du côté de la mer des bruits épouvantables, comme si des torrents d’eau, mêlés à des tonnerres, eussent roulé du haut des montagnes. Tout le monde s’écria : « Voilà l’ouragan!» et dans l’instant, un tourbillon affreux de vent enleva la brume qui couvrait l’île d’Ambre et son canal. Le Saint-Géran parut alors à découvert avec son pont chargé de monde, ses vergues et ses mâts de hune amenés sur le tillac, son pavillon en berne, quatre câbles sur son avant, et un de retenue sur son arrière. Il était mouillé entre l’île d’Ambre et la terre, en-deçà de la ceinture de récifs qui entoure l’Ile-de-France, et qu’il avait franchie par un endroit où jamais vaisseau n’avait passé avant lui. Il présentait son avant aux flots qui venaient de la pleine mer, et à chaque lame d’eau qui s’engageait dans le canal, sa proue se soulevait tout entière, de sorte qu’on en voyait la carène en l’air; mais, dans ce mouvement, sa poupe venant à plonger, disparaissait à la vue jusqu’au couronnement, comme si elle eût été submergée. Dans cette position, où le vent et la mer le jetaient à terre, il lui était également impossible de s’en aller par où il était venu, ou, en coupant ses câbles, d’échouer sur le rivage, dont il était séparé par de hauts fonds semés de récifs. Chaque lame qui venait briser sur la côte s’avançait en mugissant jusqu’au fond des anses, et y jetait des galets à plus de cinquante pieds dans les terres; puis, venant à se retirer, elle découvrait une grande partie du lit du rivage, dont elle roulait les cailloux avec un bruit rauque et affreux. La mer, soulevée par le vent, grossissait à chaque instant, et tout le canal compris entre cette île et l’île d’Ambre n’était qu’une vaste nappe d’écumes blanches, creusées de vagues noires et profondes. Ces écumes s’amassaient dans le fond des anses à plus de six pieds de hauteur, et le vent qui en balayait la surface, les portait pardessus l’escarpement du rivage, à plus d’une demi-lieue dans les terres. A leurs flocons blancs et innombrables, qui étaient chassés horizontalement jusqu’au pied des montagnes, on eût dit d’une neige qui sortait de la mer. L’horizon offrait tous les signes d’une longue tempête; la mer y paraissait confondue avec le ciel. Il s’en détachait sans cesse des nuages d’une forme horrible, qui traversaient le zénith avec la vitesse des oiseaux, tandis que d’autres y paraissaient immobiles comme de grands rochers. On n’apercevait aucune partie azurée du firmament; une lueur olivâtre et blafarde éclairait seule tous les objets de la terre, de la mer et des cieux.

Dans les balancements du vaisseau, ce qu’on craignait arriva. Les câbles de son avant rompirent; et, comme il n’était plus retenu que par une seule ansière, il fut jeté sur les rochers à une demi-encâblure du rivage. Ce ne fut qu’un cri de douleur parmi nous. Paul allait s’élancer à la mer, lorsque je le saisis par le bras. « Mon fils, lui dis-je, vou lez-vous périr? — Que j’aille à son secours, s’écria-t-il, ou que je meure! » Comme le désespoir lui ôtait la raison, pour prévenir sa perte, Domingue et moi nous lui attachâmes à la ceinture une longue corde dont nous saisîmes l’une des extrémités. Paul alors s’avança vers le Saint-Géran, tantôt nageant, tantôt marchant sur les récifs. Quelquefois il avait l’espoir de l’aborder; car la mer, dans ses mouvements irréguliers, laissait le vaisseau presque à sec, de manière qu’on en eût pu faire le tour à pied; mais bientôt après, revenant sur ses pas avec une nouvelle furie, elle le couvrait d’énormes voûtes d’eau qui soulevaient tout l’avant de sa carène, et rejetaient bien loin sur le rivage le malheureux Paul, les jambes en sang, la poitrine meurtrie, et à demi noyé. A peine ce jeune homme avait-il repris l’usage de ses sens, qu’il se relevait, et retournait avec une nouvelle ardeur vers le vaisseau, que la mer cependant entr’ouvrait par d’horribles secousses. Tout l’équipage, désespérant alors de son salut, se précipitait en foule à la mer, sur des vergues, des planches, des cages à poules, des tables et des tonneaux. On vit alors un objet digne d’une éternelle pitié : une jeune demoiselle parut dans la galerie de la poupe du Saint-Géran, tendant les bras vers celui qui faisait tant d’efforts pour la joindre. C’était Virginie. Elle avait reconnu son amant à son intrépidité. La vue de cette aimable personne, exposée à un si terrible danger, nous remplit de douleur et de désespoir. Pour Virginie, d’un port noble et assuré, elle nous faisait signe de la main, comme nous disant un éternel adieu. Tous les matelots s’étaient jetés à la mer. Il n’en restait plus qu’un sur le pont, qui était tout nu, et nerveux comme Hercule. Il s’approcha de Virginie avec respect : nous le vîmes se jeter à ses genoux, et s’efforcer même de lui ôter ses habits; mais elle, le repoussant avec dignité, détourna de lui sa vue. On entendit aussitôt ces cris redoublés des spectateurs : « Sauvez-la, sauvez-la ; ne la quittez pas! » Mais dans ce moment, une montagne d’eau d’une effroyable grandeur s’engouffra entre l’île d’Ambre et la côte, et s’avança en rugissant vers le vaisseau, qu’elle menaçait de ses flancs noirs et de ses sommets écumants. A cette terrible vue, le matelot s’élança seul à la mer; et Virginie, voyant la mort inévitable, posa une main sur ses habits, l’autre sur son cœur, et, levant en haut des yeux sereins, parut un ange qui prend son vol vers les cieux.


