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Classiquesen Ligne

IV

C’est là qu’apparut pour la deuxième fois l’impuissance politique et l’incapacité de cette partie de l’intelliguentsia, à qui le pouvoir échut après le renversement du Tsar. Le Gouvernement Provisoire, comme je le disais, n’a rien su faire. Il régnait, mais il ne gouvernait pas. Derrière son dos, gouvernaient les Soviets qui, tout en ne faisant rien de positif, se faisaient les instruments de destruction du pays, destruction poussée au maximum. Dans les Soviets, il y avait lutte entre les socialistes-révolutionnaires d’une part et les bolchéviks de l’autre. Les deux partis en lutte en appelaient au peuple. Or, le peuple, pendant plusieurs mois, demeura silencieux. Il attendait. Il espérait que le gouvernement trouverait un moyen de reconstruire le pays en rapport avec cet idéal du droit qui vivait dans l’âme populaire. Mais de gouvernement, il n’y en avait pas. Il n’y avait que des partis en lutte qui étaient, aussi peu que possible, préparés à l’action gouvernementale. Le peuple, ses besoins, personne ne reconnaissait ni l’un ni les autres, personne ne voulait les connaître. On ne se préoccupait que d’une chose : à qui reviendrait le pouvoir ? Et comme, tout de même, on supposait que le pouvoir appartiendrait à celui qui saurait gagner les sympathies de la majorité de la population, c’était une émulation d’un ordre spécial qui commençait à naître entre les partis : lequel des deux réussirait le plus vite à faire le plus de promesses au peuple. Et des promesses, on en faisait sans fin. Tantôt on autorisait le peuple à s’emparer des terres, tantôt des biens mobiliers, etc., etc. « Tout est à vous ! Prenez ! » — tel était le dernier mot des représentants des partis. Et petit à petit le peuple en arriva à la conclusion que tous ses idéaux et toutes ses conceptions du droit ne valaient pas un clou. Il en était ainsi auparavant, il en était de même maintenant ; avait raison celui qui avait bec et ongles, qui saurait se servir avant les autres et plus richement que les autres. Tant que les maîtres étaient au pouvoir, c’étaient eux qui avaient raison. Maintenant les seigneurs avaient été chassés et celui qui prendrait leur place deviendrait lui-même maître et noble. Ainsi les socialistes de toutes les écoles, dans le feu de la lutte intestine, n’avaient point remarqué et, semble-t-il, n’ont point remarqué jusqu’à présent qu’ils faisaient exactement le contraire de ce qu’ils avaient voulu faire. Leur tâche consistait à introduire dans l’esprit du peuple l’idée d’une vérité sociale supérieure, et ils ont abouti à chasser de l’âme populaire toute notion de vérité.

Chez nous, les hommes politiques ont toujours été de piètres psychologues. Personne ne soupçonnait et personne ne soupçonne jusqu’à présent l’énorme importance qu’a la conception du droit du peuple dans l’œuvre de l’organisation sociale. Je sais que les Bolchéviks parlent beaucoup de psychologie de classes. Mais dans leurs bouches ce ne sont que des mots qui n’ont pour eux aucune importance. En Russie seules des réformes colossales étaient possibles. Il faut noter que déjà, pendant les premières années de la guerre, il s’était produit dans notre patrie un déplacement colossal de la ligne de démarcation qui séparait la partie la plus pauvre de la population des classes possédantes. En 1915, et surtout en 1916, il m’est arrivé de voyager à travers la Russie et de vivre longtemps à la campagne et j’ai été frappé par les changements qui s’y étaient produits pendant un laps de temps aussi bref. Le paysan pauvre, affamé, tremblant de peur, tel que l’avaient peint nos écrivains et tel qu’il était encore en 1914, avait disparu. Autrefois, pour quelques roubles qu’il fallait payer au starosta pour les impôts, le paysan se livrait souvent pieds et poings liés à l’exploiteur. Or maintenant il n’avait plus besoin d’argent. On ne pouvait plus lui acheter ni beurre, ni œufs, ni poulets, à moins de les payer très cher. Quand on lui demandait pourquoi il ne vendait pas, il avait toujours pour unique réponse : « Nous mangeons nous-mêmes, puis il en faut pour les enfants. » C’était d’ailleurs compréhensible. Depuis le début de la guerre, l’argent avait commencé à affluer de partout à la campagne, car tout ce dont on avait besoin pour le front on le prenait chez le paysan. Puis était venue l’interdiction de boire de l’alcool. Pour l’alcool, les moujiks apportaient au trésor un milliard de roubles par an ; de plus l’ivrognerie portait à la campagne un double préjudice, car le paysan russe, lorsqu’il voulais avoir de la vodka et qu’il n’avait pas d’argent, donnait tout ce qu’on voulait à vil prix. Et voilà que les nombreux milliards du paysan étaient restés dans la poche du paysan et qu’en l’espace de très peu de temps il s’était affranchi de cette effroyable dépendance du koulak (mercanti de village) sous laquelle il tombait auparavant par manque d’argent.

