III
Je voudrais en attendant rendre aussi net que possible le trait le plus caractéristique, à mon sens, de ce qu’il y a de plus essentiel dans le bolchévisme. Le bolchévisme est, je le répète, réactionnaire ; il est impuissant à rien créer ; il prend ce qu’il trouve sous sa main, ce que d’autres ont fait sans lui. Bref, les Bolchéviks sont des parasites, dans leur essence même. Bien entendu, ils ne s’en rendent pas compte et ils ne le comprennent pas. Et même, s’ils le comprenaient, il est peu probable qu’ils consentiraient à l’avouer ouvertement. Mais dans tous les domaines où ils ont exercé leur activité est apparue leur particularité essentielle. Ils formulent eux-mêmes la tâche qu’ils ont à accomplir en disant que, d’abord, il faut tout détruire et ne commencer à créer qu’après avoir détruit. Si les Bolchéviks idéologues aux yeux bleu clair étaient capables de peser un moment leurs paroles, ils en seraient effrayés. Je ne parle même pas de ce fait qu’une telle formule est nettement contradictoire avec l’enseignement fondamental du socialisme. Il va sans dire que Marx ne reconnaîtrait pas ses disciples ni ses partisans dans les hommes qui ont formulé un tel programme. Marx estimait que le socialisme était une forme supérieure d’organisation économique de la société, découlant avec la même nécessité de l’organisation bourgeoise, que celle-ci a succédé à l’organisation féodale ; et le socialisme non seulement ne supposait pas la destruction de l’organisation économique bourgeoise, mais il comptait, au contraire, la conserver complètement et garder intact tout ce qui avait été créé par le régime précédent. La tâche du socialisme apparaissait par conséquent à Marx comme une tâche constructive. Transformer l’organisation bourgeoise en une organisation socialiste, cela voulait dire passer à une organisation supérieure et améliorée de production, cela voulait dire non pas détruire, mais augmenter les forces productives du pays. C’était une tâche positive. C’est à cette tâche que les Bolchéviks ont du coup renoncé, surtout sans doute parce qu’ils n’avaient aucune possibilité de créer. Il est bien plus simple, plus facile et moins pénible de vivre aux dépens de ce qui a été fait auparavant. Et en effet les Bolchéviks ne détruisent rien, somme toute. Ils vivent simplement avec ce qu’ils ont trouvé prêt dans l’ancienne organisation. Comme quelqu’un reprochait à Lénine que les Bolchéviks se livraient au pillage, il répondit : « Oui, nous pillons, mais nous pillons ce qui a été pillé. » Admettons qu’il en soit ainsi. Admettons que véritablement les Bolchéviks ne reprennent que ce qui a été pris de force avant eux : cela ne change rien à l’affaire ; les Bolchéviks demeurent des parasites, car, n’ajoutant rien à ce qui a été créé avant eux, ils se nourrissent des sucs de l’organisme auquel ils se sont attachés.
Combien de temps peut-on vivre ainsi ? Combien de temps la Russie peut-elle nourrir les Bolchéviks ? Je ne saurais le dire. Peut-être le degré de patience et la capacité de soumission de notre patrie tromperont-t-ils tous nos calculs. Que n’a-t-elle pas supporté, la Russie ? Quels parasites ne se sont pas nourris de ses sucs ? Je n’irai pas rappeler le XVIIIe siècle, les règnes d’Anna Ivanovna et d’Elisabeth Petrovna. Mais le XIXe siècle lui-même, a été, sous ce rapport, effroyable. La bureaucratie russe, disposant sans contrôle de la Russie et du peuple russe tout entier, partait toujours de ce point de vue que les fonctionnaires devaient commander et la population obéir. On raconte de Nicolas Ier que, pendant la guerre de Crimée, un de ses ministres lui conseillant de publier dans la presse des renseignements plus détaillés sur la marche de la guerre, les habitants de Pétersbourg étant inquiets et émus, il répondit : « Inquiets, émus ? Mais en quoi est-ce que cela les regarde ? »
Nicolas Ier était primus inter pares parmi ses fonctionnaires. Chaque fonctionnaire était convaincu que la population, les habitants — la Russie n’a jamais aimé, ni admis le mot citoyen — n’étaient qu’un objet de commandement. La population devait être heureuse d’avoir des maîtres, s’incarnant dans le maître suprême : le tsar. Les étrangers conçoivent sans doute difficilement un tel état de chose ; mais tant qu’ils ne l’auront pas compris, ils ne comprendront rien au bolchévisme. La bureaucratie russe a toujours été parasitaire. Plus que cela, non seulement les classes dirigeantes, mais toute la haute société russe menait, à un degré plus ou moins prononcé, une existence de parasites. Je me rappelle que, lorsque parurent les premiers comptes rendus des inspecteurs du travail, — j’étais encore étudiant à cette époque, — le savant bien connu en Russie, le professeur Yanjoul, inspecteur du travail de la région de Moscou, résumait ainsi ses impressions sur tout ce qu’il avait vu dans les usines et les fabriques de sa région : « L’industriel russe cherche à obtenir ses bénéfices non industriellement, c’est-à-dire par l’amélioration de ses procédés de production, mais par tout autre moyen, principalement par une exploitation cynique et dolosive des ouvriers. »
Voilà un autre fait qui pourrait bien paraître tout à fait invraisemblable à ceux qui ignorent les conditions de la vie russe. Le comte Tolstoï raconte dans ses œuvres posthumes qu’ayant eu l’idée, pendant sa jeunesse, d’acquérir une nouvelle propriété, il avait cherché à l’acheter dans une région où habitaient des paysans ne possédant pas de terre. « De cette façon, dit le comte Tolstoï, j’aurais pu me procurer gratuitement les ouvriers dont j’avais besoin. »