Ô jour affreux! hélas! tout fut englouti. La lame jeta bien avant dans les terres une partie des spectateurs, qu’un mouvement d’humanité avait portés à s’avancer vers Virginie, ainsi que le matelot qui l’avait voulu sauver à la nage. Cet homme, échappé à une mort presque certaine, s’agenouilla sur le sable, en disant : « O mon Dieu! vous m’avez sauvé la vie; mais je l’aurais don née de bon cœur pour cette digne demoiselle qui n’a jamais voulu se déshabiller comme moi.» Domingue et moi, nous retirâmes des flots le malheureux Paul sans connaissance, rendant le sang par la bouche et par les oreilles. Le gouverneur le lit mettre entre les mains des chirurgiens, et nous cherchâmes de notre côté, le long du rivage, si la mer n’y apporterait point le corps de Virginie : mais le vent ayant tourné subitement, comme il arrive dans les ouragans, nous eûmes le chagrin de penser que nous ne pourrions pas même rendre à cette fille infortunée les devoirs de la sépulture. Nous nous éloignâmes de ce lieu, accablés de consternation, tous l’esprit frappé d’une seule perte, dans un naufrage où un grand nombre de personnes avaient péri, la plupart, doutant, d’après une fin aussi funeste d’une fille si vertueuse, qu’il existât une Providence; car il y a des maux si terribles et si peu mérités, que l’espérance même du sage en est ébranlée.
Cependant on avait mis Paul , qui commençait à reprendre ses sens, dans une maison voisine, jusqu’à ce qu’il fût en état d’être transporté à son habitation. Pour moi, je m’en revins avec Domingue, afin de préparer la mère de Virginie et son amie à ce désastreux événement. Quand nous fûmes à l’entrée du vallon de la rivière des Lataniers, des noirs nous dirent que la mer jetait beaucoup de débris du vaisseau dans la baie vis-à-vis. Nous y descendîmes; et l’un des premiers objets que j’aperçus sur le rivage, fut le corps de Virginie. Elle était à moitié couverte de sable, dans l’attitude où nous l’avions vue périr. Ses traits n’étaient point sensiblement altérés. Ses yeux étaient fermés; mais la sérénité était encore sur son front : seulement les pâles violettes de la mort se confondaient sur ses joues avec les roses de la pudeur. Une de ses mains était sur ses habits; et l’autre, qu’elle appuyait sur son cœur, était fortement fermée et raidie. J’en dégageai avec peine une petite boîte : mais quelle fut ma surprise, lorsque je vis que c’était le portrait de Paul, qu’elle lui avait promis de ne jamais abandonner tant qu’elle vivrait! A cette dernière marque de la constance et de l’amour de cette fille infortunée, je pleurai amèrement. Pour Domingue, il se frappait la poitrine, et perçait l’air de ses cris douloureux. Nous portâmes le corps de Virginie dans une cabane de pêcheurs, où nous le donnâmes à garder à de pauvres femmes malabares, qui prirent soin de le laver.
LE CORPS DE VIRGINIE RETROUVÉ


LES FEMMES MALABARES LA VENT LE CORPS DE VIRGINIE.


Pendant qu’elles s’occupaient de ce triste office, nous montâmes en tremblant à l’habitation. Nous y trouvâmes madame de La Tour et Marguerite en prières, en attendant des nouvelles du vaisseau. Dès que madame de La Tour m’aperçut, elle s’écria : « Où est ma fille, ma chère fille, mon enfant?» Ne pouvant douter de son malheur à mon silence et à mes larmes, elle fut saisie tout à coup d’étouffements et d’angoisses douloureuses; sa voix ne faisait plus entendre que des soupirs et des sanglots. Pour Marguerite, elle s’écria : « Où est mon fils? je ne vois point mon fils!» et elle s’évanouit. Nous courûmes à elle; et l’ayant fait revenir, je l’assurai que Paul était vivant, et que le gouverneur en faisait prendre soin. Elle ne reprit ses sens que pour s’occuper de son amie, qui tombait de temps en temps dans de longs évanouissements. Madame de La Tour passa toute la nuit dans ces cruelles souffrances ; et, par leurs longues périodes, j’ai jugé qu’aucune douleur n’était égale à la douleur maternelle. Quand elle recouvrait la connaissance, elle tournait des regards fixes et mornes vers le ciel. En vain son amie et moi nous lui pressions les mains dans les nôtres, en vain nous l’appelions par les noms les plus tendres, elle paraissait insensible à ces témoignages de notre ancienne affection, et il ne sortait de sa poitrine oppressée que de sourds gémissements.


Des le matin, on apporta Paul couché dans un palanquin. Il avait repris l’usage de ses sens; mais il ne pouvait proférer une parole. Son entrevue avec sa mère et madame de La Tour, que j’avais d’abord redoutée, produisit un meilleur effet que tous les soins que j’avais pris jusqu’alors. Un rayon de consolation parut sur le visage de ces deux malheureuses mères. Elles se mirent l’une et l’autre auprès de lui, le saisirent dans leurs bras, le baisèrent; et leurs larmes, qui avaient été suspendues jusqu’alors par l’excès de leur chagrin, commencèrent à couler. Paul y mêla bientôt les siennes. La nature s’étant ainsi soulagée dans ces trois infortunés, un long assoupissement succéda à l’état convulsif de leur douleur, et leur procura un repos léthargique semblable, à la vérité, à celui de la mort.