Je me rappelle à ce propos une curieuse conversation que j’eus avec le cocher d’un propriétaire foncier chez lequel j’habitais en 1916.

— Qu’est-il donc arrivé, barine ? me demandait cet homme. Il n’y a plus moyen de s’entendre avec le moujik ! Si tu as besoin de quelque chose, il te dit tout de suite : Donne-moi cinq roubles, donne-m’en dix, c’est effrayant ! Il en allait tout autrement auparavant : tu n’avais qu’à mettre un seau aux vieux et l’on s’arrangeait toujours pour n’importe quoi.

On a supprimé le seau et le moujik s’est émancipé. Aucune révolution sociale n’aurait pu apporter au moujik russe ce que lui a donné la suppression du monopole de l’alcool. En d’autres termes, c’est par une voie tout à fait particulière que s’est préparée en Russie une révolution colossale, — révolution politique et sociale. Mais ce qui s’est passé dans la réalité, par l’effet de la prise du pouvoir par les théoriciens de la révolution, a poussé dans une autre direction les destinées futures de notre pays.

Je n’ai pas lu l’ouvrage et je ne me rappelle même pas son titre ni le nom de son auteur, mais on m’a dit qu’un écrivain anglais avait écrit tout un livre pour démontrer que la Russie avait choisi le rôle de Marie contrairement à l’Europe qui a préféré le rôle de Marthe. Certes toutes les généralisations de cette sorte ne doivent être admises que cum grano salis. Mais il y a cependant dans ce jugement une parcelle de vérité et d’une bien curieuse vérité. L’intelliguentsia russe et le peuple russe sont tous deux trop préoccupés par le royaume des cieux et ne savent pas et, surtout, n’aiment pas à songer aux intérêts terrestres. Pendant les premiers temps qui ont suivi la chute du tsar, alors que la Russie était encore en pleine lune de miel de toutes sortes de libertés et que les représentants de tous les partis ne se gênaient pas pour dire ouvertement toute leur pensée, cela était particulièrement frappant. Où que vous alliez, partout on dissertait sur la haute mission de la Russie. Mais quant à l’organisation de la Russie, personne ne s’en occupait et ne voulait y songer. Toute allusion concernant cette organisation provoquait aussitôt une explosion d’indignation. Ne croyez pas que j’aie en vue l’intelliguentsia moyenne ou la jeunesse intellectuelle. Il m’est arrivé de me rencontrer avec les représentants les plus éminents de la Russie pensante, et je ne puis m’en rappeler un seul qui, une fois au moins, m’ait entretenu des moyens à employer pour barrer la route aux événements tragiques dont, dès ce moment-là, on pouvait clairement apercevoir l’approche menaçante. Chez nous, comme partout sans doute, et même plus que partout ailleurs, on peut distinguer une multiplicité de courants d’idées des plus divers. Nous avons des chrétiens, des croyants, des positivistes, des matérialistes, des spiritualistes. Nous avons tout ce qu’on veut. Tout écrivain russe est avant tout philosophe. L’homme politique et le militant eux-mêmes sont très préoccupés d’asseoir leurs jugements sur une base philosophique. Et, je le répète, la diversité des vues philosophiques est infinie chez nous. Mais tous s’accordent sur un point. Je ne veux pas donner de noms, d’autant plus que ces noms ne diraient peut-être pas grand’chose aux étrangers, mais je puis déclarer que ce que tous nos écrivains redoutaient le plus, c’était l’éventualité d’une organisation favorable de la Russie dans le sens terrestre.

