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Classiquesen Ligne

ALPHONSE DAUDET

Hendaye, dimanche 19 décembre.

J’arrive bien tard, moi, du fond de ma province, de la frontière d’Espagne, pour parler de lui… Aussi, je ne voudrais que simplement dire combien je l’aimais, et quelle était mon admiration pour son âme, surtout son âme toujours plus haute, des dernières années.

Avec quelle mélancolie je repense aujourd’hui à notre première rencontre d’il y a dix-sept ou dix-huit ans !… Si ignoré encore, je traversais Paris après la publication d’un de mes livres de début ; là, chez un ami commun, attendait une de ses cartes demandant qu’on me présentât, quand par hasard je passerais. Et ce fut au jardin du Luxembourg par un beau temps de mai, dans des allées fleuries de lilas, que je vins causer avec lui, un peu ébloui que j’étais par sa présence et son accueil. D’abord, je lui avais offert une de mes cigarettes de Turquie et, sitôt que parut la mince fumée grise, il s’arrêta, les yeux lointains : « Oh ! dit-il, tout ce qui s’éveille d’Orient dans ma tête, rien qu’à l’odeur de cette fumée !… » Nous causâmes une heure en faisant les cent pas ; je n’en revenais point qu’il fût si simple ; et puis, avec lui, ce jour-là, on disait à demi-mot des petites choses infinies, qui se continuaient comme d’elles-mêmes pendant les silences… Et je m’en allai charmé.

Depuis, dans les temps attristés où il ne se promenait plus, que de fois il m’a demandé : « Te rappelles-tu, mon Loti, notre première cigarette turque ensemble ?… Les lilas du Luxembourg ?… »

Nous ne nous voyions pas bien souvent, puisque je suis errant par métier. Mais, de même que se continuait pendant les silences notre première causerie dans le jardin, de même, pendant les absences et les longs voyages, notre amitié se continuait aussi et grandissait, pour devenir d’année en année plus confiante et plus profonde.

Et j’étais de ceux qui ne se figuraient point qu’il allait mourir. À chacun de mes voyages à Paris, je retrouvais, à peine plus changée, sa belle figure de souffrance, avec des yeux tout pleins de la bonne volonté de rester encore à ceux qu’il aimait, — et il semblait que cette volonté dût être triomphante.

Je me souviens de cette phrase de lui, prononcée il y a quelque dix ans, un jour d’angoisse : « Eh oui ! j’ai connu des minutes où j’ai senti comme un élan pour me jeter à genoux et pour prier. Et puis je me suis dit : « Non ! Oh ! pas ça ! Est-ce que ce serait possible ! » Et j’ai haussé tristement les épaules ! »

Mais, ces derniers temps, aurait-il encore parlé ainsi ? Il me paraît que non. Et j’aurais voulu suivre, imiter l’évolution intime de son âme revenant peu à peu, du fond des abîmes froids et noirs, vers des idées d’immortalité, des idées presque chrétiennes de pardon et d’éternel amour ; rien de précis peut-être, mais une foi dans une justice suprême, dans des Au-Delà resplendissants et tranquilles. Et je crois que sa belle sérénité, son oubli de soi-même et de son mal, sa patience d’héroïque martyr, lui venaient un peu de là : souffrant presque sans trêve, il devenait de jour en jour plus inaltérablement aimable et bon, plein de haute indulgence et de pitié très douce ; il veillait à ce que ses douleurs physiques ne fussent jamais importunes à personne et savait encore se montrer gai, au milieu des siens qu’il adorait, savait encore sourire et étinceler d’esprit…

Mais je voulais seulement dire, pour eux, pour les siens qui liront peut-être ces ligues, qu’il laisse un vide douloureux à mes côtés, que je l’aimais d’une amitié rare. J’étais jaloux de ses jugements et de son estime ; j’écrivais en pensant à lui et souvent, pour lui. À présent, une part de cette affection si tendre, que j’avais, se reporte sur les êtres d’élite qu’il a laissés et en qui son âme est un peu continuée.

Et aujourd’hui, dans ma solitude de la Bidassoa, sous le ciel chaud, sombre et bas de ce dimanche d’hiver, c’est lui constamment que je revois ; avec un grand respect, je repasse en ma mémoire tout ce que, dans nos derniers entretiens, il m’avait dit de sage, de supérieur, de loyal, d’indulgent et d’apaisant, sur les hommes, sur les choses et sur la vie ; avec un attendrissement désolé, je retrouve fixés sur moi ses bons et charmants yeux de malade, ses yeux des derniers jours, m’adressant comme un reproche de ce que je ne serai pas là parmi ceux qui l’accompagneront demain… Mais je n’ai pas pu venir…

Certes, le regret longtemps me poursuivra de n’être point venu. Et, cependant, je sais si peu être l’homme des manifestations extérieures — tant respectables et touchantes soient-elles — si peu l’homme des cérémonies et des cortèges, que je me sens encore plus avec lui, ici, dans ma farouche solitude, que là-bas si je suivais, dans le brouhaha assourdi de la foule, le char noir qui va nous l’emporter…