M de La Bourdonnais m’envoya avertir secrètement que le corps de Virginie avait été apporté à la ville par son ordre, et que de là on allait le transférer à l’église des Pamplemousses. Je descendis aussitôt au Port-Louis, où je trouvai des habitants de tous les quartiers, rassemblés pour assister à ses funérailles, comme si l’île eût perdu en elle ce qu’elle avait de plus cher. Dans le port, les vaisseaux avaient leurs vergues croisées, leurs pavillons en berne, et tiraient du canon par longs intervalles. Des grenadiers ouvraient la marche du convoi. Ils portaient leurs fusils baissés : leurs tambours, couverts de longs crêpes, ne faisaient entendre que des sons lugubres; et on voyait l’abattement peint dans les traits de ces guerriers, qui avaient tant de fois affronté la mort dans les combats sans changer de visage. Huit jeunes demoiselles des plus considérables de l’île, vêtues de blanc et tenant des palmes à la main, portaient le corps de leur vertueuse compagne, couvert de fleurs. Un chœur de petits enfants le suivait en chantant des hymnes : après eux venait tout ce que l’île avait de plus distingué dans ses habitants et dans son état-major, à la suite duquel marchait le gouverneur, suivi de la foule du peuple.

Voilà ce que l’administration avait ordonné, pour rendre quelques honneurs à la vertu de Virginie. Mais quand son corps fut arrivé au pied de cette montagne, à la vue de ces mêmes cabanes dont elle avait fait si longtemps le bonheur, et que sa mort remplissait maintenant de désespoir, toute la pompe funèbre fut dérangée : les hymnes et les chants cessèrent ; on n’entendit plus dans la plaine que des soupires et des sanglots. On vit accourir alors des troupes de jeunes filles des habitations voisines, pour faire toucher au cercueil de Virginie des mouchoirs, des chapelets et des couronnes de fleurs, en l’invoquant comme une sainte. Les mères demandaient à Dieu une fille comme elle; les garçons, des amantes aussi constantes; les pauvres, une amie aussi tendre; les esclaves, une maîtresse aussi bonne.

Lorsqu’elle fut arrivée au lieu de sa sépulture, des négresses de Madagascar et des Cafres de Mosambique déposèrent autour d’elle des paniers de fruits, et suspendirent des pièces d’étoffes aux arbres voisins, suivant l’usage de leur pays; des Indiennes du Bengale et de la côte Malabare apportèrent des cages pleines d’oiseaux, auxquels elles donnèrent la liberté sur son corps : tant la perte d’un objet aimable intéresse toutes les nations ! et tant est grand le pouvoir de la vertu malheureuse, puisqu’elle réunit toutes les religions autour de son tombeau!
Il fallut mettre des gardes auprès de sa fosse, et en écarter quelques filles de pauvres habitants, qui voulaient s’y jeter à toute force, disant qu’elles n’avaient plus de consolations à espérer dans le monde, et qu’il ne leur restait qu’à mourir avec celle qui était leur unique bienfaitrice.

On l’enterra près de l’église des Pamplemousses, sur son côté occidental, au pied d’une touffe de bambous, où, en venant à la messe avec sa mère et Marguerite, elle aimait à se reposer, assise à côté de celui qu’elle appelait alors son frère.

Au retour de cette pompe funèbre, M. de La Bourdonnais monta ici, suivi d’une partie de son nombreux cortège. Il offrit à madame de La Tour et à son amie tous les secours qui dépendaient de lui. Il s’exprima en peu de mots, mais avec indignation, contre sa tante dénaturée; et, s’approchant de Paul, il lui dit tout ce qu’il crut propre à le consoler. « Je désirais , lui dit-il, votre bonheur et celui de votre famille : Dieu m’en est témoin. Mon ami, il faut aller en France ; je vous y ferai avoir du service. Dans votre absence, j’aurai soin de votre mère comme de la mienne.» Et en même temps, il lui présenta la main; mais Paul retira la sienne, et détourna la tête pour ne le pas voir.
Pour moi, je restai dans l’habitation de mes amies infortunées, pour leur donner, ainsi qu’à Paul, tous les secours dont j’étais capable. Au bout de trois semaines, Paul fut en état de marcher; mais son chagrin paraissait augmenter à mesure que son corps reprenait des forces. Il était insensible à tout; ses regards étaient éteints, et il ne répondait rien à toutes les questions qu’on pouvait lui faire. Madame de La Tour, qui était mourante, lui disait souvent : « Mon fils, tant que je vous verrai, je croirai voir ma chère Virginie!» A ce nom de Virginie, il tressaillait et s’éloignait d’elle, malgré les invitations de sa mère qui le rappelait auprès de son amie. Il allait seul se retirer dans le jardin, et s’asseyait au pied du cocotier de Virginie, les yeux fixés sur sa fontaine. Le chirurgien du gouverneur, qui avait pris le plus grand soin de lui et de ces dames, nous dit que pour le tirer de sa noire mélancolie, il fallait lui laisser faire tout ce qu’il lui plairait, sans le contrarier en rien; qu’il n’y avait que ce seul moyen de vaincre le silence auquel il s’obstinait.

Je résolus de suivre son conseil. Dès que Paul sentit ses forces un peu rétablies, le premier usage qu’il en fit fut de s’éloigner de l’habitation. Comme je ne le perdais pas de vue, je me mis en marche après lui, et je dis à Domingue de prendre des vivres, et de nous accompagner. A mesure que ce jeune homme descendait cette montagne, sa joie et ses forces semblaient renaître. Il prit d’abord le chemin des Pamplemousses; et quand il fut auprès de l’église, dans l’allée des Bambous, il s’en fut droit au lieu où il vit de la terre fraîchement remuée : là, il s’agenouilla, et, levant les yeux au ciel, il fit une longue prière. Sa démarche me parut de bon augure pour le retour de sa raison, puisque cette marque de confiance envers l’Être suprême faisait voir que son âme commençait à reprendre ses fonctions naturelles. Domingue et moi, nous nous mîmes à genoux à son exemple, et nous priâmes avec lui. Ensuite il se leva, et prit sa route vers le nord de l’île, sans faire beaucoup d’attention à nous. Comme je savais qu’il ignorait non-seulement où on avait déposé le corps de Virginie, mais même s’il avait été retiré de la mer, je lui demandai pourquoi il avait été prier Dieu au pied de ces bambous; il me répondit : « Nous y avons été si souvent! »

