II
VIEILLE FEMME
Toute courbée, toute cassée, portant sur le dos une charge énorme de bois mort, cheminait la pauvre vieille, le long d’une route de montagne, dans la splendeur du soir d’été.
Le lieu était solitaire, où je la rencontrai ; — solitaire et beau, comme les édens que l’on rêve. C’était en Guipuscoa, au milieu des grandes Pyrénées espagnoles et de leurs forêts. De tous les côtés, les cimes superbes, tranquilles et inviolées sous leur silencieux revêtement d’arbres, montaient vers l’infini du ciel. En bas, dans un vallon, une rivière s’étendait en miroir, ne reflétant que des branches de lierre, des fougères, des feuillages, de fraîches verdures de juin. Et la magnificence des fleurs, dans ce tiède pays d’ombre et d’eaux vives, avait quelque chose d’inusité et de pompeux, comme pour le passage des reines et des fées.
Mais la pauvre vieille, qui s’en allait toute cassée sous son fardeau, ne percevait rien, par ses yeux mornes, de cette fête des choses. Vers quelque gîte de misère, où son retour serait sans sourire et sans joie, elle se hâtait péniblement, d’une allure épuisée, la tête basse et le front marqué de deux plis de souffrance. Et son air était si honnête et si bon ! Si humble avec cela, si humble et si définitivement résigné ! Tout au bord de la route, elle s’était rangée par politesse, me voyant arriver, comme pour mettre plus de respectueuse distance entre la vulgaire créature qu’elle pensait être et le passant de distinction que je figurais pour elle.
Mon Dieu, que faire pour l’aider un peu, la si humble vieille ? Voici qu’une pitié soudaine me venait au cœur, parce que j’avais rencontré son bon regard souffrant. Mais quoi, pour ne pas l’humilier davantage, comment m’y prendre ? Ce faisceau de branches, si douloureusement porté sur son vieux dos, représentait une valeur dérisoire, et il eût été bien facile de lui dire : « Jetez-le, bonne vieille, et acceptez à la place ces pièces blanches. »
Je craignais cependant de la blesser, après tant de peine qu’elle avait dû prendre pour ramasser une à une ces brindilles dans le bois. Plus je la regardais d’ailleurs et moins j’osais offrir une aumône ; ses vêtements rapiécés paraissaient encore décents et propres ; elle n’était point une mendiante sûrement, mais plutôt quelque aïeule d’une modeste ferme, quelque obscure travailleuse des champs, usée à la peine ; quelqu’une de ces grand’mères dédaignées dont les âpres paysans attendent la fin comme une délivrance.
Et ce site était beau, ce site où elle traînait sa fatigue solitaire, — beau, tranquille et paradisiaque. Il semblait qu’on fût là au milieu d’une région heureuse, à un instant privilégié et rare ; on subissait à la fois, dans une extase, dans une ivresse de vivre, l’enchantement de la saison et l’enchantement de l’heure, — de la belle heure apaisée du soir.
Proches ou lointaines, les forêts de hêtres s’étageaient, toujours fraîches et pareilles, depuis les sommets voisins du ciel jusqu’en bas, jusqu’aux régions profondes des herbages, des fleurs et des eaux. Au-dessous de nous, la claire rivière, qui reflétait les cimes, avait des îlots de fleurs ; — des îlots garnis, comme des corbeilles, de grandes quenouilles violettes, d’amourettes roses et de je ne sais quelles plantes d’eau épanouies en ombelles blanches. Et, au bord de la route, tout de suite commençait un sol exquis, feutré de ces lichens et de ces mousses qui ne croissent que dans les lieux longuement tranquilles ; un sol qui semblait vieux comme le monde — et que l’on voyait fuir et se perdre sous la voûte mystérieuse des hêtres, sous la forêt aux puissantes ramures grises. On sentait que, depuis les origines, des pâtres seuls et des troupeaux avaient dû fouler ces tapis délicats, et la paix des temps anciens planait très douce sur tout ce pays vert…
Mais, par une anomalie bien étrange, les campagnards qui vivent dans de tels édens ne savent pas les comprendre ni les voir — et la vieille femme au fagot trop lourd cheminait aussi misérable au milieu de ces enchantements que si elle eût traversé n’importe quels bas fonds des villes, entre des murs moroses.
La route à présent montait, devenait plus ardue ; le trottinement de la bûcheronne semblait plus saccadé, plus pénible, et j’avais entendu un pauvre soupir de fatigue s’échapper de dessous la charge de bois mort… Où donc allait-elle ? Et que faire, qu’imaginer pour lui venir en aide ?
