I
VIEUX CHEVAL
En Espagne, au splendide soleil de juillet. De grandes arènes ou douze mille spectateurs, captivés, haletants, suivent les péripéties d’une course à mort.
En face de moi, dans un éblouissement, toute la zone brûlante où le soleil tombe : du haut en bas de l’immense amphithéâtre, par milliers, des têtes qui semblent pressées les unes aux autres ; des chapeaux larges, des bérets, des mantilles, des mouchoirs blancs qui s’agitent, ou des éventails de papier rouge ; et, sur tout ce bas peuple vêtu de couleurs voyantes, la puissante lumière des étés espagnols.
Du côté de l’ombre où je suis, une foule plus triée, mais aussi compacte, aussi ardente au vieux spectacle national. Puis, derrière et au-dessus de moi, les loges où paradent les señoras élégantes : étalages de toilettes luxueuses et fraîches ; rangées de figures mates à longs yeux noirs, exquises pour la plupart, sous la mantille ancienne et le haut chignon piqué de fleurs naturelles.
Dans l’air, une débauche de bruits et de cris ; des musiques alternant, les unes de cuivres, les autres de tambourins et de musettes ; de temps à autre, d’anxieux silences, des frémissements qui courent comme une fièvre ; puis, soudain d’ironiques sifflets, ou bien la clameur formidable des foules, ébranlant tout comme un tonnerre.
À un long et déchirant signal de trompette, le troisième taureau vient de faire son entrée dans l’arène ; tête et cornes hautes, il galope, superbe, leste, rapide, semblable à quelque énorme gazelle en fureur, — et un murmure d’approbation dans là foule accueille sa beauté de bête combattante. Sous le poids de lourds cavaliers tout chamarrés de broderies, des chevaux maigres, que l’on a grisés d’avoine et qui, tout à l’heure, râleront le ventre ouvert, font gaîment autour de la piste leur promenade suprême. Voici maintenant les toreros étincelants d’or, bondissant dans le soleil ou l’ombre, superbes eux aussi ; avec des mouvements faciles et pleins de grâce, ils éployent leurs capas rouges devant la redoutable tête cornue, évitant la mort par des petits sauts de côté, ou, plus dédaigneusement, par de simples flexions de leurs reins cambrés. Et le taureau s’étonne ou s’amuse de ne trouver devant lui que l’inconsistance de manteaux qui s’envolent, jamais que le vide, jamais rien… Et, à son début charmant, ce jeu d’épouvante semble n’être qu’une chose toute gracieuse, toute légère ; en vérité, l’on dirait, entre la bête et les hommes, là plus innocente lutte de vitesse et d’élégance, — si les mares de sang restées çà et là des précédentes courses, et mal étanchées par la sciure de bois qu’on y jette, ne marquaient encore les places des agonies, les places où s’épandaient tout à l’heure des viscères et des poitrines crevées…
C’est un pauvre vieux cheval, à bout de fatigue et sans doute roué de coups, un pauvre et lamentable vieux cheval borgne qui, le premier, subit le choc de la bête souveraine, et roule culbuté dans la poussière.
Tandis que son cavalier aux bottes ferrées se remet lourdement sur ses jambes, lui aussi se relève, mais son poitrail est labouré d’une estafilade profonde, qui bâille toute saignante au soleil.
Ses maigres flancs tremblent de souffrance et de peur… Où chercher le salut, de quel côté s’enfuir ?… Une minute d’indécision, — et voici qu’il se jette tout confiant, l’œil très doux, vers un homme qui est là et qui tend les mains pour le prendre par la bride : un de ces valets immondes, voués aux basses besognes du cirque ; un de ceux qui, dans les entr’actes, bouchent avec du son les trous de corne dans le ventre des chevaux, ou bien leur repoussent les entrailles dans le ventre et recousent avec de la ficelle afin qu’ils puissent reparaître et courir encore.