Il continua sa route jusqu’à l’entrée de la forêt, où la nuit nous surprit. Là je l’engageai par mon exemple à prendre quelque nourriture; ensuite nous dormîmes sur l’herbe, au pied d’un arbre. Le lendemain, je crus qu’il se déterminerait à revenir sur ses pas. En effet, il regarda quelque temps dans la plaine l’église des Pamplemousses avec ses longues avenues de bambous, et il fit quelques mouvements comme pour y retourner; mais il s’enfonça brusquement dans la forêt, en dirigeant toujours sa route vers le nord. Je pénétrai son intention, et je m’efforçai en vain de l’en distraire. Nous arrivâmes sur le milieu du jour au quartier de la Poudre-d’Or. Il descendit précipitamment au bord de la mer, vis-à-vis du lieu où avait péri le Saint-Géran. A la vue de l’île d’Ambre, et de son canal alors uni comme un miroir, il s’écria: « Virginie ! ô ma chère Virginie !» et aussitôt il tomba en défaillance. Domingue et moi nous le portâmes dans l’intérieur de la forêt, où nous le fîmes revenir avec bien de la peine. Dès qu’il eut repris ses sens, il voulut retourner sur les bords de la mer; mais, l’ayant supplié de ne pas renouveler sa douleur et la nôtre par de si cruels ressouvenirs, il prit une autre direction. Enfin, pendant huit jours, il se rendit dans tous les lieux où il s’était trouvé avec la compagne de son enfance. Il parcourut le sentier par où elle avait été demander la grâce de l’esclave de la Rivière-Noire; il revit ensuite les bords de la rivière des Trois-Mamelles, où elle s’assit ne pouvant plus marcher, et la partie du bois où elle s’était égarée. Tous les lieux qui lui rappelaient les inquiétudes, les jeux, les repas, la bienfaisance de sa bien-aimée; la rivière de la Montagne-Longue, ma petite maison, la cascade voisine, le papayer qu’elle avait planté, les pelouses où elle aimait à courir, les carrefours de la forêt où elle se plaisait à chanter, firent tour à tour couler ses larmes ; et les mêmes échos qui avaient retenti tant de fois de leurs cris de joie communs ne répétaient plus maintenant que ces mots douloureux: « Virginie! ô ma chère Virginie ! »
Dans cette vie sauvage et vagabonde ses yeux se cavèrent, son teint jaunit, et sa santé s’altéra de plus en plus. Persuadé que le sentiment de nos maux redouble par le souvenir de nos plaisirs, et que les passions s’accroissent dans la solitude, je résolus d’éloigner mon infortuné ami des lieux qui lui rappelaient le souvenir de sa perte, et de le transférer dans quelque endroit de l’île où il eût beaucoup de dissipation. Pour cet effet, je le conduisis sur les hauteurs habitées du quartier de Williams, où il n’avait jamais été. L’agriculture et le commerce répandaient dans cette partie de l’île beaucoup de mouvement et de variété. Il y avait des troupes de charpentiers qui équarrissaient des bois, et d’autres qui les sciaient en planches; des voitures allaient et venaient le long de ces chemins; de grands troupeaux de boeufs et de chevaux y paissaient dans de vastes pâturages, et la campagne y était parsemée d’habitations. L’élévation du sol y permettait en plusieurs lieux la culture de diverses espèces de végétaux de l’Europe. On y voyait çà et là des moissons de blé dans la plaine, des tapis de fraisiers dans les éclaircis des bois, et des haies de rosiers le long des routes. La fraîcheur de l’air, en donnant de la tension aux nerfs, y était même favorable à la santé des blancs. De ces hauteurs situées vers le milieu de l’île, et entourées de grands bois, on n’apercevait ni la mer, ni le Port-Louis, ni l’église des Pamplemousses, ni rien qui pùt rappeler à Paul le souvenir de Virginie. Les montagnes mêmes, qui présentent différentes branches du côté du Port-Louis, n’offrent plus du côté des plaines de Williams, qu’un long promontoire en ligne droite et perpendiculaire, d’où s’élèvent plusieurs longues pyramides de rochers où se rassemblent les nuages.

Ce fut donc dans ces plaines que je conduisis Paul. Je le tenais sans cesse en action, marchant avec lui au soleil et à la pluie, de jour et de nuit, l’égarant exprès dans les bois, les défrichés, les champs, afin de distraire son esprit par la fatigue de son corps, et de donner le change à ses réflexions par l’ignorance du lieu où nous étions et du chemin que nous avions perdu. Mais l’âme d’un amant retrouve partout les traces de l’objet aimé. La nuit et le jouir, le calme des solitudes et le bruit des habitations, le temps même qui emporte tant de souvenirs, rien ne peut l’en écarter. Comme l’aiguille touchée de l’aimant, elle a beau être agitée, dès qu’elle rentre dans son repos, elle se tourne vers le pôle qui l’attire. Quand je demandais à Paul, égaré au milieu des plaines de Williams : « Où irons-nous maintenant? » il se tournait vers le nord, et me disait : « Voilà nos montagnes; retournons-y. »