Dieu merci, le village enfin parut, là tout près, à un détour du chemin, — son village, à elle, évidemment, le terme de son épuisante course. Posé très haut sur un fond de montagnes et de forêts qui venait subitement de s’élargir, il se dessinait en silhouette ancienne, maisonnettes noires et clocher noir, d’un style basque d’autrefois ; tout cela, immobile sans doute depuis deux ou trois siècles, vieilli côte à côte, lentement effrité ensemble par les pluies et les soleils ; et tout cela, arrangé comme avec un art supérieur, pour le plus grand plaisir des yeux.
Cependant le charme de ces choses est presque uniquement réservé à des étrangers, à des délicats et des raffinés qui passent ; il échappe aux hommes qui sont nés là et qui y meurent. Et ces lieux d’aspect idéal renferment beaucoup de tristes existences végétatives ; quelquefois, il est vrai, d’exubérantes et saines jeunesses, — mais si brèves, — et aussi tant de vieillesses hâtives, lamentables et délaissées…
J’avais ralenti mon allure de promenade, pour ne pas m’éloigner de la traînante bûcheronne ; je cheminais presque à ses côtés.
Et nous entrâmes ensemble dans ce village perdu, à l’heure délicieuse du soir, au jour mourant, un peu avant l’angélus : deux ou trois petites rues sombres ; deux ou trois petites boutiques d’espadrilles, d’indiennes, de harnais pour les mules, d’objets primitifs et rudes ; puis l’église vénérable, avec son cimetière et son jeu de paume. Et partout alentour, séparant du monde cet antique groupement humain, les solitudes silencieuses des Cantabres et leurs grands bois de hêtres.
Donc, je n’aurais rien fait pour la pauvre vieille que le hasard m’avait donnée comme compagne de route. Elle allait se terrer là, au fond de quelqu’une de ces maisonnettes obscures, poser son fardeau dans un coin ; puis, mal accueillie sûrement, rabrouée par les uns et les autres, ainsi qu’il arrive aux vieillards qui ne travaillent plus, elle se jetterait sur son grabat pour la nuit. Et demain sa vie d’aïeule inutile, qui attend la mort, recommencerait, sans espoir d’adoucissement ni de tendresse, jusqu’à l’heure de l’angoisse et de la contorsion finales… Oh ! la malheureuse vieille au si bon regard, quelle pitié cependant me restait au cœur, pour avoir entendu, dans cette montée de la route, son grand soupir de fatigue !
Mais, au bout de la rue déserte, voici qu’un petit enfant parut, trottinant sur les pavés de galets noirs, ayant l’air de l’attendre, de venir au-devant d’elle. Et, dès qu’il l’eut bien reconnue, il prit sa course, lui tendit les mains en disant : « Amona ! » qui en basque signifie : « Grand’mère ! » C’était un pauvre bébé de deux ou trois ans, dépenaillé, souffreteux, bien vilain, qui pourtant lui ressemblait : la même expression qu’elle, les mêmes yeux, honnêtes et bons. Petit être qui commençait, en souriant, une vie d’humbles et constantes misères, pareille à la vie que son aïeule allait finir…
— « Amona ! » (Grand’mère !) — Elle lui ouvrit les bras, et, dans son transport de tendre joie, son visage instantanément fut illuminé et changé. Qu’importaient la longue route et les rebuffades des autres, puisqu’elle avait l’amour de ce tout petit ? Plus de rides de souffrance à présent, plus de soupirs de fatigue ; un sourire l’avait transfigurée. Et, sans doute ayant deviné ma pitié, elle tourna les yeux vers moi comme pour s’assurer que je l’avais bien vu, cet enfant, avec un air de me dire : « Regarde un peu s’il est adorable et si j’ai droit d’en être fière ? Répète encore maintenant que je suis à plaindre, avec un petit-fils tel que le mien… »
Et déjà je m’éloignais, ramassant mon inutile compassion, quand du haut du clocher commença de tomber l’angélus. La vieille femme, en l’entendant, s’arrêta pour se signer, et, dans l’expression de sa figure inclinée vers la terre, apparut la foi naïve et profonde, la vraie, celle qui ne bronche ni devant la vieillesse ni devant la mort.
Oh ! alors, dans la paix de ce lieu perdu qui, au milieu des bois, commençait à s’endormir sous le crépuscule d’été, moi, l’éternel errant, venu là pour un seul soir parmi ces simples et ces immobiles, j’eus envie de m’humilier et de dire : « Aie pitié à ton tour, bonne vieille et récite pour mon repos une prière, car, de nous deux, va, c’est bien moi le plus misérable, infiniment… »