Scène XIII.
Celle-ci est pour ma tante. Portez-la chez elle. (Remontant en scène et examinant deux ou trois lettres qu’elle tient à la main.) Je savais bien qu’on avait sonné. Et c’était le facteur encore ! Imaginez si on l’avait laissé repartir !… Mon cousin aurait manqué… (Levant les yeux.) Tiens, il n’est plus là !…
Ah ! et cela t’étonne qu’il ne soit plus là… hum ! je suis surpris, moi, qu’il soit resté si longtemps, si tu le traites à ce régime depuis quinze jours !…
Bon, voilà que vous me grondez, vous, maintenant !
Oui, je te gronde, là !… Ça n’a pas le sens commun, cette rancune puérile, cette coquetterie, qui te fait jouer avec le bonheur. Tu ne seras contente, je suppose, que quand tout sera perdu ?
Oui, naturellement, c’est moi qui ai tort ! Voilà un beau monsieur qui n’a que du dédain pour une pauvre enfant et qui ne se gêne pas pour le crier sur les toits, avec un tact qui lui fait honneur ! Eh quoi ! cette petite a le mauvais goût de s’en apercevoir, de s’en souvenir quand le joli fat juge à propos de changer d’opinion sur son compte ! Il faudrait s’attendrir sur les déceptions d’un égoïste, subjugué malgré lui, et lui dire : « Vous ne m’aimiez pas ?… quel malheur ! Vous m’aimez ? que je suis heureuse ! » Eh bien, non ! Que mon irrésistible cousin cherche ailleurs des victimes dociles !… Qu’il tâche de revenir à sa belle indifférence d’il y a deux ans. Pour moi je ne suis pas prête à le suivre dans ses zigzags sentimentals !
Bon ! bon ! mais avec tout cela…
Et tenez, vous, laissez-moi ! Vous êtes injuste ! Vous aussi vous êtes… un homme !…
J’en conviens, mais un homme qui t’aime comme un père et s’afflige du déplorable enfantillage qui vient de te priver à jamais d’un trésor…
Je n’entends pas les énigmes !
Oui, mon enfant, un homme assez fou pour vous adorer de toute son âme, malgré vos caprices tyranniques, un homme qui met toute sa fierté, son indépendance, sa vie à vos pieds et s’enfuit ensuite comme un désespéré quand vous dédaignez tout cela, se demandant s’il aura seulement le courage de vivre… tout homme qu’il est, cet homme est un trésor !
Cela veut dire dans le langage ordinaire que mon cousin se décide enfin à faire son voyage d’Europe ?
Cela veut dire qu’il est parti.
Déjà !…
… Qu’il m’a fait tout à l’heure ses adieux, me chargeant de t’exprimer ses regrets et… le reste. Eh bien !… es-tu contente ? c’est cela que tu voulais ?
C’est son affaire à ce monsieur… qu’il s’en aille !… comme s’il y avait de ma faute… Vous n’avez pas besoin de vous tourner tous contre moi !… (Tombant sur une chaise en sanglotant.) Je suis bien assez malheureuse !…
Va, maintenant, nigaud !
Irène ! vous pleurez ?…
Moi, monsieur ! non. (Fondant en larmes sur l’épaule d’Adolphe.) Dites, parrain, je ne pleure pas ?
Non, ma mignonne, non, ni moi non plus ! (À part.) C’est comme si j’avais avalé un boulet. (Haut.) Je vous le disais bien, sacrebleu ! que vous vous aimiez !… Console-toi ! Voyons ! Si vous m’aviez écouté, nous aurions été heureux sans toutes ces larmes. (Essuyant les yeux d’Irène.) Bon, voilà !…
Chère petite folle, que vous êtes bonne et… (plus bas) comme je t’aime ! Vous le voulez bien ? Voyez, c’est à genoux que je vous le demande… Irène, regardez-moi, vous me pardonnez ?… Irène ! je vous jure que si vous ne voulez pas de cette vie que je mets à vos pieds, je ne…
Ne dites pas de bêtises !… vous médirez encore des petites pensionnaires ?
Jamais !… Je dirai qu’elles sont curieuses, qu’elles lisent des lettres qui ne sont pas pour elles, mais je penserai qu’elles sont divines et qu’elles me rendent bien heureux. (Il porte les mains d’Irène à ses yeux humides.)
Fi !… Un homme qui pleure !…
Oh ! quand c’est le bonheur !…
Ouf !… quelle besogne tout de même que d’être parrain !… Aussi quand on m’y repincera… (À Armand.) Entends-tu, toi, ne me demande jamais ça…
Hein !… certainement.
Ils ne m’écoutent plus ; il est évident que je cesse d’être indispensable. Allons, mes enfants, venez embrasser votre tante qui va être bien heureuse, et une autre fois vous croirez votre vieil ami quand il vous dira que : Tonnerre ! quand on s’aime on se marie.