Je vis bien que tous les moyens que je tentais pour le distraire étaient inutiles, et qu’il ne me restait d’autre ressource que d’attaquer sa passion en elle-même, en y employant toutes les forces de ma faible raison. Je lui répondis donc : « Oui; voilà les montagnes où demeurait votre chère Virginie, et voilà le portrait que vous lui aviez donné, et qu’en mourant elle portait sur son coeur, dont les derniers mouvements ont encore été pour vous. » Je présentai alors à Paul le petit portrait qu’il avait donné à Virginie au bord de la fontaine des cocotiers. A cette vue, une joie funeste parut dans ses regards. Il saisit avidement ce portrait de ses faibles mains, et le porta sur sa bouche. Alors sa poitrine s’oppressa, et dans ses yeux à demi sanglants, des larmes s’arrêtèrent sans pouvoir couler.
Je lui dis : « Mon fils, écoutez moi, qui suis votre ami, qui ai été celui de Virginie, et qui, au milieu de vos espérances, ai souvent tâché de fortifier votre raison contre les accidents imprévus de la vie. Que déplorez-vous avec tant d’amertume? est-ce votre malheur? est-ce celui de Virginie? »
Votre malheur? Oui, sans doute, il est grand. Vous avez perdu la plus aimable des filles, qui aurait été la plus digne des femmes. Elle avait sacrifié ses intérêts aux vôtres, et vous avait préféré à la fortune, comme la seule récompense digne de sa vertu. Mais que savez-vous si l’objet de qui vous deviez attendre un bonheur si pur n’eût pas été pour vous la source d’une infinité de peines? Elle était sans biens, et déshéritée; vous n’aviez désormais à partager avec elle que votre seul travail. Revenue plus délicate par son éducation, et plus courageuse par son malheur même, vous l’auriez vue chaque jour succomber, en s’efforçant de partager vos fatigues. Quand elle vous aurait donné des enfants, ses peines et les vôtres auraient augmenté, par la difficulté de soutenir seule avec vous de vieux parents et une famille naissante.
Vous me direz : Le gouverneur nous aurait aidés. Que savez vous si, dans une colonie qui change si souvent d’administrateurs, vous aurez souvent des La Bourdonnais? s’il ne viendra pas ici des chefs sans moeurs et sans morale? si, pour obtenir quelque misérable secours, votre épouse n’eût pas été obligée de leur faire sa cour? Ou elle eût été faible, et vous eussiez été à plaindre; ou elle eût été sage, et vous fussiez resté pauvre : heureux si, à cause de sa beauté et de sa vertu, vous n’eussiez pas été persécuté par ceux mêmes de qui vous espériez de la protection!
Il me fût resté, me direz-vous, le bonheur, indépendant de la fortune, de protéger l’objet aimé, qui s’attache à nous à proportion de sa faiblesse même; de le consoler par mes propres inquiétudes; de le réjouir de ma tristesse, et d’accroître notre amour de nos peines mutuelles. Sans doute la vertu et l’amour jouissent de ces plaisirs amers. Mais elle n’est plus; et il vous reste ce qu’après vous elle a le plus aimé, sa mère et la vôtre, que votre douleur inconsolable conduira au tombeau. Mettez votre bonheur à les aider, comme elle l’y avait mis elle-même. Mon fils, la bienfaisance est le bonheur de la vertu; il n’y en a point de plus assuré et de plus grand sur la terre. Les projets de plaisirs, de repos, de délices, d’abondance, de gloire, ne sont point faits pour l’homme, faible, voyageur et passager. Voyez comme un pas vers la fortune nous a précipités tous d’abîme en abîme ! Vous vous y êtes opposé, il est vrai; mais qui n’eût pas cru que le voyage de Virginie devait se ter miner par son bonheur et par le vôtre? Les invitations d’une parente riche et âgée, les con seils d’un sage gouverneur, les applaudissements d’une colonie, les exhortations et l’autorité d’un prêtre, ont décidé du malheur de Virginie. Ainsi nous courons à notre perte, trompés par la prudence même de ceux qui nous gouvernent. Il eût mieux valu sans doute ne pas les croire ni se fier à la voix et aux espérances d’un monde trompeur; mais enfin, de tant d’hommes que nous voyons si occupés dans ces plaines, de tant d’autres qui vont chercher la fortune aux Indes, ou qui, sans sortir de chez eux, jouis sent en repos, en Europe, des travaux de ceux-ci, il n’y en a aucun qui ne soit destiné à perdre un jour ce qu’il chérit le plus, grandeurs, fortune, femme, enfants, amis. La plupart auront à joindre à leur perte le souvenir de leur propre imprudence. Pour vous, en rentrant en vous même, vous n’avez rien à vous reprocher. Vous avez été fidèle à votre foi. Vous avez eu, à la fleur de la jeunesse, la prudence d’un sage, en ne vous écartant pas du sentiment de la nature. Vos vues seules étaient légitimes, parce qu’elles étaient pures, simples, désintéressées, et que vous aviez sur Virginie des droits sacrés qu’aucune fortune ne pouvait balancer. Vous l’avez perdue, et ce n’est ni votre imprudence, ni votre avarice, ni votre fausse sagesse qui vous l’ont fait perdre; mais Dieu même, qui a employé les passions d’autrui pour vous ôter l’objet de votre amour; Dieu, de qui vous tenez tout, qui voit tout ce qui vous convient, et dont la sagesse ne vous laisse aucun lieu au repentir et au désespoir, qui marchent à la suite des maux dont nous avons été la cause.
Voilà ce que vous pouvez vous dire dans votre infortune : je ne l’ai pas méritée. Est-ce donc le malheur de Virginie, sa fin, son état présent, que vous déplorez? Elle a subi le sort réservé à la naissance, à la beauté, et aux empires même. La vie de l’homme, avec tous ses projets, s’élève comme une petite tour dont la mort est le couronnement. En naissant, elle était condamnée à mourir. Heureuse d’avoir dénoué les liens de la vie avant sa mère, avant la vôtre, avant vous, c’est-à-dire, de n’être pas morte plusieurs fois avant la dernière !