Certainement, il se sentait tout rassuré, le vieux cheval, en se remettant ainsi entre des mains humaines, — et son pauvre œil semblait dire : « C’est vrai, que vous m’avez battu souvent, vous autres hommes, mais jamais déchiré comme ça ; ni éventré. Je pense bien que vous ne voulez pas me tuer, n’est-ce pas ? Je suis une humble bête qui a pu avoir des entêtements, des paresses, mais qui a tant travaillé pour vous, de ses braves pattes aujourd’hui trop fatiguées… » Et il se calmait de plus en plus, à mesure que l’homme lui redressait sa selle, lui rajustait son harnais, faisait semblant de le caresser, — d’un air un peu goguenard tout de même. Puis, quand la toilette fut réparée et le cavalier remonté à son poste, le drôle, avec un sourire farceur à l’adresse du public voisin, attacha un bandeau sur l’œil du cheval pour le faire plus sûrement courir à la mort, tout en lui disant quelque chose comme ceci : « Attends, mon vieux, attends… Tu vas voir ce qui va t’arriver, n’aie pas peur… » — Oh ! la joie, s’il n’y avait pas les gendarmes, la bonne joie d’écraser d’un coup de gourdin le sourire, et toute la tête aussi, de l’ignoble drôle !…
Mon Dieu, les jolies señoras, là-haut derrière moi, penchées au rebord des loges ! Des mantilles blanches, des mantilles noires, de hauts peignes à la Carmen, et des bouquets de fleurs jaunes dans d’épaisses chevelures sombres. Quel dommage qu’ils ne reparaissent plus que là, aux arènes sanglantes, ces atours du vieux temps, qui sont merveilleusement composés pour les fines et blanches figures un peu grasses, d’une blancheur mate et chaude ; pour les longs yeux de velours, très noirs, souvent las et à demi fermés entre des paupières bistrées. Quel dommage qu’elles ne veuillent plus comprendre, les Espagnoles, que cette coiffure ajoute à leur visage la distinction et le mystère… Une surtout, une jeune femme dans la plénitude de sa beauté de vingt-cinq ans, vêtue de bleu atténué, avec des roses thé à la mantille et au corsage, appuyait sur la balustrade ses nobles hanches indolentes, s’inclinait de côté vers l’arène dans une pose qui la dessinait délicieusement sous son costume souple, et paraissait quelque personnification idéale de la señora brune aux joues pâles…
L’instant d’après, le pauvre cheval, avec son bandeau sur l’œil, toujours assez en confiance malgré le tremblement nerveux qui ne le quittait plus, était conduit en main par le valet farceur, et honteusement offert au taureau qui lui enfonçait sa corne de tout son long dans la poitrine.
Presque à mes pieds, contre la barrière où je m’accoudais, il roula sur le sable, les poumons crevés, perdant à grands flots son sang, qui jaillissait par secousses comme l’eau sort d’une pompe. Et le drôle, toujours le même drôle, s’empressa, d’un empressement de brute, à lui arracher, pour les mettre à quelque autre bête martyre, son mors et sa bride, en déchirant sa bouche mourante. Ensuite, comme la foule cependant manifestait pour qu’on l’achevât, le drôle encore revint sur lui et se mit à lui fouiller dans le cervelet avec un vieux couteau qu’on entendait crisser sur les os du crâne. Pas de gémissements, pas de plaintes : les chevaux agonisent en silence. Une secousse convulsive des pattes, et ce fut tout ; la tête douloureuse retomba contre le sol ; soudainement commença pour lui la paix suprême, l’immobilité à jamais. Il semblait même que la mort eût laissé descendre tout à coup sur ce débris pitoyable un peu de sa calme grandeur.
Ah ! il avait fini, celui-là, au moins ! Délivré de tout, il était devenu une chose que personne ne pourrait plus faire souffrir.
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Et moi, qui n’avais pas fini encore et à qui, sans doute, un valet ne viendrait pas mettre un bandeau pour la minute de grande horreur, je reportai ma pitié sur moi-même, et me sentis plus misérable, à cet instant, que le cheval mort.
Puis, me souvenant que ceci seul ne trompe pas, qui est la beauté physique, qui est le charme et l’enchantement des yeux, je me détournai de l’arène pour relever la tête vers la si jolie señora en bleu clair, coiffée d’une mantille blanche et d’un bouquet de roses thé…