« Je ne veux pas, je ne veux pour rien au monde du royaume des cieux sur la terre ! » s’écriait, fou de rage, le représentant de la pensée chrétienne russe.

« Que la Russie périsse, plutôt qu’elle s’organise à la mode petite-bourgeoise, à l’instar de la répugnante vieille Europe ! » s’exclamait avec le même pathétique un homme de l’extrême gauche.

L’un des poètes les plus renommés de Russie, prononçant un discours devant une nombreuse assistance composée également d’écrivains, terminait ainsi : « Le tsar, nous l’avons jeté bas, mais il est encore resté un tsar, — là ! (Il indiquait sa tête.) Lorsque nous aurons chassé le tsar de la tête, c’est alors seulement que notre œuvre sera parachevée. »

Tout ce que je raconte ici ne contient pas un iota d’exagération. La haine de l’esprit petit-bourgeois, ou plutôt de ce qu’il est convenu en Russie d’appeler de ce nom, est le mot d’ordre de toute la littérature russe ou, si l’on préfère, de toute la Russie pensante. C’est Hertzen qui, le premier, a introduit ce terme, Hertzen, le célèbre révolutionnaire russe qui a passé toute sa vie en exil en Europe. Il avait quitté la Russie sous Nicolas Ier, croyant trouver en Occident la réalisation de ses rêves les plus chers. Mais là où il venait à la recherche de son idéal, de ce que, parlant la langue de saint Augustin, on peut appeler amor dei usque ad contemptum sui, il ne trouva que l’esprit petit-bourgeois, amor sui usque ad contemptum dei. Dans les pays européens on avait chassé les tsars, mais dans la tête des Européens, les tsars continuaient à habiter. On songeait non pas au ciel, mais à la terre. On s’organisait, pour aujourd’hui et pour demain. On luttait contre la pauvreté, le froid, la faim, les épidémies. On construisait des fabriques, des usines, des chemins de fer. On établissait des parlements, des tribunaux. Il semblait parfois que les gens allaient s’arranger et que le royaume des cieux régnerait sur la terre. Quoi de plus effrayant !

Les Européens secouent évidemment la tête. Ils savent que les appréhensions d’Hertzen doivent être traitées pour le moins d’exagération : l’Europe était loin du royaume des cieux sur la terre, dans le passé, et maintenant encore elle n’en est pas bien près. Je dirai, pour ma part, que ces appréhensions des Russes étaient tout à fait injustifiées. Bien entendu, si l’on s’était borné à jeter bas le tsar de son trône, mais que le tsar fût resté dans les têtes, nous n’aurions pas connu les effroyables choses que nous connaissons maintenant ; la Russie aurait conservé son unité, elle ne serait pas décomposée, le peuple ne mourrait pas de faim, de froid et d’épidémies, les paysans et les ouvriers auraient respiré plus librement, affranchis de leur esclavage séculaire. Est-ce que tout cela est le royaume des cieux sur la terre ? Est-ce que, même dans la Russie rénovée, il n’y aurait pas eu encore assez de difficultés et de douleurs pour les fils de la Russie ? Est-ce que même l’Europe petite-bourgeoise était si heureuse que cela ? Les Européens n’ont évidemment pas besoin d’en être convaincus. Mais les Russes ont gardé, il me semble bien, jusqu’à présent leur manière de voir.