La mort, mon fils, est un bien pour tous les hommes ; elle est la nuit de ce jour inquiet qu’on appelle la vie. C’est dans le sommeil de la mort que reposent pour jamais les maladies, les douleurs, les chagrins, les craintes, qui agitent sans cesse les malheureux vivants. Examinez les hommes qui paraissent les plus heureux; vous verrez qu’ils ont acheté leur prétendu bonheur bien chèrement : la considération publique, par des maux domestiques; la fortune, par la perte de la santé; le plaisir si rare d’être aimé, par des sacrifices continuels : et souvent, à la fin d’une vie sacrifiée aux intérêts d’autrui, ils ne voient autour d’eux que des amis faux et des parents ingrats. Mais Virginie a été heureuse jusqu’au dernier moment. Elle l’a été avec nous par les biens de la nature ; loin de nous, par ceux de la vertu; et même, dans le moment terrible où nous l’avons vue périr, elle était encore heureuse; car, soit qu’elle jetât les yeux sur une colonie entière, à qui elle causait une désolation universelle, ou sur vous, qui couriez avec tant d‘intrépidité à son secours, elle a vu combien elle nous était chère à tous. Elle s’est fortifiée contre l’avenir par le souvenir de l’innocence de sa vie, et elle a reçu alors le prix que le ciel réserve à la vertu, un courage supérieur au danger. Elle a présenté à la mort un visage serein.

Mon fils, Dieu donne à la vertu tous les événements de la vie à supporter, pour faire voir qu’elle seule peut en faire usage, et y trouver du bon heur et de la gloire. Quand il lui réserve une réputation illustre, il l’élève sur un grand théâtre, et la met aux prises avec la mort; alors son courage sert d’exemple, et le souvenir de ses malheurs reçoit à jamais un tribut de larmes de la postérité. Voilà le monument immortel qui lui est réservé sur une terre où tout passe, et où la mémoire même de la plupart des rois est bien tôt ensevelie dans un éternel oubli.


Mais Virginie existe encore. Mon fils, voyez que tout change sur la terre, et que rien ne s’y perd. Aucun art humain ne pourrait anéantir la plus petite particule de matière ; et ce qui fut raisonnable, sensible, aimant, vertueux, religieux, au rait péri, lorsque les éléments dont il était revêtu sont indestructibles ! Ah ! si Virginie a été heureuse avec nous, elle l’est maintenant bien davantage. Il y a un Dieu, mon fils : toute la nature l’annonce ; je n’ai pas besoin de vous le prouver . Il n’y a que la méchanceté des hommes qui leur fasse nier une justice qu’ils craignent. Son sentiment est dans votre coeur, ainsi que ses ouvrages sont sous vos yeux. Croyez-vous donc qu’il laisse Virginie sans récompense? Croyez-vous que cette même puissance qui avait revêtu cette âme si noble d’une forme si belle, où vous sentiez un art divin, n’aurait pu la tirer des flots? que celui qui a arrangé le bonheur actuel des hommes par des lois que vous ne connaissez pas, ne puisse en préparer un autre à Virginie par des lois qui vous sont également inconnues? Quand nous étions dans le néant, si nous eussions été capables de penser, aurions-nous pu nous former une idée de notre existence? et maintenant que nous sommes dans cette existence ténébreuse et fugitive, pouvons-nous prévoir ce qu’il y a au-delà de la mort? par où nous en devons sortir? Dieu a-t-il besoin, comme l’homme, du petit globe de notre terre, pour servir de théâtre à son intelligence et à sa bonté; et n’a-t-il pu propager la vie humaine que dans les champs de la mort? Il n’y a pas dans l’océan une seule goutte d’eau qui ne soit pleine d’êtres vivants qui ressortissent à nous : et il n’existerait rien pour nous parmi tant d’astres qui roulent sur nos têtes ! Quoi ! il n’y aurait d’intelligence suprême et de bonté divine précisément que là où nous sommes, et, dans ces globes rayonnants et innombrables, dans ces champs infinis de lumière qui les environnent, que ni les orages ni les nuits n’obscurcissent jamais, il n’y aurait qu’un espace vain et un néant éternel! Si nous, qui ne nous sommes rien donné, osions assigner des bornes à la puissance de laquelle nous avons tout reçu, nous pourrions croire que nous sommes ici sur les limites de son empire, où la vie se débat avec la mort, et l’innocence avec la tyrannie!


Sans doute il est quelque part un lieu où la vertu reçoit sa récompense. Virginie maintenant est heureuse. Ah! si du séjour des anges elle pouvait se communiquer à vous, elle vous dirait, comme dans ses adieux : O Paul! la vie n’est qu’une épreuve. J’ai été trouvée fidèle aux lois de la nature, de l’amour et de la vertu. J’ai traversé les mers pour obéir à mes parents; j’ai renoncé aux richesses pour conserver ma foi; et j’ai mieux aimé perdre la vie que de violer la pudeur. Le ciel a trouvé ma carrière suffisamment remplie. J’ai échappé pour toujours à la pauvreté, à la calomnie, aux tempête, au spectacle des douleurs d’autrui. Aucun des maux qui effraient les hommes ne peut plus désormais m’atteindre; et vous me plaignez! Je suis pure et inaltérable comme une particule de lumière; et vous me rappelez dans la nuit de la vie! O Paul! ô mon ami! souviens-toi de ces jours de bonheur, où dès le matin nous goûtions la volupté des cieux, se levant avec le soleil sur les pitons de ces rochers, et se répandant avec ses rayons au sein de nos forêts. Nous éprouvions un ravissement dont nous ne pouvions comprendre la cause. Dans nos souhaits innocents nous désirions être tout vue, pour jouir des riches couleurs de l’aurore; tout odorat, pour sentir les parfums de nos plantes; tout ouïe, pour entendre les concerts de nos oiseaux; tout cœur, pour reconnaître ces bienfaits. Maintenant, à la source de la beauté d’où découle tout ce qui est agréable sur la terre, mon âme voit, goûte, entend, touche immédiatement ce qu’elle ne pouvait sentir alors que par de faibles organes. Ah! quelle langue pourrait décrire ces rivages d’un orient éternel que j’habite pour toujours! Tout ce qu’une puissance infinie et une bonté céleste ont pu créer pour consoler un être malheureux; tout ce que l’amitié d’une infinité d’êtres, ré jouis de la même félicité, peut mettre d’harmonie dans des transports communs, nous l’éprouvons sans mélange. Soutiens donc l’épreuve qui t’est donnée, afin d’accroître le bonheur de ta Virginie par des amours qui n’auront plus de terme, par un hymen dont les flambeaux ne pourront plus s’éteindre. Là j’apaiserai tes regrets; là j’essuierai tes larmes. O mon ami! mon jeune époux! élève ton âme vers l’infini pour supporter des peines d’un moment.