Le parasitisme était caractéristique des hautes classes de la société d’avant la Révolution, mais les nouveaux nobles, c’est-à-dire ceux qui se sont accrochés au gouvernement actuel, ont dépassé de beaucoup les anciens, de sorte que, même à ce dernier point de vue, le bolchévisme n’est pas original. Les Bolchéviks ont fait tout ce qu’ils ont pu pour mettre obstacle à la révolution dans sa tâche fondamentale : l’affranchissement du peuple russe. Il est tout à fait évident que même l’œuvre de destruction, ils ne l’ont pas réussie. Ils ont détruit une grande partie des biens nationaux, ils ont tué dans les prisons et les tchrezvitchaïki un assez grand nombre d’anciens ministres, de tchinovniks et de riches. Je ne m’y arrêterai pas. Tout le monde sait comment travaillent les tchrezvitchaïki lettonnes et les soldats chinois ; mais ils n’ont détruit ni le bureaucratisme, ni la bourgeoisie. Jamais encore, en Russie, la bureaucratie n’avait pullulé avec une telle rapidité, et quelle bureaucratie oisive, pitoyable ! Dans chaque service, il y a dix fois plus d’employés qu’il ne faut, et sur dix services il s’en trouve à peine un seul qui serve à quelque chose. Tout le monde, hommes, femmes, jeunes et vieux, est fonctionnaire. Les Bolchéviks sont convaincus que quiconque n’est pas fonctionnaire est dangereux pour l’État et persécute de toutes façons ceux qui ne sont pas à son service : on les accable de contributions, on les prive de cartes d’alimentation, on les mobilise pour l’armée, etc. Et alors on se fait fonctionnaire, d’autant plus que les gens instruits sont complètement privés de toute espèce de gagne-pain, en dehors du traitement d’employé de l’État. Un manœuvre ou, d’une façon générale, un homme vigoureux, peut encore aller à la campagne, où il pourrait trouver du travail et, avec le travail, un toit et un morceau de pain. Mais un homme instruit, — un instituteur, un médecin, un ingénieur, un écrivain, un savant, — est condamné à mourir de faim, s’il ne consent pas à augmenter les hordes déjà innombrables des fonctionnaires parasites.
Et la bourgeoisie, me demandera-t-on, elle est détruite ? Nullement. Ce sont les anciens bourgeois qui sont détruits. Les fabricants, les négociants et leurs collaborateurs principaux ont péri pour la plupart, ou se sont enfuis. Mais la bourgeoisie est plus forte, en Russie, plus nombreuse, de beaucoup plus nombreuse qu’elle n’était auparavant. Actuellement presque tous les paysans en Russie sont des bourgeois. Ils gardent enfouis dans la terre des centaines de mille et même des millions de roubles émis sous le Tsar, sous Kerenski, sous les Soviets, de roubles ukrainiens et autres valeurs, et nous n’arrivons pas à leur arracher leurs richesses. Avec cela, la nouvelle bourgeoisie n’a plus aucune des traditions qui, dans une certaine mesure, refrénaient les appétits de l’ancienne bourgeoisie.
La Russie a toujours été le pays de l’arbitraire par excellence. Les ministres tsaristes du genre de Tcheglovitoff ou de Maklakoff n’ont jamais compris quelle grande force créatrice constituait dans un État une claire conception du droit. À tout moment ils insultaient le peuple et de la façon la plus abominable, dans sa conception du droit et de la morale. Il n’y avait pas en Russie de justice, non seulement de justice clémente, mais simplement juste. Le code établi par Alexandre II avait fini très rapidement par n’être considéré par ses ministres que comme une lourde chaîne dont — tout en gardant un décorum extérieur relatif — ils se débarrassaient progressivement. Le peuple le comprenait admirablement. Il savait dans quel but on instituait des chefs de zemstvos, pourquoi on introduisait la peine corporelle dans les campagnes. Et il haïssait les institutions et les autorités qui lui étaient imposées par une force extérieure. Mais, au fond de son âme, il gardait la foi en la vérité, cette foi qui a trouvé son expression dans les meilleures œuvres de la littérature russe. Il semblait même que le peuple eût foi aussi au Tsar et qu’il le considérât comme une victime des mauvais conseillers qui l’entouraient. Mais, la Révolution éclatant, il est devenu du coup clair que le peuple ne croyait déjà plus au Tsar. Si bizarre que ce soit, il ne s’est pas trouvé, dans toute l’immense Russie, une ville ou un canton se levant pour la défense du Tsar détrôné. Le tsar est parti, bon voyage ! On se passera parfaitement de lui ! C’est que la vérité que le peuple cherchait se trouvait non chez le tsar, mais ailleurs, chez ceux qui avaient lutté contre le tsar. Voilà la raison du colossal succès échu, au début de la Révolution, aux socialistes-révolutionnaires. La vérité était chez eux. Ils avaient souffert pour le peuple, tel était le cri général. Femmes, jeunes filles, vieillards, tous couraient aux urnes voter pour les hommes de vérité, pour les martyrs du peuple. Toutes les questions, on voulait les résoudre en toute vérité et en toute justice, à la gloire de la sainte Russie. Les socialistes-révolutionnaires russes triomphaient. Une révolution sans effusion de sang, — voilà qui était la Russie, et non pas l’Europe pourrie, hein !