Ma propre émotion mit fin à mon discours. Pour Paul, me regardant fixement, il s’écria : « Elle n’est plus! elle n’est plus! et une longue faiblesse succéda à ces douloureuses paroles. Ensuite, revenant à lui, il dit : « Puisque la mort est un bien, et que Virginie est heureuse, je veux aussi mourir pour me rejoindre à Virginie. » Ainsi mes motifs de consolation ne servirent qu’à nourrir son désespoir. J’étais comme un homme qui veut sauver son ami coulant à fond au milieu d’un fleuve sans vouloir nager. La douleur l’avait submergé. Hélas! les malheurs du premier âge préparent l’homme à entrer dans la vie, et Paul n’en avait jamais éprouvé.
Je le ramenai à son habitation. J’y trouvai sa mère et madame de La Tour dans un état de langueur qui avait encore augmenté. Marguerite était la plus abattue. Les caractères vifs, sur lesquels glissent les peines légères, sont ceux qui résistent le moins aux grands chagrins.

Elle me dit : « O mon bon voisin! il m’a semblé, cette nuit, voir Virginie vêtue de blanc, au milieu de bocages et de jardins délicieux. Elle m’a dit : Je jouis d’un bonheur digne d’envie. Ensuite elle s’est approchée de Paul d’un air riant, et l’a enlevé avec elle. Comme je m’efforçais de retenir mon fils, j’ai senti que je quittais moi-même la terre, et que je le suivais avec un plaisir inexprimable. Alors j’ai voulu dire adieu à mon amie; aussitôt je l’ai vue qui nous suivait avec Marie et Domingue. Mais ce que je trouve encore de plus étrange, c’est que madame de La Tour a fait, cette même nuit, un songe accompagné des mêmes circonstances. »
SONGE DE MARGUERITE.

Je lui répondis : « Mon amie, je crois que rien n’arrive dans le monde sans la permission de Dieu. Les songes annoncent quelquefois la vérité. »

Madame de La Tour me fit le récit d’un songe tout à fait semblable, qu’elle avait eu cette même nuit. Je n’avais jamais remarqué dans ces deux dames aucun penchant à la superstition; je fus donc frappé de la concordance de leur songe, et je ne doutai pas en moi-même qu’il ne vînt à se réaliser. Cette opinion, que la vérité se présente quelquefois à nous pendant le sommeil, est répandue chez tous les peuples de la terre. Les plus grands hommes de l’antiquité y ont ajouté foi, entre autres Alexandre, César, les Scipions, les deux Catons, et Brutus, qui n’étaient pas des esprits faibles. L’ancien et le nouveau Testament nous fournissent quantité d’exemples de songes qui se sont réalisés. Pour moi, je n’ai besoin, à cet égard, que de ma propre expérience, et j’ai éprouvé plus d’une fois que les songes sont des avertissements que nous donne quelque intelligence qui s’intéresse à nous. Que si l’on veut combattre ou défendre avec des raisonnements des choses qui surpassent la lumière de la raison humaine, c’est ce qui n’est pas possible. Cependant si la raison de l’homme n’est qu’une image de celle de Dieu, puisque l’homme a bien le pouvoir de faire parvenir ses intentions jusqu’au bout du monde par des moyens secrets et cachés, pourquoi l’intelligence qui gouverne l’univers n’en emploierait-elle pas de semblables pour la même fin? Un ami console son ami par une lettre qui traverse une multitude de royaumes, circule au milieu des haines des nations, et vient apporter de la joie et de l’espérance à un seul homme : pourquoi le souverain protecteur de l’innocence ne peut-il venir, par quelque voie secrète, au secours d’une âme vertueuse qui ne met sa confiance qu’en lui seul? A-t-il besoin d’employer quelque signe extérieur pour exécuter sa volonté, lui qui agit sans cesse dans tous ses ouvrages par un travail intérieur?

Pourquoi douter des songes? La vie, remplie de tant de projets passagers et vains, est-elle autre chose qu’un songe?

Quoi qu’il en soit, celui de mes amies infortunées se réalisa bientôt. Paul mourut deux mois après la mort de sa chère Virginie, dont il prononçait sans cesse le nom. Marguerite vit venir sa fin, huit jours après celle de son fils, avec une joie qu’il n’est donné qu’à la vertu d’éprouver. Elle fit les plus tendres adieux à madame de La Tour, « dans l’espérance, lui dit-elle, d’une douce et éternelle réunion. La mort est le plus grand des biens, ajouta-t-elle; on doit la désirer. Si la vie est une punition, on doit en souhaiter la fin ; si c’est une épreuve, on doit la demander courte. »
MORT DE PAUL.

Le gouvernement prit soin de Domingue et de Marie, qui n’étaient plus en état de servir, et qui ne survécurent pas long temps à leurs maîtresses. Pour le pauvre Fidèle, il était mort de langueur à peu près dans le même temps que son maître.


J’amenai chez moi madame de La Tour, qui se soutenait au milieu de si grandes pertes avec une grandeur d’âme incroyable. Elle avait consolé Paul et Marguerite jusqu’au dernier instant, comme si elle n’avait eu que leur malheur à supporter. Quand elle ne les vit plus, elle m’en parlait, chaque jour, comme d’amis chéris qui étaient dans le voisinage. Cependant elle ne leur survécut que d’un mois. Quant à sa tante, loin de lui reprocher ses maux, elle priait Dieu de les lui pardonner, et d’apaiser les troubles affreux d’esprit où nous apprîmes qu’elle était tombée immédiatement après qu’elle eut renvoyé Virginie avec tant d’inhumanité.

Cette parente dénaturée ne porta pas loin la punition de sa dureté. J’appris, par l’arrivée successive de plusieurs vaisseaux, qu’elle était agitée de vapeurs qui lui rendaient la vie et la mort également insupportables. Tantôt elle se reprochait la fin prématurée de sa charmante petite-nièce, et la perte de sa mère qui s’en était suivie. Tantôt elle s’applaudissait d’avoir repoussé loin d’elle deux malheureuses qui, disait-elle, avaient déshonoré sa maison par la bassesse de leurs inclinations. Quelquefois, se mettant en fureur à la vue de ce grand nombre de misérables dont Paris est rempli : « Que n’envoie-t-on, s’écriait-elle, » ces fainéants périr dans nos colonies? » Elle ajoutait que les idées d’humanité, de vertu, de religion, adoptées par tous les peuples, n’étaient que des inventions de la politique de leurs princes. Puis, se jetant tout à coup dans une extrémité opposée, elle s’abandonnait à des terreurs superstitieuses qui la remplissaient de frayeurs mortelles. Elle courait porter d’abondantes aumônes à de riches moines qui la dirigeaient, les suppliant d’apaiser la Divinité par le sacrifice de sa fortune : comme si des biens qu’elle avait refusés aux malheureux pouvaient plaire au père des hommes! Souvent son imagination lui représentait des campagnes de feu, des montagnes ardentes, où des spectres hideux erraient en l’appelant à grands cris. Elle se jetait aux pieds de ses directeurs, et elle imaginait contre elle-même des tortures et des supplices; car le ciel, le juste ciel, envoie aux âmes cruelles des religions effroyables.

ANGOISSES DE LA TANTE.

Ainsi elle passa plusieurs années, tour à tour athée et superstitieuse, ayant également en horreur la mort et la vie. Mais ce qui acheva la fin d’une si déplorable existence, fut le sujet même auquel elle avait sacrifié les sentiments de la nature. Elle eut le chagrin de voir que sa fortune passerait, après elle, à des parents qu’elle haïssait. Elle chercha donc à en aliéner la meilleure partie ; mais ceux-ci, profitant des accès de vapeurs auxquelles elle était sujette, la firent enfermer comme folle, et mettre ses biens en direction. Ainsi ses richesses mêmes achevèrent sa perte; et, comme elles avaient endurci le cœur de celle qui les possédait, elles dénaturèrent de même le cœur de ceux qui les désiraient. Elle mourut donc; et ce qui est le comble du malheur, avec assez d’usage de sa raison pour connaître qu’elle était dépouillée et méprisée par les mêmes personnes dont l’opinion l’avait dirigée toute sa vie.

On a mis auprès de Virginie, au pied des mêmes roseaux, son ami Paul, et autour d’eux leurs tendres mères et leurs fidèles serviteurs. On n’a point élevé de marbres sur leurs humbles tertres, ni gravé d’inscriptions à leurs vertus; mais leur mémoire est restée ineffaçable dans le cœur de ceux qu’ils ont obligés. Leurs ombres n’ont pas besoin de l’éclat qu’ils ont fui pendant leur vie; mais si elles s’intéressent encore à ce qui se passe sur la terre, sans doute elles aiment à errer sous les toits de chaume qu’habite la vertu laborieuse ; à consoler la pauvreté mécontente de son sort, à nourrir dans les jeunes amants une flamme durable, le goût des biens naturels, l’amour du travail, et la crainte des richesses.

La voix du peuple, qui se tait sur les monuments élevés à la gloire des rois, a donné à quelques parties de cette île des noms qui éterniseront la perte de Virginie. On voit près de l’île d’Ambre, au milieu des écueils, un lieu appelé la PASSE DU SAINT-GÉRAN, du nom de ce vaisseau qui y périt en la ramenant d’Europe. L’extrémité de cette longue pointe de terre que vous apercevez à trois lieues d’ici, à demi couverte des flots de la mer, que le Saint-Géran ne put doubler, la veille de l’ouragan, pour entrer dans le port, s’appelle LE CAP MALHEUREUX; et voici devant nous, au bout de ce vallon, LA BAIE DU TOMBEAU, où Virginie fut trouvée ensevelie dans le sable; comme si la mer eût voulu rapporter son corps à sa famille, et rendre les derniers devoirs à sa pudeur, sur les mêmes rivages qu’elle avait honorés de son innocence.

Jeunes gens si tendrement unis! mères infortunées! chère famille! ces bois qui vous donnaient leurs ombrages, ces fontaines qui coulaient pour vous, ces coteaux où vous reposiez ensemble, déplorent encore votre perte. Nul, depuis vous, n’a osé cultiver cette terre désolée, ni relever ces humbles cabanes. Vos chèvres sont devenues sauvages; vos vergers sont détruits; vos oiseaux sont enfuis, et on n’entend plus que les cris des éperviers qui volent en rond au haut de ce bassin de rochers. Pour moi, depuis que je ne vous vois plus, je suis comme un ami qui n’a plus d’amis, comme un père qui a perdu ses enfants, comme un voyageur qui erre sur la terre, où je suis resté seul.
LA BAIE DU TOMBEAU (ILE-DE-FRANCE), D’APRÈS NATURE.


En disant ces mots, ce bon vieillard s’éloigna en versant des larmes; et les miennes avaient coulé plus d’une fois pendant ce funeste récit.
